Michael

D’Antoine Fuqua, 2026.

Je n’ai jamais été un grand fan de biopics, car la tendance hagiographique générale de l’exercice tend à gommer les aspérités qui rendent justement les biographies intéressantes. Il y a quelques années, la lecture de la bio de George Lucas, par exemple, m’était apparue comme éclairante pour comprendre les obsessions, les limites, les contradictions du personnage. Mais il avait fallu 600 pages relativement denses pour cela. Et on ne parle ici que d’un cinéaste, certes avec un impact majeur sur l’industrie et l’imaginaire geek mondial, mais pas d’un homme qui a changé des vies. Les biopics, eux, limités par une durée qui varie d’une heure trente à deux heures trente, ne peuvent évidemment rendre justice à la complexité de ce qu’est une femme ou un homme que l’on veut nous présenter.

Certains biopics choisissent, comme ce Michael, de se concentrer sur un segment de la vie de l’individu en question, sans s’étendre jusqu’à ces derniers jours. Michael hésite un peu entre les deux tendances : il début bien dans la jeunesse de Michael Jackson, aux commencements des Jackson 5 et s’étend jusqu’au premier concert de la tournée de Bad, soit une grosse vingtaine d’années sur les cinquante de la vie de l’artiste.  Donc, pas une biographie complète, puisqu’il manque toute la seconde partie de la carrière de l’artiste, mais une vraie plongée dans sa vie, de son enfance à son passage à l’âge adulte quand, après tant d’années, il parvient symboliquement à « tuer le père » et prendre sa vie en main.

Et pourquoi pas ? Il y avait là matière à faire un réel film intimiste sur la relation père-fils, sur l’obsession permanente d’un père de famille intransigeant qui refuse à son fils de vivre une enfance et une adolescence normal au profit du bienêtre de la « tribu » Jackson, même si l’on peut douter de son altruisme familial à plus d’une reprise. Mais, non, ce n’est pas ce qu’Antoine Fuqua et les producteurs nous propose avec ce Michael.

Reprenant les codes développés avec succès par Bohemian Rapsody il y a quelques années et de très nombreuses fois copiés depuis par des studios de cinéma cherchant à réitérer l’exploit commercial, Michael ressemble à s’y méprendre à un clip promotionnel pour ce qu’on pense vouloir être la vie du plus connu des Jackson. Exit les sujets qui fâchent, dehors les contradictions, au revoir la subtilité. On assiste simplement pendant plus de deux heures à une succession de mini-clips basés sur le all-time best off de l’artiste entrecoupés de saynètes larmoyantes où Michael subit son père. Aucun autre personnage (ses frères, sa mère, ses producteurs, etc.) ne connaissent le moindre développement et apparaissent simplement à l’écran comme des personnages-fonctions réduits à quelques lignes de dialogues automatiques chargés de souligner l’affect que le spectateur pris par la main est censé ressentir à ce moment précis de la pellicule. Seul Mike Myers, grimé à l’excès dans un très court rôle, existe réellement à l’écran en proposant au spectateur une vraie performance d’acteur un tant soit peu nuancée. Pour le reste, le film est dominé exclusivement par Colman Domingo dans le rôle d’un Joe Jackson menaçant, de patriarche demiurge et jaloux et par un Jafaar Jackson qui tente le mimétisme absolu avec feu son oncle. Comme Rami Malek dans Bohemian Rhapsody, Jafaar Jackson s’efface complètement jusqu’à singer à la perfection les mimiques du Roi de la Pop, reproduisant sur grand écran certaines performances iconiques. Rami Malek l’avait fait avec le concert Live Aid de Wembley des Queen. Je serai incapable, d’ailleurs, de dire si Jafaar Jackson est un bon acteur. C’est un bon mime, c’est certain.

Et il faut noter l’effort de production sidérant réalisé par Fuqua et l’équipe technique du film pour reproduire à l’identique là le garage de Beat It, ici les rues sombres de Thriller ou encore ailleurs le plateau télé de l’iconique moon walk sur Billie Jean lors du Motown 25 de 1983. C’est du très bel ouvrage. De manière générale, d’ailleurs, il y a peu à dire sur la production technique du film, à part quelques réserves que j’émettrai sur l’une ou l’autre image de synthèse bizarrement mal intégrée, à l’instar des quelques passages avec le fameux chimpanzé de la star, Bubbles, qui piquent un peu les yeux.

Non, le problème est ailleurs. Enfin, le problème… les problèmes. Le premier d’entre eux est évidemment le côté aseptisé de l’ensemble : il y a tellement peu d’aspérités dans le développement des personnages, tellement de politiquement correct dans les épisodes que l’on choisi de montrer à l’écran, que l’ensemble devient indigeste de veulerie à peine voilée. Bien sûr que l’ensemble allait être hagiographique. Mais à ce point-là, on tombe dans la fable fictionnelle plus dans la bio. Michael Jackson était un artiste fascinant, bigger than life, alternant le génie intuitif avec les excès qu’on lui connait (totalement hors des réalités) et qu’on suspecte (le cynisme dont fait preuve le film en montrant un Jackson larmoyant au chevet d’enfants malades est d’une ironie dérangeante, pour être franc). Il est ici réduit à une esquisse unidimensionnelle pour lequel on ne veut nous faire ressentir que de l’empathie, même dans ses moments ridicules ou de grande lâcheté.

Le second problème est le rythme du film, qui est tellement séquencé pour contenir un max de clips des standards du Michael Jackson de l’époque, qu’il en devient assez pénible à suivre. Les scènes se suivent sans se rattacher les unes aux autres, les éléments évoqués (la naissance du hip hop, la récupération du rock, la place des artistes noirs-américains dans l’industrie médiatique, etc.) ne sont justement qu’évoqués, comme dans une grande check-list où l’on coche les cases en s’assurant que « ça, c’est fait » sans s’arrêter à aucun moment à ce que l’on vient de dire ou faire. Le tout ressemble alors à une balade inconséquente de tableaux qui résument une vie bien morne.

Troisième problème, intiment lié à la forme et au rythme, est justement ce volet clipesque. Antoine Fuqua a débuté sa carrière dans le clip musical, signant notamment le Gangster’s Paradise de Coolio dans les années 90. Mais c’est aussi le réalisateur de Training Days (exceptionnel), de King Arthur (très passable) et des Equalizer (de l’actionner honnête). Ces films sont archi-cutés, comme toute la production hollywoodienne depuis le début des années 2000 influencée par la culture MTV, mais ils le sont car ils sont avant tout des films d’action ou de suspense. Un biopic, par définition, peut prendre davantage de temps. Mais non. Même quand il reproduit à l’identique l’un ou l’autre clip musical dans la diégèse du film, Fuqua surcoupe et accélère. Le summum est atteint lors du clip de Thiller. Dans le film, Michael se plaint à l’un des assistants de production pour qu’il dise à John Landis de bien filmer les pieds des danseurs, puisque c’est ce que le spectateur veut voir. Et Fuqua de s’attarder quelques secondes sur les pieds puis de proposer un montage rapide vers d’autres moments, évacuant même la fin de la chanson par la même occasion. Peut-être deviens-je vieux, mais j’y vois aussi une tik-tokisation du long métrage : il faut aller vite, zapper avant que le public s’ennuie. Même les clips musicaux d’alors sont devenus trop longs pour la durée d’attention du spectateur lambda du jour. Du coup, on coupe, on accélère, on donne autre chose à voir, massacrant par la même occasion les chansons qui ont fait de Michael Jackson la superstar qu’il fut.

Dernier problème en ce qui me concerne et qui traverse tous les autres : la vacuité de l’exercice. Si c’est pour présenter un spectacle de pantomime aseptisé et hypercuté, quel est le message du film ? Quel est son intérêt ? Faire remonter le nombre d’écoutes sur Spotify ? Vendre des versions remasterisées des 33 tours d’origine (Off the Wall, Thriller, Bad) à des hipsters à gros potentiel économique ? Je ne comprends pas. Vous voulez vous tapez un trip nostalgique sur le Roi de la Pop ? Rien de plus simple : YouTube contient en libre accès et en 4K toutes les performances iconiques reprises dans le film. Et, avec toute la sympathie qu’on peut avoir pour Jafaar Jackson et les artisans qui se sont attelés à reconstituer à la perfection ces décors, allant jusqu’à caster des extras qui ressemblent physiquement aux danseurs originaux, en fait… ça ne vaut quand même pas l’original. Pourquoi se taper un succédané alors que l’original est accessible à tout un chacun ? Mystère…

Reste donc, à côté de ces copies très professionnels, mais copies quand même, la trame d’un film un peu mièvre, volontairement aveugle et, au final, guère passionnant. Je n’étais pas particulièrement fan du Bohemian Rhapsody d’il y a quelques années, mais force est de constater que Freddie Merury avait quand même une vie plus rock que le Roi de la Pop et, du coup, autrement plus intéressante. Les chiffres du box-office me donnent évidemment tort, puisque Michael est un grand succès, destiné donc à engendrer à son tour une succession de biopics mous du genou. Dommage. Si vous aimez Jackson, plongez-vous plutôt dans THIS IS IT, le documentaire crépusculaire sur la dernière tournée de la superstar qui n’a jamais eu lieu en raison de son décès prématuré. Le documentaire est beaucoup plus parlant sur l’étrange humain socialement inadapté qu’était devenu Michael Jackson que ce biopic tiedasse, qui ne rend correctement hommage ni à qui il était comme être humain ni à ce qu’il a réalisé comme artiste.

Jacob’s Ladder

D’Adrian Lyne, 1990.

Après avoir subi un lent travail de propagande au fil des ans, poussé subtilement dans une vidéo sur deux de François Theurel, aka Le Fossoyeur de films, il était temps pour moi de finalement découvrir ce film entretemps devenu un classique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est surprenant. J’avais, comme beaucoup de cinéphile de l’ère Internet, entendu parlé du long métrage comme une source d’inspiration de Silent Hill et, par extension (ou par voie de conséquence ?) comme l’un des précurseurs de l’esthétique « liminale ». Mais je n’avais, volontairement, pas chercher à en apprendre davantage sur le contenu, souhaitant préserver une première vision vierge de tout apriori.

Et bien que je ne sache pas réellement à quoi je m’attendais, l’Echelle de Jacob n’y a malgré tout pas répondu. Pas que cela en fasse un mauvais film, loin de là, mais simplement pas ce à quoi je m’attendais. Rétropédalons sur la production et sur ses artisans quelques instants, en débutant par Adrian Lyne. Le réalisateur anglais a consacré la majeure partie de sa carrière à des thrillers érotique ou des comédies très 80’s. Jugez plutôt : Flashdance, 9 Semaine ½, Liaison fatale ou encore Proposition indécente. Trouvez dans cela un thriller horrifique qui mélange film de guerre et parabole religieuse était assez improbable. Pourtant, côté réalisation, rien à reprocher à Jacob’s Ladder : Lyne a certainement tiré quelques cartes de son jeu où il a démontré sa capacité à faire monter une certaine tension à partir de pas grand-chose (car, bon, Liaison dangereuse et Proposition indécente n’ont quand même pas un scénar super-développé sur lequel capitaliser…) et mets à profit une certaine esthétique du corps féminin, quitte à le faire à le faire glisser par moment dans du body horror à la David Cronenberg. Elizabeth Peña, le premier rôle féminin du film, est d’ailleurs autant désirable qu’effrayante, à l’instar de ce que Taylor Hackford a su faire avec Connie Nielsen dans The Devil’s Advocate. Lyne, donc, travaille sur un scénario qui ne ressemble en rien au reste de sa filmographie mais rend une copie plus qu’honorable. On y revient plus tard.

Le scénario, donc ? Faut-il chercher du côté de Bruce Joel Rubin pour trouver l’origine de ce long ? L’homme a à son actif quelques scénarios également, mais rien qui ressemble réellement à Jacob’s Ladder. Il est surtout connu quelques années plus tard pour avoir signé le scénar de Deep Impact (un film catastrophe honnête) et de Stuart Little 2 (un film familial lui aussi tout à fait honnête). Non, ce qui s’en rapproche peut-être le plus est l’autre scénario qu’il signe en 1990, année de sortie de Jacob’s Ladder : le scénar de Ghost. Les deux films partagent en effet pas mal de points communs sur lesquels il est difficile de s’appesantir sans spolier l’histoire. Convenons simplement pour l’instant que l’aimable bluette surnaturelle de Jerry Zucker (oui, Ghost est un film réalisé par l’une des trois initiales du trio légendaire des ZAZ… ça vous en bouche un coin, hein ?), qui fait se rejoindre Patrick Swayze et Demi Moore au-delà de la mort par l’intermédiaire d’une Whoopi Goldberg ou faîte de sa carrière, contient lui aussi quelques traces d’un au-delà étrange dont il est fortement question dans le film qui nous occupe aujourd’hui. Vous vous rappelez sans doute que Patrick Swayze, mort au début du film, voit son âme s’éterniser ici-bas dans l’espoir d’aider son ex-compagne, jouée par Demi Moore, a ne pas tomber dans le piège de l’escroc joué par l’excellent second rôle (de salaud) Tony Goldwyn. Pour ce faire, Swayze devra s’entraîner à interagir avec le monde des vivants sous la guidance d’un Vincent Schiavelli ambivalent, à moitié bienveillant et à moitié inquiétant, âme elle-aussi enfermée dans son purgatoire que constitue le métro new-yorkais.

Même décors pour Jacob’s Ladder. Et même ambiance étrange, interstitielle, qui s’installe assez rapidement. Et quand on se penche un peu sur la vie du scénariste à ce moment-là, on en comprend la raison. Ayant de son propre aveu fait l’objet d’un NDE (Near-Death Experience) quelques années auparavant, il a rédigé le scénar de Jacob’s Ladder comme un exutoire, exutoire qu’il a peiné à vendre à différents studios pendant une assez longue période, sans doute dû au fait que le film hésite entre tellement de genre qu’il est difficilement « marketable ». Et c’est finalement la légendaire Carolco, qui fait rarement dans le subtil (Rambo 2 et 3, Double Détente, Universal soldier) mais n’hésite pourtant pas à financer des films au fond subversif (Rambo1er du nom, Total Recall, The Doors, Terminator 2), qui finance le scénar que Lyne, amoureux du script, voulait absolument mettre en boite.

Quand tous les voyants sont au vert, il faut encore trouver des acteurs pour porter l’ensemble. Avec un flair indéniable, Lyne choisi parmi moultes possibles un jeune inconnu au bataillon à cet époque : le débutant Tim Robbins. Et grand bien lui en a pris, puisque l’acteur a la filmo irréprochable par la suite, est littéralement habité par le rôle, incarne réellement la peur, l’hésitation, l’aliénation, la bonhommie et la folie qui caractérise le rôle de Jacob Singer. Dans les seconds rôles, on retrouve Elizabeth Peña qui incarne sa petite amie, Danny Aiello (l’éternel pote de Bruce Willis dans Hudson Hawk, à mes yeux !) dans le rôle d’un chiropracteur angélique, ou encore Pruitt Taylor Vince, Eriq La Salle et Ving Rhames dans le rôle de certains de ses compagnons d’arme au Vietnam. Pas de tête d’affiche, mais tous sont à fond dans leur rôle.

Au final, quand on secoue le cocotier, ça donne un film qui partage ses thématiques avec Ghost, mais dont le résultat final ne saurait être plus diamétralement opposé. Rien de mièvre dans Jacob’s Ladder. Si l’on résume en quelques mots l’histoire, on peut sans trop spolier dire qu’on y suit Jacob Singer, vétéran blessé de la guerre du Vietnam, marqué tant par un PTSD lié que par le décès accidentel, avant son départ à la guerre, de son premier film, joué par le non-crédité au générique Macaulay Culkin (la même année que Maman j’ai raté l’avion !). Il mène une vie normale, comme postier new-yorkais, divorcé mais en couple avec une de ses collègues de bureau. Très vite, pourtant, des anomalies apparaissent autour de lui : un SDF semble avoir une queue reptilienne dans le métro nocturne qui le rapporte chez lui après une soirée d’heures supplémentaires, sa station est fermée et il est obligé de traverser les voies quand il est presque écrasé par une rame surgie de nulle part et peuplée de créatures étranges qui l’observent, etc. Progressivement, Jacob perd les pédales et se replie sur lui, jusqu’au moment où il apprend qu’un de ses anciens camarades de « platoon », habité par l’inénarrable Pruitt Taylor Vince et ses pupilles en éternel mouvement, voie lui aussi des « démons » sortir des murs et le harceler dans un but non défini. Vient alors le doute d’une expérience de l’armée qui a mal tourné et dont ils seraient victime…

Rédigé comme ça, cela donne l’impression d’un thriller fantastique assez simple et linéaire. Mais il n’en est rien : le film début au Vietnam où l’unité en question semble prendre du bon temps en fumant de la beuh, jusqu’à une attaque surprise résultant dans la mort violente de plusieurs soldats, tandis que le personnage de Ving Rhames est au sol dans ce qui semble être une attaque cérébrale. Sans transition, on passe sur Jacob Singer, qui se réveille en sursaut la nuit dans le métro et qui demande à une vieille femme mutique s’il a dépassé sa station. Alors qu’elle ne lui répond pas, il sort à sa station, déserte, où se déroule l’épisode dont j’ai parlé plus haut (station de métro reprise telle quelle dans Silent Hill 2, c’est dire son ambiance malsaine). Et ça continue comme ça, sans transition et sans explication pendant le reste du film, passant d’une temporalité à l’autre, alternant des scènes qui ont l’air normal avec des scènes directement sortie de l’imaginaire d’un Francis Bacon illustrant l’Enfer de Dante (que Jacob compulse lui-même dans la diégèse du film).

Bref, Lyne ne prend absolument pas le spectateur par la main pour le mener dans ce film labyrinthique et cryptique. Au spectateur de se débrouiller. Et bon Dieu que ça fait du bien ! Pour une fois, un film hollywoodien ne nous prend pas pour des cons et nous montre le sous-texte du film fugitivement sans nous l’imposer. Piégé que nous sommes par notre habitude du récit linéaire hollywoodien, notre perplexité augmente de minute en minute, dérangé par ces plans fixes un petit peu trop long, ses réactions légèrement trop excessive, l’irruption imprévue d’un imaginaire horrifique dérangeant dans ce que nous pensons alors être un thriller banal. Mais bon, ce n’est pas un thriller banal. Ce n’est même pas un film d’horreur alambiqué, comme on pourrait le croire à la vue de certaines scènes, à l’instar de la scène du métro ou encore du traitement médical de Jacob, qui passe en salle d’opération dans les sous-sols d’un hôpital qui, une fois encore, ne dépareillerait pas à Silent Hill.

Car en fait Jacob’s Ladder n’est pas ça. Spolions maintenant sans vergogne : Jacob’s Ladder est seulement une parabole mystique, littéralement le passage au purgatoire de Jacob, qui décède au Vietnam et est tenté par les démons avant de pouvoir accéder au paradis avec le sourire. Le film donne pourtant toutes les clés : dans les premières minutes, Jacob s’arrête devant deux panneaux de direction qui indique pour le premier le paradis et pour le second l’enfer. Sa copine, Jezzie, a pour vrai nom Jezabel, qui dans la bible corrompt son mari pour tomber dans l’idolâtrie, son fils décédé s’appeler Gabriel, comme l’ange de l’annonciation, son troisième fils Elie, comme le prophète qui prédit la chute de Jezabel, son chiropracteur est littéralement décrit comme angélique et cite Maître Eckhart. Tout est sous nos yeux, mais de manière discrète, non appuyée, et noyé dans l’emballage d’un thriller horrifique. C’est donc un scénar malin, bien dosé, qui joue sur les attentes du spectateur tout en donnant de manière très claire les clés de sa compréhension pour celles et ceux qui se montrent attentifs. Même l’échelle qui donne son titre au film, une drogue qui rend les soldats ultra-violents dans la diégèse du film, n’est finalement qu’une référence à l’épisode biblique où Jacob rêve de l’échelle qui permet aux anges de littéralement descendre et monter au paradis…

Bercé par l’excellente musique de Maurice Jarre (le père de Jean-Michel et compositeur notamment de la BO de Lawrence d’Arabie), Jacob’s Ladder est donc une réussite formelle indéniable. Son esthétique a inspiré une génération d’artistes après lui, alors qu’il est le fruit heureux de la rencontre de producteurs qui prenaient des risques, d’un réalisateur et d’un scénariste qui signent ensemble leur magnus opus et d’un casting inspiré. Un accident artistique comme il en existe peu, mais qu’on ne peut qu’apprécier, 35 ans plus tard. Et si le film n’est pas exempt de faiblesses (les scènes au Vietnam étaient clairement les moins inspirées), il mérite à coup sûr le visionnage, bien qu’il laisse davantage un goût d’amertume triste, de tragédie en bouche que d’horreur dérangeante, comme sa réputation le laisse connaître. Du très bon.

From Russia with Love

De Terence Young, 1963.

On prend les mêmes et on recommence ! Moins d’un an après Dr. No, Sean Connery est de retour sous la caméra de Terence Young dans l’adaptation du cinquième tome de la série de romans d’espionnage du britannique Ian Fleming. On se fiche donc très clairement de la chronologie des romans qui, s’ils partagent en effet une série d’ennemis communs, ne s’embarrasse pas d’une linéarité scénaristique très importante. On verra donc les méchants de ce deuxième film, cinquième roman, faire référence à la mort méchant du premier film, sixième roman. Au diable la continuité ! Point mineur que cela. Ce qui frappe surtout avec ce second film, c’est que bien que ce Bond soit encore davantage dans la veine du film policier/d’enquête que dans le style film d’action qui caractérisera la suite de la saga, ce Bons Baisers de Russie bénéficie clairement d’un budget plus élevé. En effet, si le premier long avait effectivement été tourné sur place en Jamaïque, la plupart des sets extérieurs sentait la production un peu cheap, avec des routes désertes et des décors assez plats. Celui-ci, qui se passe en partie à Venise (images d’illustration uniquement) et, surtout, à Istanbul, exploite bien davantage ses décors dans de nombreuses scènes extérieures (de l’intérieur de Sainte-Sophie aux fameuses citernes stambouliotes, alors encore immergées).

Le dépaysement propre aux films de Bond s’illustre donc davantage dans ce deuxième long, même si l’on quitte ici la mer des caraïbes pour l’imagine du Proche-Orient, à une époque où la Turquie et sa capitale en particulier représentait encore la porte de l’Orient et ses fantasmes des marges/marches de l’Europe. Sean Connery reprend donc le rôle de Bond pour un deuxième opus qui, bien qu’encore très classique dans sa forme (comme dans le Dr. No, il y a par exemple un court plan où l’on voit et on entend un contrôleur aérien à Istanbul appeler Londres pour explicitement dire que l’avion de Londres à bien atterri : le plan ne sert à rien dans l’histoire, à part à confirmer au spectateur de ce début des années 60 qu’on a bien changé de décors), accélère son rythme pour proposer davantage à ses afficionados. Il y a en effet moins de temps mort et moins de scènes mécaniques façon « X reçoit l’info Y, il la vérifie en allant à Z et revient interroger ou confronter W« . Pour autant, le scénario reste relativement classique et tourne autour de l’inévitable McGuffin.

Le film débute avec une course-poursuite dans un labyrinthe végétal, au terme de laquelle Bond se fait assassiner par un blond antipathique et mutique. Nous découvrons alors que ce n’était pas Bond, mais un autre homme portant un masque et servant à l’entrainement d’un tueur du SPECTRE. Ceux-ci, dont nous découvrons rapidement trois autres membres, le numéro 1 et son fameux chat (Ernst Stavro Blofeld, dont on connait bien sûr la longévité dans la saga), la diabolique Rosa Klebb, ancienne colonelle du SMERSH (services secrets soviétiques) passée au SPECTRE et portant le numéro 3 et Tov Kronsteen, champion d’échec et mastermind du plan de ce film, portant le numéro 5 (pour rappel, le Dr. No portait le numéro 8). Ceux-ci sont donc épaulés par le tueur blond de la scène pré-générique, Donald Grant, joué par nul autre que Robert Shaw (mais si ! … c’est le propriétaire bourru du bateau de chasse dans le premier Dents de la Mer !).

Et le plan de Kronsteen, bien que relativement risqué, est assez simple : il veut profiter de la désertion de Klebb, méconnue de la diplomatie russe, pour manipuler une jeune employée de l’ambassade soviétique à Istanbul, Tatiana Romanova. Cette dernière doit faire croire à sa désertion à l’Ouest, emportant avec elle une machine servant à décrypter les messages secrets soviétiques (le McGuffin du film, basé largement sur l’Enigma, le fameux appareil utilisé par les nazis pendant la seconde guerre mondiale, dont le fonctionnement a été « craqué » par Alain Turing), en raison de l’amour qu’elle éprouve pour nul autre que James Bond, dont elle aurait découvert la photo dans un dossier. Bien sûr, même le SPECTRE sait que le prétexte est tiré par les cheveux mais compte sur le fait que même si cela sent le piège à 100 km, les Britanniques ne pourront tout simplement pas refuser une telle opportunité. Car le SPECTRE entend bien que la désertion de Romanova ait lieu, mais veut en profiter pour se venger de Bond en l’assassinant et ainsi récupéré la machine soviétique pour la vendre au plus offrant. D’une pierre deux coups.

Inutile de préciser que tout ne se passera pas comme prévu et que, bien sûr, James Bond sauvera la situation. On retiendra cependant de ce deuxième long plusieurs éléments importants : l’arrivée de Q et des gadgets (ici, une valise relativement anodine qui compte pièces en or, munitions, poignard et un système de gaz lacrymogène qui s’active en fonction de la manière dont on ouvre ladite valise), l’arrivée de Blofeld comme vilain récurent de la saga et bien sûr la menace de l’Est, l’Union Soviétique restant à ce moment de l’histoire comme le grand opposant aux régimes de l’Ouest (bien qu’on verra dans d’autres Bond que les deux fronts de la Guerre froide s’alignent quand il s’agit de lutter contre le SPECTRE ou d’autres vilains mégalomaniaques menaçant l’équilibre et/ou la sureté mondiale). Les méchants de ce deuxième opus sont un poil décevant : Kronsteen est surtout là pour expliquer le plan initial et se faire tuer pour démontrer le machiavélisme de Blofeld, Klebb, malgré des tendances sadiques et saphiques, est finalement assez peu exploitée et Blofeld est à peine montré (ce qui est logique, pour une première apparition). Grant, quant à lui, tient bien le rôle de l’assassin mutique qui « aide » Bond pendant la majeure partie du film afin de s’assurer que ce dernier ait bien le McGuffin en sa possession. Il perd de sa superbe à la fin du film quand il commence à parler et, surtout, quand il tombe dans le trope sans doute le plus moqué de la saga bond, à savoir expliquer l’entièreté des plans du méchant à Bond alors qu’il le menace de son arme et qu’il a bien l’intention de le tuer. Mais, bien sûr, c’est la loi du genre.

On n’oubliera cependant pas les différentes James Bong girl du film : la riche Sylvia Trench, toujours jouée par Eunice Gayson, qui se fait à nouveau larguer par Bond quand le devoir appelle celui-ci, les deux tsiganes d’un camp près d’Istanbul et bien sûr l’italienne Daniela Bianchi dans le rôle de Tatiana Romanova. Très belle femme, elle a cependant moins à donner qu’Ursula Andress dans Dr. No, puisque son rôle correspond davantage à celui-ci de la femme en détresse qui ne peut résister aux charmes de l’espion britannique. Maltraitée par ce dernier, on ne peut que s’amuser du dédain avec lequel il la considère quand il comprend qu’elle n’est pas au courant des détails du complot. Mais, après tout, comme le dit Ian Fleming lui-même dans l’un des bonus de l’édition BluRay du film dans une vieille interview à la BBC : « (il) écrit des livres pour des hommes adultes hétérosexuels qui fantasment sur la puissance« . Dont acte.

Mention spéciale également Pedro Armendáriz, acteur mexicain à la filmo assez fournie dans les années 50, qui incarne ici un parfait Ali Kerim Bey, le contact local du MI-6 à Istanbul. Dandy séducteur à la nombreuses progénitures (tous ses hommes de main sont ses fils, il n’a confiance qu’en eux), il est un parfait allié pour Bond tout au long du film. Comme d’autres alliés de l’espion (à l’instar du jamaïcain Quarrel dans Dr. No), il mourra à l’écran de s’être trop approché du britannique, entrainant l’ire de ce dernier et un désir de vengeance qui s’exprimera assez clairement dans la confrontation finale avec Grant. L’acteur, excellent dans ce rôle, était malheureusement atteint d’un cancer, qui ne se remarque pas du tout à l’écran, et a fait le choix de se suicider quelques semaines après la fin du tournage. Paix à son âme, lui qui avait joué pour John Ford, John Huston ou encore Luis Buñuel.

Concluons donc cette courte critique par un avis plus court sur ce deuxième volet en tant qu’objet filmique indépendant : on est face à une grosse production, à l’échelle de ce début des années 60, qui surfe sur l’exotisme des situations, du Bosphore au voyage en train qui rappelle l’Orient express, du camp de gypsies où la danse du ventre est à l’honneur aux lagunes de Venise. Et on a un Bond malin, toujours aussi charmeur ou violent, en fonction des circonstances, moqueur à l’occasion, quittant ses habits de détective pour celui, plus affirmés, d’espion. La scène de combat final est également plus musclée et impressionnante que la conclusion du Dr. No, même si le décor est moins exotique. On a malgré tout droit à quelques explosions pyrotechniques, notamment dans la scène de course-poursuite en hors-bords, scène appelée à devenir un grand classique de la saga. Terence Young, qui a manifestement plus de moyens que dans le premier opus, reste cependant très académique dans sa mise en scène, même si celle-ci profite de décors « in situ » qui enrichissent grandement le visuel du film. On est donc face à un Bond honnête où le rythme est toujours parfaitement acceptable malgré son âge, plein de rebondissements et d’intrigues. Un cran au-dessus du premier volet, donc, ne fut-ce que pour la qualité de la production.

PS: je reviendrai dans de prochaines critiques de la saga sur la raison pourquoi j’ai mentionné un univers étendu dans le premier article, ainsi que sur le rôle d’Harry Saltzman, sur lequel je me suis manifestement trompé.

James Bond will return.

Dr. No

De Terence Young, 1962.

Entamons ensemble un nouveau format sur ce blog, consacré à des séries et/ou à ce qu’il est convenu d’appeler désormais des univers étendus. Mais plutôt que de commencer de manière assez convenue par Star Wars, Marvel ou la Terre du Milieu, autant aller vers quelque chose de plus surprenant en se lançant dans la saga James Bond. Composée de 25 films produits par Eon, deux films indépendants (Casino Royale en 1967 et Never Say Never Again en 1983), de 12 romans et deux recueils de nouvelles signés Ian Fleming, la saga Bond fait partie de l’imaginaire collectif mondial depuis plus de 60 ans maintenant, ayant d’abord passionné les britanniques en mal de sensation à travers une série de romans de gare débutée dans les années 50 avant de changer drastiquement la forme des films d’action à partir des années 60, créant de nombreuses émules à travers les décennies, sans parler des nombreuses parodies assumées ou non assumées.

Le personnage de James Bond est par ailleurs devenu un archétype, un mythe moderne. Bien qu’absent des écrans depuis quelques années déjà, en l’attente de la perle rare qui remplacera Daniel Craig, Bond n’en demeure pas moins une valeur sûre de l’imaginaire collectif. Depuis quatre ou cinq générations maintenant, chacune a « son » Bond, qu’elle considère forcément le meilleur interprète, la meilleure version de l’espion britannique. Il est également l’image d’un idéal masculin relativement passéiste, où violence, alcool, répartie et une certaine forme de misogynie faisaient encore un cocktail attirant. Et la saga a également forgé une certaine forme de l’idéal féminin, à travers les multiples James Bond Girls, qui ont bien davantage évoluées au fil des décennies que leur partenaire de jeu. Bond est aussi une certaine idée de l’empire britannique, de la civilisation occidentale, de l’ostracisme exotique, concepts sentant le souffre dans le débat public d’aujourd’hui, mais que la saga a fait évoluer bon gré mal gré au fil des décennies. Bref, au-delà d’être une série de film d’action à grand budget, passant du film d’espionnage à la légère anticipation, c’est aussi un miroir : la saga Bond nous parle du temps du passe, de l’évolution de mœurs et des valeurs et, sur le tard, du décalage inévitable que les changements toujours plus rapides de ces valeurs provoquent.

Mais comme il faut bien commencer quelque part, parlons du premier film tiré des aventures littéraires de Fleming, à savoir Dr. No, plus connu en francophonie sous le titre de James Bond 007 contre Dr. No, puisque nous préférons apparemment être explicite dans nos serials. Ce premier opus, réalisé avec un budget modeste, est pour sa plus grande partie un film policier/d’espionnage britannique classique : à part quelques séquences tournées directement en Jamaïque pour assurer le dépaysement exotique du spectateur en salle de cinéma, la majeure partie de l’intrigue est une suite assez simple et explicites de scènes en intérieur où Bond, envoyé par son patron londonien pour enquêté sur la disparition inexplicable d’un agent de liaison et de sa secrétaire au bureau de Kingston, interroge des témoins, relève des preuves, explore des pistes et confirme des hypothèses. Même le Dr. No, dans la dernière partie davantage « grand spectacle » du long métrage, ne s’y trompe pas : il réduira l’espion élégant à « un stupide policier« .

Ce qui aurait pu se résumer à un film d’enquête avec un soupçon d’aventure est cependant complètement sublimé par une série de choix, choix pour partie issus des romans de Fleming et, pour une autre partie, créés par l’alliance créative de Terence Young et des producteurs Harry Saltzman et Albert R. « Cubby » Broccoli. Le réalisateur, de la vieille école anglaise, début à l’orée des années 50 par quelques films noirs et quelques films de guerre dont l’Histoire du 7ème art à perdu la trace. Il enchaîne ensuite avec des films d’aventure et des drames avant d’atterrir, un peu par hasard, sur l’adaptation du premier Bond au cinéma, alors que la saga est déjà depuis quelques années un succès de librairie en Grande-Bretagne (essentiellement). Bizarrement, le choix est fait d’adapter non le premier des romans (Casino Royale, 1953), mais le sixième tome, Dr No, publié quatre ans avant. Probablement parce que le cadre du roman est plus exotique, ajoutant un argument commercial au film. Je disais juste avant que Terence Young est tombé par hasard dans le projet, mais ce n’est évidemment pas tout à fait vrai. Broccoli, qui avait réussi à sécuriser les droits d’adaptation de la série (on verra les années suivantes que ce n’est pas tout à fait aussi simple), a débuté sa carrière de producteur par le film de guerre Les Bérets rouges, réalisé par Terence Young en 1953, avant de produire trois autres de ses films en 1956 et 1958. Donc les deux hommes se connaissent et savent travailler ensemble, ce qui semble être un grand avantage si l’on se fie à la réputation difficile de Broccoli comme producteur.

Et les deux hommes (Saltzman joue bien sûr également un rôle, mais de moindre importance créative) ont le génie créatif, l’intuition incroyable, peut-être dictée par des restrictions budgétaires ou par des conditions de plateau particulières, de mettre dès ce premier opus en place un certain nombre de tropes bondiens qui seront la marque de fabrique de la saga. Ainsi, le générique hyperstylisé, précédé de la fameuse scène où Bond tire sur le spectateur dans ce qui semble être le viseur d’un fusil, sont déjà là. Draguer Moneypenny également, tout comme la relation d’amitié et de mépris respectif entre Bond et son supérieur, M, qui n’est ici pas nommé. Mais bien davantage que ces gimmicks, c’est le casting parfait de Sean Connery, alors relativement inconnu, dans le rôle-titre qui marquera le personnage et son univers de manière tellement profonde que ses successeurs ne pourront se définir que par leurs traits communs ou divergents. Connery est sûr de lui, impulsif, dragueur, à la boisson facile, profite des femmes et use, par ailleurs, très explicitement de son permis de tuer. Ainsi cette scène où il tue de sang-froid un adversaire désarmé alors même qu’il n’a pas obtenu réponse à ses questions. On trouve encore dans ce Dr. No le premier usage de « la réplique qui tue« , ici incarnée par la réponse de Bond à un passant qui assiste, médusé, à l’explosion d’un corbillard en contrebas d’un fossé dans lequel trois assassins envoyés pour supprimer l’espion anglais périssent dans les flammes, situation à laquelle Bond répondra par un flegmatique « I think they were on the way to a funeral« .

On retrouve également les premières James Bond girls : Eunice Gayson, la riche Sylvia Trench qui tombe sous le charme de Bond et qui disparait de l’intrigue après quelques scènes, Zena Marshall, la traitresse que Bond consomme allègrement avant de l’envoyer paitre (au moins celle-ci survit, ce qui ne sera pas le cas de nombre d’autres James Bond Girls dans ce rôle) et enfin, la sculpturale Ursula Andress, dont c’est ici le premier rôle d’importance au cinéma, dans le rôle de l’iconique Honey Ryder (iconique sortie des eaux de la Mer des Caraïbes en bikini blanc). Et contrairement à ce que l’image d’Epinal laisse penser, ces dames, à l’exception sans doute de la facile Sylvia Trench au début de l’épisode, sont plus complexes que ce que l’on imagine. Honey Ryder, en particulier, malgré son patronyme ridicule, n’est pas juste une « Damsel in distress« . Elle aussi une femme indépendante qui sait faire usage de violence quand il le faut. J’avais totalement oublié ce cours passage où elle explique avoir été violée par son propriétaire après le décès de son père et s’être vengé en le tuant avec une veuve noire dans les jours suivants (histoire à laquelle Bond répond de manière assez amusée « Well, it wouldn’t do to make a habit of it« ). Et bien que son rôle reste relativement anecdotique, s’inscrivant dans le film un peu par hasard, elle n’en demeure pas moins elle aussi un modèle auquel toutes les autres actrices endossant ce rôle parfois ingrat de l’objet du désir seront comparées impitoyablement au fil des décennies.

Reste bien sûr un dernier trope bondien encore à commenter ici : le vilain (mot beaucoup plus adéquat que méchant). Et c’est le Dr. No qui donne son nom au film qui a le grand avantage d’ouvrir le bal. Génie criminel froid et calculateur, il introduit par ses inévitables monologues explicatifs non seulement ses plans machiavéliques pour détourner les fusées américaines de leur objectif, mais également l’organisation SPECTRE, qui donnera quelques-uns des méchants les plus mémorables de la saga. Pourtant, ce n’est pas le point fort de ce premier opus. Arrivant très tard dans le long métrage, il n’y a finalement que peu de scènes pour imposer un souvenir vivace dans l’esprit des spectateurs. Il a bien sûr une base secrète over-the-top et se délecte d’un échange intellectuello-cynique avec Bond, mais il est aussi assez anecdotique. La scène du repas partagé, où l’on insiste sur ses mains robotiques, perdues apparemment à cause d’un incident dû à la radiation nucléaire, est nettement plus satisfaisante que la confrontation finale avec Bond dans la salle du réacteur nucléaire, assez mal chorégraphiée et finalement peu spectaculaire. Mettons cela sur le compte du peu de moyens alloués à ce premier long métrage, le budget effets spéciaux étant davantage passé dans l’explosion finale du repaire du méchant et dans les quelques inserts, à l’instar de la tarentule montant sur l’épaule de Bond en milieu de film.

Dr. No est donc un film de son époque, un film d’enquête/d’aventure qui serait sans doute devenu assez anecdotique s’il n’avait pas été le premier volet d’une franchise qui vit toujours aujourd’hui, plus de 60 ans plus tard. Et les quelques coups de génie, ceux déjà cités ci-avant, mais également le thème musical composé par John Barry (abondamment utilisé, voire presque exclusivement utilisé dans ce premier opus), l’ingéniosité et la classe du personnage directement incarné par un Sean Connery animal, en font une entrée fracassante dans la légende. Bien sûr, le film est daté. Et certains tropes manquent encore, comme les voitures ou les gadgets, mais on a définitivement un James Bond devant les yeux. Réac, violent, presque colonialiste, comme l’état la société d’alors et comme le souhaitait certainement Ian Flemming. L’œuvre d’une époque, à redécouvrir pour entrer dans la légende.

PS : détail amusant, Terence Young, le réalisateur, signera quelques années plus tard le scénario d’un … OSS 117 ! Plus étrange encore, sur le tard, il a accepté de produire et de réaliser en partie une commande de téléfilm pour Saddam Hussein. Comme quoi, l’Histoire, ici dans deux réalités très différentes, est ironique presque par principe.

James Bond will return.

Gladiator II

De Ridley Scott, 2024.

Qu’écrire sur Gladiator II qui n’a pas déjà été écrit 200 fois ailleurs ? L’idée est peut-être de le traiter sous un angle plus conceptuel que relatif à son contenu. L’incrédulité du grand public à l’annonce d’un deuxième volet au péplum épique de Scott, qui avait marqué durablement les esprits à l’orée des années 2000 en imposant un style assez brut pour les grandes batailles pseudo-historiques, cette incrédulité s’explique à plus d’un titre. D’abord et avant tout car elle n’a à priori que peu de sens au niveau narratif. Gladiator premier du nom reste en effet un film qui se suffit à lui-même, avec une situation initiale, un développement et une résolution satisfaisante et qui n’appelle pas de suite. Maximus, son protagoniste principal, accompli effectivement sa destinée et résous son arc narratif personnel de vengeance par sa propre mort, violente, dans les sables de l’arène romaine.

Ensuite parce que l’on connait le Scott de ces dernières années qui, s’il reste un très bon technicien, a tendance à se moquer de plus en plus de son propre public en prenant volontairement le contrepied des attentes (Prometheus était à côté de la plaque, Covenant un très mauvais compromis, Napoléon passait à côté de la dimension dramatique inhérente à son personnage principal… seuls House of Gucci et Le Dernier Duel tenaient plus ou moins la route). Non, définitivement, le meilleur Scott des 10 dernières années était seulement produit par Scott et réalisé par Vileneuve : une suite, là aussi, mais qui apportait réellement quelque chose à son matériau d’origine, à savoir Blade Runner 2049.

Enfin, car les polémiques inutiles sur l’origine de l’un ou l’autre protagoniste de ce second volet, la présence de R&B dans la bande d’annonce ou encore la promesse d’un film comme on n’en fait plus laissaient présager un peu le flottement de l’industrie hollywoodienne face à l’objet filmique, ne sachant pas trop comment vendre cette suite surprise que personne n’attendait réellement. Ce péplum qui arrive sans doute trop tard, les rumeurs d’une suite ayant été abondamment commentées sur Internet ces 20 dernières années et en même temps trop tôt, à la fin d’une année plutôt morne pour le cinéma des grands studios US, dont on ne finit pas de prophétiser la mort imminente. Bref, un film qui a, du point de vue du marketing et de la promesse de vente, le cul entre deux chaises : trop grand spectacle pour la saison des prix, trop à contre-courant pour être réellement un blockbuster grand public.

Passons maintenant rapidement sur le film en lui-même et les performances liées. Oui, le film est un divertissement aimable. Les scènes d’action sont spectaculaires, la production est bonne, l’image léchée. Si certains CGI sont foireux (les singes, horribles) et certaines scènes over-the-top à la limite de l’idiotie (bien sûr qu’il y avait des reconstitutions de batailles navales dans le colisée, mais elles se jouaient dans de l’eau douce amenée par aqueduc : du coup, le coup des requins à la Sharknado marche moyen…), l’ensemble tient la route comme un film d’action/de vengeance matinée de complots politiques. Côté acteurs, Paul Mescal a un bon physique de brute, qui porte cependant nettement moins bien l’émotion que Russel Crowe dans le premier volet, mais il fait le taf. Oui, Denzel est très bon comme on l’a lu partout, mais il fait essentiellement du Denzel. Dans le même registre, je le trouve plus subtil et plus contenu (= comprendre, mieux dirigé) dans Training Day d’Antoine Fuqua il y a déjà bien longtemps. Les autres acteurs ont un peu de la figuration à côté, mais font un boulot correct de seconds rôles, même si l’on regrette évidemment l’absence d’un Joaquin Phénix comme antagoniste digne de ce nom. Harry Gregson Williams, lui, fait un boulot correct avec la musique, sans jamais atteindre cependant les sommets de la BO d’Hans Zimmer, il est vrai l’une de ses meilleures.

Et c’est peut-être cette référence musicale qui m’aidera le mieux à développer mon propos. Gregson-Williams orchestre ses meilleurs morceaux, touche à la corde sensible de l’émotion, lorsqu’il cite explicitement Zimmer. Tout comme Scott qui, lorsqu’il veut toucher le public, passe littéralement des extraits du premier Gladiator en noir & blanc (comme quoi Russel Crowe avait tort : il a effectivement quelque chose à avoir avec ce second opus ; il joue dedans !) Ce deuxième volet n’existerait tout simplement pas sans se raccrocher systématiquement à son aîné. On peut évidemment s’installer sur les épaules des géants pour faire mieux qu’eux, mais ici, on assiste plutôt à aux tentatives d’un ado qui essaie systématiquement de tirer ses modèles vers le bas pour prétendre être à leur niveau.

Dès l’entame du film, en fait, le prologue écrit nous informe que le premier volet n’a simplement servi à rien. Si Maximus s’est sacrifié pour ce rêve qu’était la Rome républicaine, et bien il s’est sacrifié pour rien. Après sa geste héroïque, les romains se sont simplement réveillés avec une bonne gueule de bois : exit Commode, bonjour aux frères empereurs Geta et Caracalla, encore plus instables et cruels et, parce que c’est amusant, roux. Tout va mal, le peuple est trahi, on le distrait avec des jeux. Refrain connu. Mais un général des armées romaines (Pedro Pascal, qui joue juste, mais est trop peu exploité), après avoir trop conquis et trop versé le sang décide d’ourdir un complot avec son épouse, Lucilla (la sœur de Commode). Refrain connu. Arrive dans ce jeu le gentil Lucius, fils de Lucilla et de Maximus, exilé pour échapper au courrou des empereurs jumeaux et de la plèbe romaine, époux d’une femme tuée par et au nom de Rome, qui prendra sa revanche dans les sables de l’arène. Refrain connu, again.

Gladiator II est donc dans le fond une redite bégayante du premier opus, avec moins de poids, moins d’impact et des acteurs moindres et moins bien dirigés. Je ne comprends donc simplement pas à quoi sert ce film. Quel est son intérêt ? Au-delà du côté mercantille d’une suite qui s’appuie sur un public captif, quelle sera sa trace dans l’histoire du septième art, à part celle d’amoindrir l’éclat de son brillant aîné en le rendant en grande partie inutile si l’on considère la continuité scénaristique entre les deux épisodes ? Est-ce que Scott essaie de nous dire qu’il n’y a pas d’espoir, comme il l’a parfois (souvent) répété dans sa filmographie ? Essaie-t-il de commenter un certain état de la politique mondiale pour dire que les situations désastreuses ont tendance à se répéter et qu’il faut donc du courage, voire de l’abnégation, pour en sortir ? Si c’est cela, il y avait mille autres films à faire que celui-ci. Mille autres histoires à raconter, mille autres paraboles à mettre en scène. Il est donc juste navrant de voir l’un des cinéastes majeurs du dernier quart du XXème siècle détruire ainsi son héritage sans que personne n’ose lui poser la question la plus simple du monde : pourquoi ?