D’Adrian Lyne, 1990.
Après avoir subi un lent travail de propagande au fil des ans, poussé subtilement dans une vidéo sur deux de François Theurel, aka Le Fossoyeur de films, il était temps pour moi de finalement découvrir ce film entretemps devenu un classique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est surprenant. J’avais, comme beaucoup de cinéphile de l’ère Internet, entendu parlé du long métrage comme une source d’inspiration de Silent Hill et, par extension (ou par voie de conséquence ?) comme l’un des précurseurs de l’esthétique « liminale ». Mais je n’avais, volontairement, pas chercher à en apprendre davantage sur le contenu, souhaitant préserver une première vision vierge de tout apriori.
Et bien que je ne sache pas réellement à quoi je m’attendais, l’Echelle de Jacob n’y a malgré tout pas répondu. Pas que cela en fasse un mauvais film, loin de là, mais simplement pas ce à quoi je m’attendais. Rétropédalons sur la production et sur ses artisans quelques instants, en débutant par Adrian Lyne. Le réalisateur anglais a consacré la majeure partie de sa carrière à des thrillers érotique ou des comédies très 80’s. Jugez plutôt : Flashdance, 9 Semaine ½, Liaison fatale ou encore Proposition indécente. Trouvez dans cela un thriller horrifique qui mélange film de guerre et parabole religieuse était assez improbable. Pourtant, côté réalisation, rien à reprocher à Jacob’s Ladder : Lyne a certainement tiré quelques cartes de son jeu où il a démontré sa capacité à faire monter une certaine tension à partir de pas grand-chose (car, bon, Liaison dangereuse et Proposition indécente n’ont quand même pas un scénar super-développé sur lequel capitaliser…) et mets à profit une certaine esthétique du corps féminin, quitte à le faire à le faire glisser par moment dans du body horror à la David Cronenberg. Elizabeth Peña, le premier rôle féminin du film, est d’ailleurs autant désirable qu’effrayante, à l’instar de ce que Taylor Hackford a su faire avec Connie Nielsen dans The Devil’s Advocate. Lyne, donc, travaille sur un scénario qui ne ressemble en rien au reste de sa filmographie mais rend une copie plus qu’honorable. On y revient plus tard.
Le scénario, donc ? Faut-il chercher du côté de Bruce Joel Rubin pour trouver l’origine de ce long ? L’homme a à son actif quelques scénarios également, mais rien qui ressemble réellement à Jacob’s Ladder. Il est surtout connu quelques années plus tard pour avoir signé le scénar de Deep Impact (un film catastrophe honnête) et de Stuart Little 2 (un film familial lui aussi tout à fait honnête). Non, ce qui s’en rapproche peut-être le plus est l’autre scénario qu’il signe en 1990, année de sortie de Jacob’s Ladder : le scénar de Ghost. Les deux films partagent en effet pas mal de points communs sur lesquels il est difficile de s’appesantir sans spolier l’histoire. Convenons simplement pour l’instant que l’aimable bluette surnaturelle de Jerry Zucker (oui, Ghost est un film réalisé par l’une des trois initiales du trio légendaire des ZAZ… ça vous en bouche un coin, hein ?), qui fait se rejoindre Patrick Swayze et Demi Moore au-delà de la mort par l’intermédiaire d’une Whoopi Goldberg ou faîte de sa carrière, contient lui aussi quelques traces d’un au-delà étrange dont il est fortement question dans le film qui nous occupe aujourd’hui. Vous vous rappelez sans doute que Patrick Swayze, mort au début du film, voit son âme s’éterniser ici-bas dans l’espoir d’aider son ex-compagne, jouée par Demi Moore, a ne pas tomber dans le piège de l’escroc joué par l’excellent second rôle (de salaud) Tony Goldwyn. Pour ce faire, Swayze devra s’entraîner à interagir avec le monde des vivants sous la guidance d’un Vincent Schiavelli ambivalent, à moitié bienveillant et à moitié inquiétant, âme elle-aussi enfermée dans son purgatoire que constitue le métro new-yorkais.
Même décors pour Jacob’s Ladder. Et même ambiance étrange, interstitielle, qui s’installe assez rapidement. Et quand on se penche un peu sur la vie du scénariste à ce moment-là, on en comprend la raison. Ayant de son propre aveu fait l’objet d’un NDE (Near-Death Experience) quelques années auparavant, il a rédigé le scénar de Jacob’s Ladder comme un exutoire, exutoire qu’il a peiné à vendre à différents studios pendant une assez longue période, sans doute dû au fait que le film hésite entre tellement de genre qu’il est difficilement « marketable ». Et c’est finalement la légendaire Carolco, qui fait rarement dans le subtil (Rambo 2 et 3, Double Détente, Universal soldier) mais n’hésite pourtant pas à financer des films au fond subversif (Rambo1er du nom, Total Recall, The Doors, Terminator 2), qui finance le scénar que Lyne, amoureux du script, voulait absolument mettre en boite.
Quand tous les voyants sont au vert, il faut encore trouver des acteurs pour porter l’ensemble. Avec un flair indéniable, Lyne choisi parmi moultes possibles un jeune inconnu au bataillon à cet époque : le débutant Tim Robbins. Et grand bien lui en a pris, puisque l’acteur a la filmo irréprochable par la suite, est littéralement habité par le rôle, incarne réellement la peur, l’hésitation, l’aliénation, la bonhommie et la folie qui caractérise le rôle de Jacob Singer. Dans les seconds rôles, on retrouve Elizabeth Peña qui incarne sa petite amie, Danny Aiello (l’éternel pote de Bruce Willis dans Hudson Hawk, à mes yeux !) dans le rôle d’un chiropracteur angélique, ou encore Pruitt Taylor Vince, Eriq La Salle et Ving Rhames dans le rôle de certains de ses compagnons d’arme au Vietnam. Pas de tête d’affiche, mais tous sont à fond dans leur rôle.
Au final, quand on secoue le cocotier, ça donne un film qui partage ses thématiques avec Ghost, mais dont le résultat final ne saurait être plus diamétralement opposé. Rien de mièvre dans Jacob’s Ladder. Si l’on résume en quelques mots l’histoire, on peut sans trop spolier dire qu’on y suit Jacob Singer, vétéran blessé de la guerre du Vietnam, marqué tant par un PTSD lié que par le décès accidentel, avant son départ à la guerre, de son premier film, joué par le non-crédité au générique Macaulay Culkin (la même année que Maman j’ai raté l’avion !). Il mène une vie normale, comme postier new-yorkais, divorcé mais en couple avec une de ses collègues de bureau. Très vite, pourtant, des anomalies apparaissent autour de lui : un SDF semble avoir une queue reptilienne dans le métro nocturne qui le rapporte chez lui après une soirée d’heures supplémentaires, sa station est fermée et il est obligé de traverser les voies quand il est presque écrasé par une rame surgie de nulle part et peuplée de créatures étranges qui l’observent, etc. Progressivement, Jacob perd les pédales et se replie sur lui, jusqu’au moment où il apprend qu’un de ses anciens camarades de « platoon », habité par l’inénarrable Pruitt Taylor Vince et ses pupilles en éternel mouvement, voie lui aussi des « démons » sortir des murs et le harceler dans un but non défini. Vient alors le doute d’une expérience de l’armée qui a mal tourné et dont ils seraient victime…
Rédigé comme ça, cela donne l’impression d’un thriller fantastique assez simple et linéaire. Mais il n’en est rien : le film début au Vietnam où l’unité en question semble prendre du bon temps en fumant de la beuh, jusqu’à une attaque surprise résultant dans la mort violente de plusieurs soldats, tandis que le personnage de Ving Rhames est au sol dans ce qui semble être une attaque cérébrale. Sans transition, on passe sur Jacob Singer, qui se réveille en sursaut la nuit dans le métro et qui demande à une vieille femme mutique s’il a dépassé sa station. Alors qu’elle ne lui répond pas, il sort à sa station, déserte, où se déroule l’épisode dont j’ai parlé plus haut (station de métro reprise telle quelle dans Silent Hill 2, c’est dire son ambiance malsaine). Et ça continue comme ça, sans transition et sans explication pendant le reste du film, passant d’une temporalité à l’autre, alternant des scènes qui ont l’air normal avec des scènes directement sortie de l’imaginaire d’un Francis Bacon illustrant l’Enfer de Dante (que Jacob compulse lui-même dans la diégèse du film).
Bref, Lyne ne prend absolument pas le spectateur par la main pour le mener dans ce film labyrinthique et cryptique. Au spectateur de se débrouiller. Et bon Dieu que ça fait du bien ! Pour une fois, un film hollywoodien ne nous prend pas pour des cons et nous montre le sous-texte du film fugitivement sans nous l’imposer. Piégé que nous sommes par notre habitude du récit linéaire hollywoodien, notre perplexité augmente de minute en minute, dérangé par ces plans fixes un petit peu trop long, ses réactions légèrement trop excessive, l’irruption imprévue d’un imaginaire horrifique dérangeant dans ce que nous pensons alors être un thriller banal. Mais bon, ce n’est pas un thriller banal. Ce n’est même pas un film d’horreur alambiqué, comme on pourrait le croire à la vue de certaines scènes, à l’instar de la scène du métro ou encore du traitement médical de Jacob, qui passe en salle d’opération dans les sous-sols d’un hôpital qui, une fois encore, ne dépareillerait pas à Silent Hill.
Car en fait Jacob’s Ladder n’est pas ça. Spolions maintenant sans vergogne : Jacob’s Ladder est seulement une parabole mystique, littéralement le passage au purgatoire de Jacob, qui décède au Vietnam et est tenté par les démons avant de pouvoir accéder au paradis avec le sourire. Le film donne pourtant toutes les clés : dans les premières minutes, Jacob s’arrête devant deux panneaux de direction qui indique pour le premier le paradis et pour le second l’enfer. Sa copine, Jezzie, a pour vrai nom Jezabel, qui dans la bible corrompt son mari pour tomber dans l’idolâtrie, son fils décédé s’appeler Gabriel, comme l’ange de l’annonciation, son troisième fils Elie, comme le prophète qui prédit la chute de Jezabel, son chiropracteur est littéralement décrit comme angélique et cite Maître Eckhart. Tout est sous nos yeux, mais de manière discrète, non appuyée, et noyé dans l’emballage d’un thriller horrifique. C’est donc un scénar malin, bien dosé, qui joue sur les attentes du spectateur tout en donnant de manière très claire les clés de sa compréhension pour celles et ceux qui se montrent attentifs. Même l’échelle qui donne son titre au film, une drogue qui rend les soldats ultra-violents dans la diégèse du film, n’est finalement qu’une référence à l’épisode biblique où Jacob rêve de l’échelle qui permet aux anges de littéralement descendre et monter au paradis…
Bercé par l’excellente musique de Maurice Jarre (le père de Jean-Michel et compositeur notamment de la BO de Lawrence d’Arabie), Jacob’s Ladder est donc une réussite formelle indéniable. Son esthétique a inspiré une génération d’artistes après lui, alors qu’il est le fruit heureux de la rencontre de producteurs qui prenaient des risques, d’un réalisateur et d’un scénariste qui signent ensemble leur magnus opus et d’un casting inspiré. Un accident artistique comme il en existe peu, mais qu’on ne peut qu’apprécier, 35 ans plus tard. Et si le film n’est pas exempt de faiblesses (les scènes au Vietnam étaient clairement les moins inspirées), il mérite à coup sûr le visionnage, bien qu’il laisse davantage un goût d’amertume triste, de tragédie en bouche que d’horreur dérangeante, comme sa réputation le laisse connaître. Du très bon.
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