Leçons du monde fluctuant

De Jérôme Noirez, 2007.

J’ai rarement été plus mal à l’aise à prendre ma plume pour chroniquer une lecture qu’aujourd’hui. Il me semble pouvoir affirmer sans beaucoup de doutes que la dernière fois fut sans doute lorsque je commentais ici Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline. Et c’est, malheureusement, pour les mêmes raisons. Sans vouloir faire de parallèle entre les deux œuvres (Voyage étant à ranger au rayon des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, les Leçons qui nous occupe aujourd’hui à celui de la fantasy intelligente), elles posent toutes deux la question de distinguer l’œuvre de son auteur. Si d’un point de vue purement judiciaire, le crime de l’aîné est probablement pire que ceux de notre contemporain, si l’on se place au niveau moral, il me semble vain de vouloir établir une quelconque gradation.

Car Noirez, jeune auteur de la scène fantastique française il y a encore quelques années, est désormais persona non grata. Ses éditeurs, s’ils n’ont pas retiré ses livres de la vente, se font très discrets sur l’homme. Noirez, en effet, est blacklisté. Et pour une très bonne raison. Il a été condamné en 2016 pour possession et diffusion d’images à caractère pédopornographique. Les sites traditionnels de la SFFF francophone, à l’image de l’entrefilet d’Elbakin, n’ont que relayé l’information de manière assez éludée, sans doute dans l’intention de ne pas choqué l’éventuel lecteur. Car Noirez, au-delà de sa production adulte, fut également un auteur pour la jeunesse, ce qui nous fait, j’imagine, encore plus froid dans le dos.

En cherchant un peu sur l’Internet, on retrouve cependant quelques archives qui démontrent bien l’existence du vice, la noirceur de l’individu, l’horreur de son crime. Je n’ai, c’est évident, aucune forme de pitié pour cela. Un article assez intéressant de Marianne revient sur l’histoire compliquée que la littérature et certains de ses auteurs respectables (Gide, Montherlant, Tournier et quelques autres) entretiennent avec la pédophilie. L’article, bien construit, démontre comment l’histoire des mœurs a évolué au long du XXeme pour transformer ce qui fut une lubie malvenue mais tolérée comme une tare d’artiste en ce qu’elle est vraiment : un crime inacceptable. Étant de la génération des jeunes ados de l’affaire Dutroux, j’ai comme tous mes contemporains été confronté à cette triste réalité de manière frontale par cette affaire surmédiatisée. Elle eut le mérite, s’il faut en trouver un, de nous ouvrir les yeux.

L’article de Marianne, cependant, se trompe. Je le cite : « Jérome Noirez, auteur de science-fiction, condamné pour diffusion de matériel pédopornographique en 2016, a vu son éditeur retirer de la vente tous ses livres, pourtant totalement exempts d’allusions pédophiles. » C’est peut-être vrai pour sa production jeunesse, que je ne connais pas, mais ce n’est pas le cas pour sa production adulte.

Leçons du monde fluctuant, dont il est question ici, en contient en effet de nombreuses. Ce qui rend cet article d’autant plus compliqué à écrire et le jugement sur l’œuvre d’autant plus trouble. Noirez, dans ce roman fantastique et, largement, absurde, nous plonge dans une Londres alternative de la fin du XIXeme. Ce Londres est sous l’hégémonie de la Grande Reine Victoria qui dirige son empire sur le principe de l’éducation. C’est l’éducation et uniquement elle qui doit sortir les peuples de l’ignorance, qui doit vaincre la pauvreté. Le programme est joli, la réalité nettement moindre : sous ce principe se cache une société totalitaire, extrêmement conservatrice qui n’hésite pas à pratiquer le châtiment corporel sur ceux qui n’apprennent pas (assez vite, assez bien), enfants ou adultes sans distinction. Le savoir est ériger en principe fondateur jusqu’à l’absurde. Et c’est sans ce monde que Noirez nous introduit à son personnage principal : Charles Lutwidge Dodgson. Qui, dans le monde réel, le nôtre, finit par prendre un pseudonyme pour sa carrière d’auteur fantaisiste : Lewis Carroll.

Et vous saisissez maintenant pourquoi le livre est extrêmement ambigu. L’auteur d’Alice au pays des merveilles a en effet lui-même une histoire personnelle qui sent le soufre. Si son livre phare a traverser les décennies, soutenu par le fait qu’il fut définitivement absous en étant adapté en classique par nul autre que Disney, cela n’empêche de très nombreuses voix modernes de se questionner sur les troubles penchants de l’auteur anglais. L’autre personnage principal du roman est un (très) jeune fille du nom de Kematia, une indigène d’une île lointaine ressemblant à une Madagascar fantasmagorique. Elle est morte au début du récit, des suites de ce que l’on apprendra plus tard être une excision s’étant mal passée. Elle se réveille alors dans un purgatoire local et n’aura de cesse de comprendre ce qui lui sera arrivé, pourquoi cela lui est arrivé et comment faire pour réparer cette injustice, même dans l’autre monde.

Le bouquin, construit alternativement sur des chapitres mettant en scène alternativement les mésaventures de Dodgson, chassé de son université pour ses penchants inavouables et envoyés aux confins de l’Empire car cela arrange bien tout le monde, et la quête de Kematia, le bouquin, disais-je, est plutôt bon. Noirez a des facilités d’écriture évidentes et maîtrise déjà une construction relativement complexe. Il développe des personnages intéressants, troubles, gris et invente une version « adulte » du délire de Lewis Carroll avec, il faut bien l’avouer, un certain brio. Le bouquin, en somme, est original et, finalement, agréable à lire.

C’est d’autant plus troublant pour le lecteur quand on se rend compte que Noirez use de ce trouble, de cette zone grise, pour finalement rester lui-même très flou sur certains aspects du récit qui prennent une tout autre dimension quand on connait la face cachée de l’auteur. La critique parue dans un Bifrost de l’époque expliquait ceci : « Charles Dodgson et Kematia nous apparaissent donc comme des victimes de leurs sociétés respectives : lui, condamné sans preuves par une société où il n’a jamais pu trouver sa place (Noirez évite de se prononcer sur la véracité des penchants pédophiles de son héros, là n’est pas son propos), elle, morte à cause d’une vieille tradition inhumaine. » La parenthèse du texte, que je ne reproche bien sûr pas à l’auteur de la critique rédigée in tempore non suspecto, fait maintenant réfléchir.

Il me semble évident que Noirez, personnage malade et dangereux pour la société comme cela est désormais démontré par la justice, s’est projeté dans ce double imaginaire de Carroll. Il dépeint largement comme couard, faible, hésitant et honteux de ses pulsions. Mais Dodgson est, malgré lui peut-être, le héros de Leçons du monde fluctuant. Il s’en sort, contrairement à tous les autres personnages. Il est, dans une certaine mesure, triomphant. Sans, comme le précise Bifrost, avoir été confronté en une quelconque manière à son côté inexcusable et horrible. C’est donc en même temps un très bon roman de SFFF et un livre à mettre à l’index, définitivement, tout comme son auteur.

Si vous vous demandez pourquoi je l’ai lu, c’est assez simple : je ne savais rien de Jérôme Noirez avant de lire le bouquin et ce n’est qu’en faisant quelques recherches sur le net pour rédiger cette critique que j’ai compris réellement ce que je venais de lire/ce que j’avais entre les mains. La conclusion est plus simple à écrire, cependant, que dans l’article sur Voyage au bout de la nuit. Leçons d’un monde fluctuant est sans doute aucun un bon livre fantastique, cela ne fait pas de lui un monument de la littérature. L’antisémitisme de Céline est, à nouveau sans gradation dans le mal, aussi inexcusable et condamnable que la pédophilie de Noirez. Mais son œuvre, à Céline, est bien autre chose. Et le débat mérite donc d’être mené. Dans le cas de Noirez, ce n’est pas le cas. Passez votre chemin et laissons l’histoire oublier jusqu’à l’existence de ce pauvre être humain. Il y a bien d’autres livres à lire et bien d’autres auteurs à découvrir. Noirez ne sera qu’un secret honteux de la SFFF française que l’on aura oublié d’ici quelques années. Et c’est tant mieux.

Vigilance

De Robert Jackson Bennett, 2019.

Après Les Agents du Dreamland, j’ai poursuivi avec l’autre titre de la rentrée 2020 d’Une Heure Lumière : Vigilance, de Robert Jackson Bennett. L’auteur, américain, est relativement méconnu. Deux de ses romans ont déjà été traduit en français mais n’ont, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’un éclairage particulier ou d’un succès de librairie retentissant. L’auteur est bien lauréat de plusieurs prix (Edgar Allan Poe, Shirley Jackson, Philip K. Dick) pour ses premiers romans, ce qui est sans doute le gage d’une certaine qualité, il n’en demeure pas moins un nom relativement jeune sur la scène de la SFFF anglo-saxonne. C’est donc vierge de toute opinion que je me lançais dans cette assez longue novella (pratiquement 200 pages, pratiquement un roman).

Et, contrairement aux Agents du Dreamland, qui ne m’a pas particulièrement enthousiasmé, je dois reconnaître avoir été conquis par la plume et le propos de Jackson Bennet. Vigilance est une dystopie se passant dans un futur relativement proche, dans des États-Unis se mourant en autarcie. Ayant raté le virage de la green-révolution au profit de la nouvelle super-puissance mondiale, la Chine, les États-Unis se sont repliés sur eux-mêmes et vivent dans un passéisme nationaliste délétère. Pour la première fois de son histoire, l’oncle américain a un bilan d’émigration positif (il y a donc plus de citoyens qui émigrent que de nouveaux citoyens qui immigrent). Sa population vieillissante, inactive, entraînant le pays à sa ruine à la plus totale, passe donc ses journées devant la toute-puissante télévision (Internet étant un média trop jeune !).

Cette même télévision s’est adaptée aux besoins de son consommateur lambda quelques années auparavant. Après avoir constaté que les meilleurs audimats étaient réalisés par les retransmissions en direct des massacres dans les lycées ou les bâtiments publics, commis par des désaxés (terroristes étrangers ou nationaux), un annonceur a eu la brillante idée d’orchestrer ses massacres, avec ce qu’il faut de mise en scène et de dramaturgie pour rendre le spectacle de la mort encore plus télévisuel. Pire, l’annonceur s’est même rendu compte que les tueries de masse comme téléréalité entraînaient la volonté de l’Américain moyen de participer comme « candidat« . Pas comme tueur (ceux-ci étant typiquement associé à l’Islam, la gauche radicale, etc.), mais comme citoyen ayant le devoir de se défendre.

Et c’est ainsi qu’est né le programme « Vigilance« . Un lieu est choisi par une IA, en raison de son fort impact sur le public cible (tombant souvent, donc, sur des centres commerciaux), ce lieux est bouclé et quelques tueurs sont lâchés. Que le meilleur gagne ! Si un tueur parvient à tuer tous les civils et les autres concurrents, il empoche le jackpot. Si un civil parvient à tuer un tueur (avec une arme achetée localement et sponsorisée par la NRA, bien sûr !), il empoche une prime confortable. Et tous les petits vieux américains de se balader avec un colt 45 dans l’espoir de son quart d’heure de gloire télévisuel et d’un petit rab financier pour finir les mois difficiles.

Cette novella coup de poing fait réellement froid dans le dos. Jackson Bennett, par le choix de ses personnages (le créateur de l’émission, les producteurs, une pauvre citoyenne noire de peau assistant à cela avec un regard de minorité, etc.) et par les explications qui dévoilent le monde qu’il a créé, développe une dystopie affreuse et crédible. Nous ne sommes pas dans un monde fictif à la Hunger Games (et autres dystopies adolescentes) où le système social décrit ne pourrait pas fonctionner. Vigilance ne fait finalement que caricaturer les bas instincts de l’humanité, en poussant certains traits à l’extrême sans les rendre irréalistes. Oui, à l’heure des fake news, on peut aisément croire que des mensonges de masse aussi importants pourraient passer. Oui, le comportement cynique des industries de l’arme ou encore de la pétrochimie est affreusement réaliste.

Bien sûr, le contrat moral d’une telle société aurait du mal à tenir. Mais en sommes-nous si loin avec l’Amérique de Trump ? S’il n’y avait que les suprématistes blancs et les rednecks des farmer states qui restaient, la société américaine serait-elle réellement bien différente que ce contre quoi Vigilance nous met en garde ? C’est en cela que Jackson Bennett signe un texte réellement intelligent : il appuie là où cela fait déjà mal pour l’instant. Il met du sel sur des blessures qui sont déjà ouvertes. Il n’imagine pas des dérives potentielles ; il ne fait que les pousser à leur paroxysme. Et le résultat, brillamment construit, mené et écrit, fait froid dans le dos. Le but de la novella est donc tout à fait atteint : nous prévenir que nous sommes à la veille d’un gouffre béant de monstruosité humaine. Bonne lecture !

Les Agents du Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, 2017.

Nouvelle incartade dans l’excellente collection Une Heure Lumière et nouveau texte d’inspiration lovecraftienne (décidément ! je ne le fais pas exprès, je vous assure !) pour ce texte de Caitlín R. Kiernan, dont j’ignorais tout jusqu’à la publication de cette novella. Après quelques recherches, je peux facilement comprendre pourquoi : l’autrice irlandaise n’a pratiquement jamais été traduite en français, malgré une production plus qu’honorable et une reconnaissance critique certaine côté anglo-saxon. Mais, la lecture de l’interview de Mélanie Fazzi, excellente autrice elle-même et traductrice attitrée de Brandon Sanderson, dans le hors-série 2020 de la collection en donne sans doute la raison : traduire Kiernan n’est pas une entreprise facile.

Et, malgré tout le brio que l’on peut reconnaître à la plume acérée de Fazzi, Les Agents du Dreamland démontre certainement la difficulté d’adapter un texte ultra-référencé. Dans une courte poste-face, Fazzi explique d’ailleurs que, en accord avec l’éditeur, elle a choisi de ne justement pas expliciter ses références par d’abondantes notes en bas de page. Le Bélial’ a en effet estimé que le texte original jouait sciemment sur un flou artistique, baladant le lecteur de fausses pistes en fausses pistes et mettant en scène des personnages aussi mystérieux qu’inquiétants.

Force est de constater que c’est réussi. Plus d’une fois, je me suis en effet perdu dans le texte. Il y a, pour moi, une différence entre une construction complexe et une construction alambiquée. Je n’ai rien contre le fait qu’un texte ne prenne son sens que dans ses derniers chapitres, mais là, j’ai trouvé ça un peu trop tiré par les cheveux. Pourtant, le texte regorge de bonnes idées : Kiernan, ayant digéré son Lovecraft, y ajoute toute la mythologie moderne de l’Area 51, des sectes apocalyptiques, des conspiracy theories diverses et variées. Et, grâce à ce syncrétisme des sources, elle nous conte l’histoire de deux agents de services très spéciaux (l’un américain et l’autre anglais, si j’ai bien compris) qui cherchent, ensemble, à comprendre et lutter contre une invasion d’extra-terrestres fongoïdes.

Bizarrement, le texte m’a fait penser à une certaine Amérique des années 50, partagée entre un développement économique sans précédent et une guerre froide sous-jacente. Bizarrement car le texte ne se déroule pas dans les années 50. Enfin, pas tout à fait puisqu’un des deux agents semble faire fi du temps, ce qui rend le texte encore plus complexe à suivre. Kiernan signe donc une belle modernisation de l’univers lovecraftien, parvenant à le rendre toujours aussi horrifique alors que sa forme classique est sans doute un peu surannée (ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier, bien sûr). Mais une modernisation dans laquelle j’ai eu personnellement beaucoup de mal à entrer.

La construction en poupée gigogne du texte et le peu d’explications fournies sur les faits et les protagonistes en font une lecture exigeante et, par moment, frustrante. Cette difficulté, que je juge un peu artificielle pour finir, puisque l’histoire racontée est finalement assez classique, m’a je l’avoue sorti du texte. Et dans une novella d’une centaine de page, c’est un problème qui ne pardonne pas. Bref, je saisi bien l’intérêt du texte, mais ça n’a pas marché avec moi. Dommage.

L’Appel de Cthulhu

De Gou Tanabe & H.P. Lovecraft, 2019.

Ki-oon poursuit son excellente initiative de publier les grandes œuvres de Lovecraft mises en image par Gou Tanabe. Après Les Montagnes hallucinées, La Couleur tombée du ciel et Dans l’Abîme du temps, c’est donc au tour d’un autre texte fondateur du reclus de Providence de tomber sous les pinceaux de Tanabe. L’Appel de Cthulhu, déjà adapté de très nombreuses fois par de très nombreux auteurs, est _le_ texte à la base de la mythologie moderne lovecraftienne. Ce n’est pourtant ni le premier à aborder les grands anciens ni même le meilleur texte de Lovecraft, mais il n’en demeure pas moins l’un des plus visuels, des plus cinématographique et, donc, l’un de plus aisément adaptables.

Et Gou Tanabe s’en est donné à cœur joie : son trait précis sert à merveille les univers cyclopéens chers à Lovecraft. Il se permet même quelques libertés pour dramatiser les évènements qui nous sont comptés. Bien sûr, l’adaptation reste fidèle à la construction enchâssée du texte d’origine : on a toujours affaire avec un jeune héritier qui découvre dans les papiers de son oncle, à postériori, les recherches universitaires de ce dernier sur un culte aussi ancien que mystérieux. Et de les poursuivre lui-même à la recherche de témoins clés, de l’artiste maudit ayant produit des sculptures démoniaques dans un épisode de folie, aux confessions d’un inspecteur de police confronté au culte au plus profond des bayous de la Louisiane. Sans oublier, bien sûr, le récit glaçant d’un marin norvégien directement témoin de l’indicible.

A l’instar des précédents titres dans la même collection, Gou Tanabe s’approprie réellement le texte de Lovecraft pour y mettre sa touche personnelle. Les yeux de ses personnages, en particulier, ne peuvent que marquer le lecteur occasionnel de bande-dessinée. Très loin des graphismes habituels du manga, le trait est très recherché et finalement très européen. Et c’est un choix graphique construit de la part de Tanabe, si j’en crois le nettement moins connu The Outsider, publié il y a déjà quelques années chez Glénat. Ce recueil de nouvelles mises en image, débutant déjà par une adaptation de Lovecraft avec la nouvelle éponyme, faisait la part belle à des récits plus japonais dans la forme comme dans le fond. Et ses histoires d’horreur au temps d’Edo ressemblent davantage à ce que fit, par exemple, Hiroaki Samura sur L’Habitant de l’Infini pendant de nombreuses années.

Glénat doit d’ailleurs se mordre les doigts d’avoir laissé les droits d’adaptation de Tabane filer chez Ki-oon. La maison d’édition, relativement modeste, est parvenue à imposer sa collection Lovecraft en tête de gondole dans la plupart des librairies spécialisées ou généralistes, réalisant en cela sans doute les meilleurs chiffres de vente de seinen depuis la publication des Taniguchi chez Casterman. C’est d’autant plus intéressant que Tanabe n’est pas, comme Taniguchi, présenté partout comme « un auteur à l’européenne« . Ce phénomène d’assimilation propre à une certaine culture francophile a épargné l’auteur des Chefs-d’œuvre de Lovecraft, lui laissant ainsi son identité culturelle propre, tablant tant sur les fans de mangas que sur les fans de fantastiques, deux marchés de niche s’alliant pour un meilleur résultat.

L’Appel de Cthulhu de Tanabe est une superbe adaptation. Si elle force le trait sur l’action, là où le texte de Lovecraft est évidemment moins visuel, elle modernise réellement l’œuvre en la rendant accessible à un public qui en est peut-être moins familier. L’adaptation graphique de Thomas Baranger, sortie voilà déjà deux ans chez Bragelonne, est également une œuvre exceptionnelle. Mais, si elle est également spectaculaire avec ses formidables illustrations, elle n’en demeure pas moins plus classique, plus froide. Le passage à la BD, surtout à la BD japonaise qui bénéficie traditionnellement d’une pagination beaucoup plus importante que sa cousine européenne, rend le récit dynamique, fidèle et effrayant. A consommer sans modération.

Les Souffrances du jeune Werther

De Goethe, 1774.

Et pourquoi ne pas se plonger dans un vrai grand classique de la littérature de temps à autre ? Je le fais déjà de temps en temps, mais pas assez pour finir, préférant des lectures sans doute plus facile (au niveau de la forme) après de trop longues journées de boulot. Il est pourtant aussi salutaire qu’édifiant de se lancer à l’assaut de monstres sacrés de temps à autre. Pour le simple plaisir de désacraliser et aller au-delà de l’apriori.

Goethe, Johann Wolfgang von Goethe de son nom complet, n’a que 24 ans lorsqu’il rédige Les Souffrances du jeune Werther, véritable best-seller de l’époque. Le roman, non content de trouver un très large public en son temps, a grandement contribuer à lancer le genre du Sturm und Drang (Tempête et Passion) dans l’Allemagne de la fin du XVIIIeme. Ceux qui ne sont pas familier avec le genre trouverons toutes les explications nécessaires sur Wikipédia, comme toujours. Pour les moins curieux, retenez simplement qu’il s’agit là du mouvement précurseur au romantisme qui marquera de son empreinte toute la littérature du XIXeme. Et il est effectivement question de tempête et de passion dans le roman de Goethe.

Construit majoritairement comme un roman épistolaire (à l’instar des Liaisons dangereuses de Laclos du Dracula de Bram Stocker), le livre suit les mésaventures successives de Werther, un jeune bourgeois/aristocrate qui découvre la vie adulte dans l’Allemagne champêtre de cette fin de siècle. Le brave jeune homme, plein de fougue et promis à un avenir brillant, tombe en pâmoison devant une jeune femme du nom de Charlotte. Problème : cette dernière est déjà promise à un autre sympathique jeune homme, absent au début du roman. L’amour impossible et inexprimé qui éclot alors plonge Werther dans les abîmes de la mélancolie et de la dépression et il s’en ouvre dans de nombreuses lettres successives à un ami. Quittant alors cet amour impossible, il tente une carrière dans une province lointaine, carrière qu’il abandonne bien vite, trop obnubilé par la belle Charlotte pour consacrer son esprit à autre chose.

Le roman, à sa sorte, créa le scandale essentiellement par sa chute. Il est probablement difficile de spoiler un texte qui a près de 250 ans, donc j’éviterais les mises en garde habituelle : le suicide de Werther, résolument à l’encontre des mœurs de son époque, a suscité de bien vives réactions. Goethe, peut-être inconsciemment et bien qu’il s’en est par après vivement défendu, présente le suicide comme une solution honorable dans la diégèse du roman. Avec des yeux de lecteur du XXIeme siècle, c’est évidemment nettement moins choquant. C’est même, osons le dire, un peu niais. Et ce n’est pas commettre un acte de lèse-majesté qu’avoir un jugement sévère : Goethe lui-même, si j’en crois la préface de la Pléiade dans laquelle j’ai lu ce classique, était un peu mal à l’aise par rapport au succès de son texte et par rapport à son contenu même. Il avoua ne l’avoir relu qu’une seule fois, bien des années après sa publication originale et admis à ce moment-là qu’il aurait été bien incapable d’écrire à nouveau une œuvre similaire.

Pas pour des raisons de thématique ou de forme, mais plutôt pour des raisons de développement des protagonistes. Le titre est explicite : Werther est jeune. Et la fougue, la passion parfois aveugle de la jeunesse lui font perdre pied selon un mécanisme sans doute un peu trop net, trop linéaire. Son amour est si absolu qu’il en perd tout sens commun. Vous me retoquerez qu’il s’agit justement là de la définition même de l’amour dans le mouvement romantique. Cependant, et peut-être est-ce dû à notre époque hautement cynique, je n’ai pu m’empêcher de ricaner sottement face à la naïveté, l’ingénuité de l’ami Werther. L’obsession confine à la bêtise quand elle tend à idéaliser unilatéralement l’autre. Est-ce là réellement quelque chose qu’on apprends avec l’âge et l’expérience (j’ai aussi, comme tout le monde, connu des moments rétrospectivement totalement excessifs de déprime pour des histoires de cœur) ? Ou suis-je simplement un monstre a-sentimental ? Non, je pense plus simplement que Goethe a poussé à son paroxysme la notion d’idéal, jusqu’à son aboutissement le plus tragique. Et cela est toujours bien de notre temps : j’ai aussi connu dans ma jeunesse pas si lointaine (bon, ok, c’était un autre siècle… un autre millénaire !) des connaissances qui ont dramatiquement choisi cette voie-là, pour des raisons qui n’étaient pas beaucoup plus sérieuses ou rationnelles qu’un simple amour impossible.

Et c’est précisément ce qui fait la force de ce classique. Au-delà d’un ton parfois suranné et d’une situation dépeinte par moment de manière presque caricaturale, Les Souffrances du jeune Werther portent en elles le mal-être du passage à l’âge adulte. L’incroyable souffrance, en effet, que peut provoquer de la passion, ici amoureuse. En cela, ce livre est universel et intemporel. Et cela en fait donc un classique indémodable sur lequel nombre de commentateurs nettement plus avisés que moi se sont penchés à travers les décennies. Reste un texte exigeant tout en étant abordable car peu marqué d’archaïsmes (sans doute dû à la très bonne traduction de la pléiade). Un premier pas dans la vie d’un auteur phare du XVIIIeme sur lequel je reviendrai certainement pour découvrir ses œuvres « adultes« .