Trois sœurcières

De Terry Pratchett, 1988.

Sixième tome des annales et second tome mettant en scène les sorcières (après La Huitième Fille), Trois sœurcières est une nouvelle pierre dans l’édifice monumental que Pratchett construit de tome en tome. Loin des excentricités cataclysmiques de Rincevent et ses collègues, ce tome, à l’instar de La Huitième Fille, choisi une voie plus intimiste. On y retrouve Mémé Ciredutemps, accompagnée cette fois de deux collègues avec qui elles forment un convent (même si elle ne sait pas réellement ce que c’est ou à quoi ça sert, mais bon…) Alors qu’elles vaquent aimablement à leurs affaires, les trois compères se font cependant rattraper par la vie du royaume. De leur royaume. Du royaume de Lancre, ce petit bout de terrain forestier perdu au cœur des montagnes.

Le précédent Roi, bien comme il faut (beaucoup de fêtes et de chasse à cours, des coups de colère, des maisons brûlées de temps à autre, mais toujours aimablement, bref, un roi comme il sied), est assassiné par le Duc de Kasqueth. Enfin, surtout par l’ambitieuse femme de ce dernier. Et nos trois sorcières de se trouver confronter au destin du tout jeune héritier, un bébé, qu’elles décident d’appeler Tomjan et de confier à une troupe de saltimbanques de passage. A l’instar des bonnes fées, elles décident même de lui confier quelques avantages dans la vie, quelques dons fort utiles (dans sa vie de comédien).

Lord Kasqueth, inquiet pour sa légitimité, décide dès lors sur les conseils de sa femme de se lancer dans une guerre contre les sorcières, cette femmes tolérées dans le royaume de Lancre mais qui ont l’outrecuidance de ne pas payer l’impôt. Cependant, lorsque l’on s’attaque à Mémé Ciredutemps, à Nounou Ogg (la sorcière bonne vivante à la progéniture multiple) et à Magrat Goussedail (la plus jeune des sorcières du coin, romantique dans l’âme à défaut d’avoir le physique adéquat pour se lancer dans de grandes histoires de cœur), il y a assez peu de chance d’en sortir indemne. D’autant plus quand un habitant du coin, poussé par la propagande du nouveau tyran local, décide de ne pas céder le passage à Esmée Ciredutemps et la renverse presque avec sa charrette. Et, ça, c’est pousser le bouchon un peu loin…

S’enchaînent alors moultes péripéties, des histoires de cœur d’un fou médiocre aux descentes dans les bars (de nains) mal famés d’Ankh-Morpok en passant par des adaptations fantastiques de Shakespeare en cascade. Pratchett laisse une nouvelle fois libre cours à son imagination en détournant les codes de la littérature de fantasy. Sur base d’éléments classiques -l’héritier caché qui doit rencontrer son destin, le coup de pouce des marraines magiques, le fantôme cherchant vengeance, etc.-, Trois sœurcières offre à nouveau un écrin formidable pour démontrer, si besoin est, que Pratchett est un grand écrivain. Il est particulièrement compliqué de mélanger l’humour et une bonne histoire sans déséquilibrer l’ensemble. De roman en roman, Pratchett maitrise de mieux en mieux cet art difficile.

Si les histoires de Rincevent tombent davantage dans la catégorie du grand-guignolesque, et que les premières tentatives romanesques (La Huitième Fille, Mortimer) souffraient parfois d’une conclusion un peu faible, Trois sœurcières est le premier tome dont la conclusion est réellement satisfaisante émotionnellement parlant, sans pour autant laisser tomber la parodie intelligente qui fait la richesse de la série. En conclusion, au risque de me répéter, je ne peux que conseiller à l’aimable lecteur de se jeter sur cette série au plus vite et d’en dévorer chaque tome comme il se doit. La bonne nouvelle, c’est qu’il me reste des dizaines de tomes à lire !

Mortal Kombat

De Simon McQuoid, 2021.

A l’instar de Kamel Debbiche (que ceux qui ne saisissent pas la vanne se tapent rapidement l’intégrale de CROSSED… et de CHROMA), cela va faire 30 ans que j’attends une bonne adaptation de jeu vidéo au cinéma. Et force est de constater que la meilleure adaptation est et reste Scott Pilgrim vs. the World, qui, pour rappel, n’est pas basé sur un jeu vidéo. Quelques années après le World of Warcraft dont j’attendais beaucoup (Duncan Jones a totalement foiré sa life et ne s’en est pas encore remis comme réalisateur) et alors que je n’ai pas encore osé regarder Monster Hunter (de l’ineffable mais increvable Paul W.S. Anderson), les éléments étaient contre moi. Le film des années 90 (signé par… Paul W.S. Anderson, bien sûr !) ayant fait la joie de mon adolescence et les jeux ayant à de nombreuses reprises bousillés mes pouces sur SNES à l’époque, il était inévitable que je me laisse tenter par le nouveau Mortal Kombat.

Et bien, ne laissons pas le suspens s’installer : c’est naze. Naze de chez naze. Ok, il y a bien quelques plans à sauver et quelques gimmicks amusants. Les premières minutes, se passant au Japon médiéval, et voyant l’affrontement de deux ninjas destinés à devenir Sub-Zero et Scorpion sont réellement sympathiques, essentiellement grâce à la présence à l’écran d’Hiroyuki « San-Ku-Kai » Sanada qui, du haut de ses 60 ans, a une classe absolue. Mais on déchante très vite quand on se rend compte qu’on va suivre en fait la trajectoire d’un héros lambda et interchangeable, un certain Cole Young, champion de MMA raté, joué par le musclé mais insipide Lewis Tan. Outre le choix fort étrange d’introduire un nouveau personnage dans la mythologie de Mortal Kombat (sérieux, il doit y avoir dans les 100 personnages joueurs quand tu cumules les 11 itérations du jeu d’origine… pouvaient pas en prendre un dans le tas, là ?), il est assez déplorable de voir rapidement que le bonhomme est en quête de sens, de rédemption et qu’il fait, forcément, passer sa femme et sa fille au-dessus de ses propres priorités.

C’est très sympathique. Mais naaaaaaze. Tellement vu et revu que je me demande encore pourquoi des scénaristes se lancent dans ce genre de débilité. Pourtant le film prend le parti de ne pas nous épargner la violence visuelle du jeu vidéo d’origine, enchaînant les fatalités sanglantes de bon cœur. Le fait d’avoir réalisé le tout sur un budget relativement faible aide également : 55 millions de dollars de production, ça permettait même aux producteurs de laisser tomber le côté bien-pensant et viser le NC-17 (ils ne sont pas passés loin, visiblement). Et malgré cela, ils nous tapent l’histoire d’un type/combattant lambda dont le passé et la vie ne nous intéresse pas, sans parler de l’enjeu émotionnel inexistant de sa quête personnelle. Je plains même le pauvre Lewis Tan qui, même s’il est sans doute plein de bonne volonté, n’a rien aucun dialogue intéressant et n’a que des combats finalement anecdotiques. [SPOILER alert!] C’est lui qui tue un Gôro assez moche dans un « stage » oubliable et peu spectaculaire… [/SPOILER]

Seul le personnage de Kane sauve le film d’un ennui intersidéral. Interprété par le cabotin Josh Lawson comme le comic-relief badass du film, il vole toutes les scènes dans lesquelles on lui donne quelques répliques à balancer. Et ce personnage-là marche à merveille : pas de sentiment, pas de « voyage émotionnel à la con« , il est juste là pour la baston (et le pognon, évidemment). L’ensemble des autres personnages sont plus ou moins oubliables, de Jax à Sonya Blade en passant par Raiden ou Kung Lao. Seul Liu Kang, joué par un Ludi Lin au physique très proche de Bruce Lee, sort son épingle du jeu, en grande partie en raison du traitement un peu différent de son personnage (il est plutôt illuminé comme moine Shaolin, cette fois-ci). Et ne pas l’avoir pris comme héro/personnage principal était ma fois osé, mais pouvait fonctionner s’il avait eu un peu plus de temps d’écran en préparation du véritable Mortal Kombat.

Car de tournoi il n’y en a pas dans ce long métrage. Contrairement à ses maladroits prédécesseurs, le film de Simon McQuoid (dont il s’agit ici de la première réalisation suite à une longue carrière dans la pub) n’entame jamais réellement le tournoi. Au contraire, Shang Tsung essaie ici d’éviter le tournoi en tuant les participants terriens avant le début d’icelui (alors même que son équipe a gagné les neuf dernières éditions… grande confiance dans le collectif, bravo !). Du coup, les combats, bien que chorégraphiés correctement, tombent un peu comme des cheveux dans la soupe et semblent parfois un peu poussifs. On rigolera aux nombreuses références directes aux premiers jeux (du « Come over here! » de Scorpion au « Flawless victory!« ), mais passé le fan service sympathique, le tout sonne un peu creux.

Pire, si les effets spéciaux sont dans l’ensemble correct, les lieux de tournages choisis sont vides et sans personnalité. Quitte à faire du fan-service, j’aurais préféré qu’ils copient davantage de stage des premiers opus du jeu. Ici, on a stage du pont et… c’est tout. Même le temple de Raiden semble tellement générique qu’on sent le carton-pâte à 14 kilomètres. Et je ne vous ai pas encore parlé de l’équipe des méchants. Shang Tsung, le sorcier maléfique, ressemble ici une version cheap de sorcière sortie d’un tokusatsu (je dis bien sorcière, ce n’est pas un typo : ses cheveux longs filasses et ses habits vaporeux et flottants font plus travello à la petite semaine que démon maléfique). Et ses sbires, Mileena, Nitara et Reiko (du lourd, quand on se rappelle les jeux) sont sous-exploités de manière totalement éhontée (bon, pour Reiko, vu qu’il est « joué » par Nathan Jones, ce n’est peut-être pas plus mal…) Côté méchant, donc, seul Kabal sort son épingle du jeu, en parfait miroir de Kano et leurs échanges et combats respectifs sont plus amusants que tous les autres à suivre.

Reste quelques jolis plans avec Sub-Zero, plutôt bien interprété par Joe Taslim, dont je n’ai pas encore parlé. Valeur sûre de la saga et de l’univers de Mortal Kombat et personnage préféré de nombre de joueur, il ne s’en sort pas trop mal et on ne peut que saluer l’idée du scénariste d’avoir inversé le trope habituel de Mortal Kombat en faisant de Scorpion le gentil et de Sub-Zero le méchant. Le film, eu égard à son petit budget, est une réussite au box-office et entraînera certainement une ou des suites dans les années qui viennent. Espérons qu’ils trouveront une équipe technique plus inspirée pour insuffler un peu de vie dans ce qui est, à ce stade, un film d’art martiaux lambda, interchangeable et vite oublié.

OSS 117 – Le Caire, nid d’espions

De Michel Hazanavicius, 2006.

Il est rarement question de comédie sur ce blog. Mais quand il en est question, elles sont généralement françaises. La comédie est sans doute le genre le plus marqué culturellement parlant. Si ressentir de l’effroi, de l’amour ou être frappé par des effets pyrotechnique est relativement universel, de quoi l’on rit l’est généralement nettement moins. Seuls le slapstick et l’humour absurde à la ZAZ sont partagés par à peu près l’ensemble de l’humanité, comme le démontre assez bien l’humour développé dans les dessins animés pour enfants. Ayant cependant revu il y a peu les vieux longs métrages d’animation belges basés sur les albums d’Astérix et Obélix avec mon gamin, force est de constater que même là, le sous-texte culturel, les blagues circonstancielles/sociétales passent forcément au-dessus de la tête d’un gamin de 5 ans. Évidence, allez-vous me dire, car il est trop petit pour avoir les clés. En effet. Mais j’ajouterai simplement que ces clés ne s’acquièrent pas avec l’âge quand elles concernent d’autres cultures. Et la compréhension n’est jamais spontanée si ce n’est pas une culture dans laquelle vous êtes baigné pratiquement en permanence.

C’est sans doute la raison pour laquelle la plupart des comédies US, quand elles sont très marquées sur la culture locale, me laissent généralement froid. Et sans doute également la raison pour laquelle je préfère les comédies françaises. Enfin, pas toute. Une toute petite minorité, en fait : celles qui proposent quelque chose. Prenons un exemple : Brice de Nice (avec Jean Dujardin dans le rôle principal, bien sûr), basé sur des sketches de l’époque de la bande du Carré blanc, était incroyablement idiot mais m’avait bien fait marré comme véritable film de pote à contre-courant de la recherche d’un quelconque succès commercial de masse. Le deuxième film, par contre, est d’une nullité abyssale tant dans son intention que dans sa réalisation (honnêtement, c’est l’un des pires films qu’il m’ait été donné de voir – même au 43ème degré). OSS 117 est à mille lieux de là.

Comédie tirée d’un substrat sérieux, nous ne sommes pas ici dans l’humour gras. Car si le slapstick et l’humour en dessous de la ceinture est bien présent, le film n’est pas gratuit. Il se moque d’un sujet hautement sensible en France : … les français. OSS 117, Hubert Bonnisseur de la Bath, agent des services secrets américains dans les romans des années 50 de Jean Bruce, est ici bien français. Franchouillard, même. Et c’est plutôt amusant de voir Hazanavicius décortiquer par le menu les travers du français moyen, inculte, sexiste et raciste qui pense apporter la civilisation et un certain savoir-vivre aux sauvages de ces pays exotiques. Ce premier opus (suivi quelques années plus tard par un second film et, dans les mois qui viennent, par un troisième en travaux actuellement) s’attaque à l’Égypte de Nasser et, plus généralement, aux musulmans.

Et ça touche. Ça sonne juste. Parce que, comme toutes caricatures réussies, cet OSS 117 ne déforme que légèrement nos travers, n’exagère que par petite touche, juste suffisamment pour rendre son personnage principal ridicule (« naaaan, je ne suis pas comme ça…« ) Les dialogues, ciselés, s’enchaînent à merveille entre Jean Dujardin qui bouffe l’écran avec son air de playboy abruti et un cast de seconds rôles particulièrement inspirés. Bérénice Bejo campe une locale qui résiste tant qu’elle peu à l’imbécilité de l’agent français. Aura Atika est parfaite en principe nympho, Richard Sammel en nazi nostalgique ou même François Damiens dans le rôle « du belge » ne palissent pas et prennent visiblement un malin plaisir à assumer leur rôle dans cette franche rigolade.

Au-delà de la satire, le film connait quelques moments de grâce quand le réalisateur sort de son script pour assumer un délire : l’emblématique scène du Bambino, en plus d’être raccord culturellement et historiquement parlant, est tout simplement magistrale. On rit de bout en bout. D’OSS 117 comme personnage hors de son temps, des dialogues précis qui font mouche, de la tête idiote de Dujardin « petit enfant vexé » quand il est confronté à plus malin que lui (ce qui arrive… très souvent). On rit beaucoup de nous-mêmes également. Ce qui est bien la preuve que ce Caire, nid d’espions, est bien plus malin que ce qu’il veut nous faire croire.

 

MIND MGMT

De Matt Kindt, 2012-2015.

Il y a bien longtemps en ces lieux, je m’exprimais déjà sur un autre comics indé de Matt Kindt, Du sang sur les mains, également publié aux formidables éditions Monsieur Toussaint Louverture. Prenons d’ailleurs quelques minutes, avant d’entrer dans le vif du sujet, pour une fois encore féliciter en encourager ladite maison d’édition. Née de rien il y a quelques années (de l’amour de l’impression, en fait, et d’un goût certain pour la littérature américaine sous toutes ses formes), l’éditeur a grandi pour s’imposer maintenant avec un catalogue cohérent, intelligent et accessible, tant en romans (avec de belles éditions grand format luxueuse suivie de version semi-poche très abordables) qu’en BD/comics.

Et c’est un véritable travail d’orfèvre qu’ils ont dû réaliser sur l’édition en trois tomes omnibus du roman graphique de Kindt. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris était déjà un exploit d’adaptation, justement reconnu à Angoulême. Et bien l’équipe de Toussaint Louverture réédite la performance avec l’adaptation de MIND MGMT. Chaque centimètre carré de chacune des planches est exploité par Kindt qui y glisse volontiers des indices, des explications ou des élucubrations diverses. Et l’adaptation française reprend cela à merveille sans rien entamé de la mise en page très recherchée et parfois carrément déstructurée de Kindt. Graphiquement, l’auteur continue d’exploiter le filon entamé avec Du sang sur les mains et son crayonné tantôt esquissé, tantôt plus travaillé. Le dessin a cependant plus d’ampleur et plus de constance que dans l’œuvre précédente et on sent bien la patte artistique qui se dégage. Au-delà des personnages, de leurs expressions faciales souvent fort bien rendues et dynamisme du trait, on retiendra cependant surtout un travail de mise en page aussi osé que significatif dans le récit.

Et qu’en est-il, de ce récit, justement ? Et bien c’est sans doute mission impossible que de le résumer en lui faisant honneur. En effet, MIND MGMT est un récit à tiroirs, où chaque vérité en cache une autre, progressant de digression en digression et d’époque en époque (évidemment pas dans un ordre linéaire). Le récit s’ouvre sur le quotidien de Meru, une autrice/journaliste en manque d’inspiration qui décide d’enquêter sur l’affaire étrange d’un vol à bord duquel tous les passagers ont perdu la mémoire, à l’exception d’un enfant et d’un passager qui semble avoir disparu à l’atterrissage. Bien vite, elle se lance en quête de ce dernier pour comprendre ce qui est arrivé. Mais avant d’atteindre son but, elle est contactée par des agents du FBI qui semblent s’intéresser très fort à ses recherches et est, parallèlement, poursuivi par deux tueurs que rien ne semble arrêter.

Derrière tout ceci, on comprend vite que se cache une organisation secrète, le Mind Management, qui regroupe des individus divers qui présentent un « don » (influencer les autres, lire l’avenir, persuader par le chant, effacer la mémoire, etc.) Ces « mutants » semblent cependant avoir été abandonné par leur pays, après que l’un d’eux ait causer un massacre ayant emporté la moitié des habitants de Zanzibar une quinzaine d’année plus tôt. Et c’est précisément cet ex-agent en fuite que Meru tente de retrouver sans le savoir…

Complot, espionnage, super-pouvoirs, amnésie, action et réflexion sur la nature humaine sont au programme de ce comics indépendant. Partant d’un postulat courant dans le genre, des mutants à la X-Men, MING MGMT traite son sujet de façon adulte, sombre et souvent mélancolique. S’il y a bien sûr un secret à découvrir, un méchant à affronter, c’est surtout le parcours initiatique de Meru et de ses quelques alliés qui est au cœur de la BD. C’est la véritable force de MIND MGMT : à travers ses indices savamment distillés au fil des planches, c’est un véritable drame humain qui se joue. Les motifs qui animent les personnages les remettent à notre niveau : vengeance, amour, soif de démontrer sa supériorité, faiblesse, abandon. Voilà qui ramène ces super-héros potentiels à ce qu’ils sont fondamentalement : des types comme vous et moi qui n’ont pas forcément choisi ce qui leur arrivait et qui n’ont pas la possibilité de faire machine-arrière, leur mutation les rendant par trop différents. Le parallèle avec X-Men est évident, mais le traitement est réellement différent : beaucoup plus adulte, conscient de soi.

Cependant, je dois bien l’avouer, MING MGMT, auréolé de son statut de perle de la BD américaine indépendante, ne m’a pas convaincu à 100%. Verbeux par moment, parfois un peu fatiguant à lire à tel point les planches peuvent être chargé d’informations parasites (dont on a peur qu’elle nous échappe, nous privant ainsi d’une clé de compréhension essentielle, alors qu’elles sont souvent anecdotiques), j’ai eu un peu de mal à entrer dans le récit et à réellement me sentir concerné par le devenir de Meru. Comprenons-nous bien : c’est de la très bonne BD, intelligente et bien écrite. Mais le scénario est parfois tellement (volontairement) déconstruit, faisant ressembler l’ensemble à une grande poupée gigogne dont on aurait mélangé les morceaux (je sais, c’est impossible, mais je n’ai pas trouvé mieux comme image !), que je me suis un peu paumé de temps à autre et qu’il a fallu faire un effort pour retourner dedans. Or, une lecture ne devrait pas demander d’effort inutile.

Le propos peut être complexe et la compréhension malaisée (j’ai essayé de lire Arendt dans le texte plusieurs fois déjà, mais mon petit cerveau n’est malheureusement pas assez développé pour suivre !), ce n’est pas un souci. Là où j’ai du mal, c’est quand l’effort est requis car il devient un gimmick : c’est de la BD intelligente car il faut faire un effort pour comprendre. Non : Shangri-la est de la BD particulièrement maligne et sa lecture est autrement plus fluide (alors que les concepts traités sont tout aussi sérieux, sinon plus). Bref, je crains que Kindt ne se soit un peu perdu dans des circonvolutions très chics, mais qui desservent son propos et, plus globalement, l’œuvre qui nous occupe aujourd’hui. Je passe rapidement également sur le dénouement qui est un ton en deçà des deux premiers tomes et qui semble à contrario un peu facile.

Retenons simplement que MIND MGMT est certainement une bonne BD, dont la patte graphique et la richesse du scénario valent certainement le détour. Je trouve seulement dommage que son auteur ait probablement un peu exagéré le côté « regardez-moi, je fais de la BD underground intellectuelle !« . L’œuvre aurait été un film (je ne le dis pas au hasard, bien sûr, les droits d’adaptation ayant été acheté depuis longtemps), on l’aurait dit calibré pour le Sundance. On a connu pire comme référence. Mais on a aussi connu mieux, comme bilan final.

Hadès Palace

De Francis Berthelot, 2005.

Je ne connaissais Francis Berthelot que pour l’essai Bibliothèque de l’Entre-mondes consacré aux transfictions, publié chez Folio SF en 2005 déjà. Mais je n’avais encore jamais rien lu de sa production romanesque. Voilà qui est chose faite avec ce court roman fantastique, lui aussi publié initialement en 2005. Tome 6 du grand œuvre de Berthelot, la saga Le Rêve du démiurge en comptant au total 12, Hadès Palace peut cependant parfaitement se lire indépendamment des autres titres. Si j’ai bien saisis le concept, si certains personnages sont communs à l’univers et se croisent d’un tome à l’autre, il n’en demeure pas moins que chacun nous conte une histoire indépendante.

Hadès Palace nous confronte avec le personnage haut en couleur qu’est Maxime Algeiba. Il s’agit d’un artiste de cirque/cabaret, connu pour ses capacités exceptionnelles de mime. Forte tête, volontiers crâneur, il est plus que flatté lorsqu’un inconnu qui se présente comme l’imprésario de l’Hadès Palace le contacte un soir dans un bar interlope où il vient de se produire. L’Hadès Palace a une réputation sulfureuse dans le milieu artistique : c’est the place to be, mais c’est aussi un endroit d’où l’on ne revient que rarement, visiblement, puisque nombre d’artistes ont rejoint ses rangs pour disparaître complètement de la circulation par après. Maxime accepte, bien sûr, de rejoindre les rangs de la troupe du mystérieux maître des lieux, Bran Hadès.

Cependant, il va bien vite déchanter : entraînements éprouvants, brimades, service de sécurité interne qui a la main lourde, torture au minimum psychologique, le Palace n’est pas aussi sympathique que les dorures qu’il exhibe a ses riches clients. Et il semble impossible de s’en échapper, par on ne sait quel obscur lien qui unit les artistes pleins d’espoir qui ont accepté de s’y produire et leur ténébreux hôte… Rondement mené, Hadès Palace nous ouvre les portes de l’imaginaire de Berthelot : gothique, par bien des aspects, glauque, parfois et ironique, souvent. La plume de Berthelot, intelligente sans chercher à impressionner, sert ce récit simple d’une littérale descente aux enfers d’un anti-héros qui n’a pas l’intention de se laisser faire.

On y croisera une galerie de personnages hauts en couleur, un amour certain pour les métiers de la scène, l’attirance au milieu du chaos ou encore la présence de quelques monstres très classiques sortis d’un film de la Hammer remis au goût du jour. Hadès Palace est donc un roman qui mélange les genres, qui s’attarde tant sur le développement de ses éléments fantastiques que sur une étude de mœurs dans un contexte quasi-carcéral. L’un dans l’autre, le roman est agréable à lire et se parcourt très vite. Peut-être même un peu trop. Et c’est probablement son défaut : à vouloir enchaîner les scènes rapidement, peu de personnages sont finalement développés et l’on reste par moment sur notre faim par rapport à certaines pistes évoquées au détour d’un chapitre. Évidemment, cette impression fragmentaire est sans doute corrigée par la lecture de l’ensemble de la saga, mais j’hésite encore à poursuivre plus avant. Si le livre est agréable, je n’en garde pas pour autant un souvenir impérissable et d’autres sagas dans ma PAL me font bien davantage de l’œil. Bilan finalement assez mitigé, donc.