Michael

D’Antoine Fuqua, 2026.

Je n’ai jamais été un grand fan de biopics, car la tendance hagiographique générale de l’exercice tend à gommer les aspérités qui rendent justement les biographies intéressantes. Il y a quelques années, la lecture de la bio de George Lucas, par exemple, m’était apparue comme éclairante pour comprendre les obsessions, les limites, les contradictions du personnage. Mais il avait fallu 600 pages relativement denses pour cela. Et on ne parle ici que d’un cinéaste, certes avec un impact majeur sur l’industrie et l’imaginaire geek mondial, mais pas d’un homme qui a changé des vies. Les biopics, eux, limités par une durée qui varie d’une heure trente à deux heures trente, ne peuvent évidemment rendre justice à la complexité de ce qu’est une femme ou un homme que l’on veut nous présenter.

Certains biopics choisissent, comme ce Michael, de se concentrer sur un segment de la vie de l’individu en question, sans s’étendre jusqu’à ces derniers jours. Michael hésite un peu entre les deux tendances : il début bien dans la jeunesse de Michael Jackson, aux commencements des Jackson 5 et s’étend jusqu’au premier concert de la tournée de Bad, soit une grosse vingtaine d’années sur les cinquante de la vie de l’artiste.  Donc, pas une biographie complète, puisqu’il manque toute la seconde partie de la carrière de l’artiste, mais une vraie plongée dans sa vie, de son enfance à son passage à l’âge adulte quand, après tant d’années, il parvient symboliquement à « tuer le père » et prendre sa vie en main.

Et pourquoi pas ? Il y avait là matière à faire un réel film intimiste sur la relation père-fils, sur l’obsession permanente d’un père de famille intransigeant qui refuse à son fils de vivre une enfance et une adolescence normal au profit du bienêtre de la « tribu » Jackson, même si l’on peut douter de son altruisme familial à plus d’une reprise. Mais, non, ce n’est pas ce qu’Antoine Fuqua et les producteurs nous propose avec ce Michael.

Reprenant les codes développés avec succès par Bohemian Rapsody il y a quelques années et de très nombreuses fois copiés depuis par des studios de cinéma cherchant à réitérer l’exploit commercial, Michael ressemble à s’y méprendre à un clip promotionnel pour ce qu’on pense vouloir être la vie du plus connu des Jackson. Exit les sujets qui fâchent, dehors les contradictions, au revoir la subtilité. On assiste simplement pendant plus de deux heures à une succession de mini-clips basés sur le all-time best off de l’artiste entrecoupés de saynètes larmoyantes où Michael subit son père. Aucun autre personnage (ses frères, sa mère, ses producteurs, etc.) ne connaissent le moindre développement et apparaissent simplement à l’écran comme des personnages-fonctions réduits à quelques lignes de dialogues automatiques chargés de souligner l’affect que le spectateur pris par la main est censé ressentir à ce moment précis de la pellicule. Seul Mike Myers, grimé à l’excès dans un très court rôle, existe réellement à l’écran en proposant au spectateur une vraie performance d’acteur un tant soit peu nuancée. Pour le reste, le film est dominé exclusivement par Colman Domingo dans le rôle d’un Joe Jackson menaçant, de patriarche demiurge et jaloux et par un Jafaar Jackson qui tente le mimétisme absolu avec feu son oncle. Comme Rami Malek dans Bohemian Rhapsody, Jafaar Jackson s’efface complètement jusqu’à singer à la perfection les mimiques du Roi de la Pop, reproduisant sur grand écran certaines performances iconiques. Rami Malek l’avait fait avec le concert Live Aid de Wembley des Queen. Je serai incapable, d’ailleurs, de dire si Jafaar Jackson est un bon acteur. C’est un bon mime, c’est certain.

Et il faut noter l’effort de production sidérant réalisé par Fuqua et l’équipe technique du film pour reproduire à l’identique là le garage de Beat It, ici les rues sombres de Thriller ou encore ailleurs le plateau télé de l’iconique moon walk sur Billie Jean lors du Motown 25 de 1983. C’est du très bel ouvrage. De manière générale, d’ailleurs, il y a peu à dire sur la production technique du film, à part quelques réserves que j’émettrai sur l’une ou l’autre image de synthèse bizarrement mal intégrée, à l’instar des quelques passages avec le fameux chimpanzé de la star, Bubbles, qui piquent un peu les yeux.

Non, le problème est ailleurs. Enfin, le problème… les problèmes. Le premier d’entre eux est évidemment le côté aseptisé de l’ensemble : il y a tellement peu d’aspérités dans le développement des personnages, tellement de politiquement correct dans les épisodes que l’on choisi de montrer à l’écran, que l’ensemble devient indigeste de veulerie à peine voilée. Bien sûr que l’ensemble allait être hagiographique. Mais à ce point-là, on tombe dans la fable fictionnelle plus dans la bio. Michael Jackson était un artiste fascinant, bigger than life, alternant le génie intuitif avec les excès qu’on lui connait (totalement hors des réalités) et qu’on suspecte (le cynisme dont fait preuve le film en montrant un Jackson larmoyant au chevet d’enfants malades est d’une ironie dérangeante, pour être franc). Il est ici réduit à une esquisse unidimensionnelle pour lequel on ne veut nous faire ressentir que de l’empathie, même dans ses moments ridicules ou de grande lâcheté.

Le second problème est le rythme du film, qui est tellement séquencé pour contenir un max de clips des standards du Michael Jackson de l’époque, qu’il en devient assez pénible à suivre. Les scènes se suivent sans se rattacher les unes aux autres, les éléments évoqués (la naissance du hip hop, la récupération du rock, la place des artistes noirs-américains dans l’industrie médiatique, etc.) ne sont justement qu’évoqués, comme dans une grande check-list où l’on coche les cases en s’assurant que « ça, c’est fait » sans s’arrêter à aucun moment à ce que l’on vient de dire ou faire. Le tout ressemble alors à une balade inconséquente de tableaux qui résument une vie bien morne.

Troisième problème, intiment lié à la forme et au rythme, est justement ce volet clipesque. Antoine Fuqua a débuté sa carrière dans le clip musical, signant notamment le Gangster’s Paradise de Coolio dans les années 90. Mais c’est aussi le réalisateur de Training Days (exceptionnel), de King Arthur (très passable) et des Equalizer (de l’actionner honnête). Ces films sont archi-cutés, comme toute la production hollywoodienne depuis le début des années 2000 influencée par la culture MTV, mais ils le sont car ils sont avant tout des films d’action ou de suspense. Un biopic, par définition, peut prendre davantage de temps. Mais non. Même quand il reproduit à l’identique l’un ou l’autre clip musical dans la diégèse du film, Fuqua surcoupe et accélère. Le summum est atteint lors du clip de Thiller. Dans le film, Michael se plaint à l’un des assistants de production pour qu’il dise à John Landis de bien filmer les pieds des danseurs, puisque c’est ce que le spectateur veut voir. Et Fuqua de s’attarder quelques secondes sur les pieds puis de proposer un montage rapide vers d’autres moments, évacuant même la fin de la chanson par la même occasion. Peut-être deviens-je vieux, mais j’y vois aussi une tik-tokisation du long métrage : il faut aller vite, zapper avant que le public s’ennuie. Même les clips musicaux d’alors sont devenus trop longs pour la durée d’attention du spectateur lambda du jour. Du coup, on coupe, on accélère, on donne autre chose à voir, massacrant par la même occasion les chansons qui ont fait de Michael Jackson la superstar qu’il fut.

Dernier problème en ce qui me concerne et qui traverse tous les autres : la vacuité de l’exercice. Si c’est pour présenter un spectacle de pantomime aseptisé et hypercuté, quel est le message du film ? Quel est son intérêt ? Faire remonter le nombre d’écoutes sur Spotify ? Vendre des versions remasterisées des 33 tours d’origine (Off the Wall, Thriller, Bad) à des hipsters à gros potentiel économique ? Je ne comprends pas. Vous voulez vous tapez un trip nostalgique sur le Roi de la Pop ? Rien de plus simple : YouTube contient en libre accès et en 4K toutes les performances iconiques reprises dans le film. Et, avec toute la sympathie qu’on peut avoir pour Jafaar Jackson et les artisans qui se sont attelés à reconstituer à la perfection ces décors, allant jusqu’à caster des extras qui ressemblent physiquement aux danseurs originaux, en fait… ça ne vaut quand même pas l’original. Pourquoi se taper un succédané alors que l’original est accessible à tout un chacun ? Mystère…

Reste donc, à côté de ces copies très professionnels, mais copies quand même, la trame d’un film un peu mièvre, volontairement aveugle et, au final, guère passionnant. Je n’étais pas particulièrement fan du Bohemian Rhapsody d’il y a quelques années, mais force est de constater que Freddie Merury avait quand même une vie plus rock que le Roi de la Pop et, du coup, autrement plus intéressante. Les chiffres du box-office me donnent évidemment tort, puisque Michael est un grand succès, destiné donc à engendrer à son tour une succession de biopics mous du genou. Dommage. Si vous aimez Jackson, plongez-vous plutôt dans THIS IS IT, le documentaire crépusculaire sur la dernière tournée de la superstar qui n’a jamais eu lieu en raison de son décès prématuré. Le documentaire est beaucoup plus parlant sur l’étrange humain socialement inadapté qu’était devenu Michael Jackson que ce biopic tiedasse, qui ne rend correctement hommage ni à qui il était comme être humain ni à ce qu’il a réalisé comme artiste.

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