Vigilance

De Robert Jackson Bennett, 2019.

Après Les Agents du Dreamland, j’ai poursuivi avec l’autre titre de la rentrée 2020 d’Une Heure Lumière : Vigilance, de Robert Jackson Bennett. L’auteur, américain, est relativement méconnu. Deux de ses romans ont déjà été traduit en français mais n’ont, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’un éclairage particulier ou d’un succès de librairie retentissant. L’auteur est bien lauréat de plusieurs prix (Edgar Allan Poe, Shirley Jackson, Philip K. Dick) pour ses premiers romans, ce qui est sans doute le gage d’une certaine qualité, il n’en demeure pas moins un nom relativement jeune sur la scène de la SFFF anglo-saxonne. C’est donc vierge de toute opinion que je me lançais dans cette assez longue novella (pratiquement 200 pages, pratiquement un roman).

Et, contrairement aux Agents du Dreamland, qui ne m’a pas particulièrement enthousiasmé, je dois reconnaître avoir été conquis par la plume et le propos de Jackson Bennet. Vigilance est une dystopie se passant dans un futur relativement proche, dans des États-Unis se mourant en autarcie. Ayant raté le virage de la green-révolution au profit de la nouvelle super-puissance mondiale, la Chine, les États-Unis se sont repliés sur eux-mêmes et vivent dans un passéisme nationaliste délétère. Pour la première fois de son histoire, l’oncle américain a un bilan d’émigration positif (il y a donc plus de citoyens qui émigrent que de nouveaux citoyens qui immigrent). Sa population vieillissante, inactive, entraînant le pays à sa ruine à la plus totale, passe donc ses journées devant la toute-puissante télévision (Internet étant un média trop jeune !).

Cette même télévision s’est adaptée aux besoins de son consommateur lambda quelques années auparavant. Après avoir constaté que les meilleurs audimats étaient réalisés par les retransmissions en direct des massacres dans les lycées ou les bâtiments publics, commis par des désaxés (terroristes étrangers ou nationaux), un annonceur a eu la brillante idée d’orchestrer ses massacres, avec ce qu’il faut de mise en scène et de dramaturgie pour rendre le spectacle de la mort encore plus télévisuel. Pire, l’annonceur s’est même rendu compte que les tueries de masse comme téléréalité entraînaient la volonté de l’Américain moyen de participer comme « candidat« . Pas comme tueur (ceux-ci étant typiquement associé à l’Islam, la gauche radicale, etc.), mais comme citoyen ayant le devoir de se défendre.

Et c’est ainsi qu’est né le programme « Vigilance« . Un lieu est choisi par une IA, en raison de son fort impact sur le public cible (tombant souvent, donc, sur des centres commerciaux), ce lieux est bouclé et quelques tueurs sont lâchés. Que le meilleur gagne ! Si un tueur parvient à tuer tous les civils et les autres concurrents, il empoche le jackpot. Si un civil parvient à tuer un tueur (avec une arme achetée localement et sponsorisée par la NRA, bien sûr !), il empoche une prime confortable. Et tous les petits vieux américains de se balader avec un colt 45 dans l’espoir de son quart d’heure de gloire télévisuel et d’un petit rab financier pour finir les mois difficiles.

Cette novella coup de poing fait réellement froid dans le dos. Jackson Bennett, par le choix de ses personnages (le créateur de l’émission, les producteurs, une pauvre citoyenne noire de peau assistant à cela avec un regard de minorité, etc.) et par les explications qui dévoilent le monde qu’il a créé, développe une dystopie affreuse et crédible. Nous ne sommes pas dans un monde fictif à la Hunger Games (et autres dystopies adolescentes) où le système social décrit ne pourrait pas fonctionner. Vigilance ne fait finalement que caricaturer les bas instincts de l’humanité, en poussant certains traits à l’extrême sans les rendre irréalistes. Oui, à l’heure des fake news, on peut aisément croire que des mensonges de masse aussi importants pourraient passer. Oui, le comportement cynique des industries de l’arme ou encore de la pétrochimie est affreusement réaliste.

Bien sûr, le contrat moral d’une telle société aurait du mal à tenir. Mais en sommes-nous si loin avec l’Amérique de Trump ? S’il n’y avait que les suprématistes blancs et les rednecks des farmer states qui restaient, la société américaine serait-elle réellement bien différente que ce contre quoi Vigilance nous met en garde ? C’est en cela que Jackson Bennett signe un texte réellement intelligent : il appuie là où cela fait déjà mal pour l’instant. Il met du sel sur des blessures qui sont déjà ouvertes. Il n’imagine pas des dérives potentielles ; il ne fait que les pousser à leur paroxysme. Et le résultat, brillamment construit, mené et écrit, fait froid dans le dos. Le but de la novella est donc tout à fait atteint : nous prévenir que nous sommes à la veille d’un gouffre béant de monstruosité humaine. Bonne lecture !

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