COGIPpunk

De Benjamin Patinaud, 2026.

Sous-titré : Comment le monde est devenu une dystopie discount

Alors que c’est plutôt du côté des éditions ActuSF que l’on se tourne d’habitude pour les essais relatifs à la SF et à la culture geek en général, c’est cette fois-ci à la maison Au diable vauvert que l’on doit l’essai qui nous occupera aujourd’hui. La maison d’édition, qui publie très régulièrement de la littérature de genre essentiellement anglo-saxonne (très belles rééditions des classiques de William Gibson, récemment), compte aussi dans son catalogue nombre de romans, essais ou fictions engagées, notamment féministes. Petite digression d’ailleurs : difficile d’assumer être l’éditeur francophone historique de Neil Gaiman, du coup… Fermons la parenthèse.

Benjamin Patinaud, alias Bolchegeek, signe ici son deuxième bouquin, quelques années après Le Syndrome Magneto dans lequel il s’attaquait au traitement des antagonistes dans les comics et la culture geek en général. Dans COGIPpunk, déformation du terme cyberpunk en y faisant référence à la COGIP, la boîte fictive imaginée dans la série de Canal+ Message à caractère informatif, exemple de la société absconse, impersonnelle et interchangeable, dont on ignore la réelle raison d’être et qui se veut la caricature du milieu de l’entreprise, Patinaud s’attaque à la dystopie molle dans laquelle nous avons fini par vivre. Sans beaucoup de surprise à la lecture de son pseudo web, l’essai est franchement à gauche. Patinaud participe d’ailleurs régulièrement à Blast et travaille aussi avec L’Humanité (car, oui, l’Huma existe toujours).

Le bouquin, riche au point d’en devenir fouillis par moment, aborde le cyberpunk et la dystopie en général dans ses différentes dimensions et selon ses différentes thématiques. Pour chacune d’entre elles, Patinaud revient sur les raisons qui font que nous ne vivons pas dans le Los Angeles de Blade Runner ni dans les déserts apocalyptiques de Mad Max. Non, nous vivons bien dans une dystopie, mais dans sa version wish. Au-delà du thème classique de dictature molle des démocraties capitalistes, abordé par nombre d’autres penseurs et auteurs avant lui, Patinaud développe surtout la résilience du modèle capitaliste lorsqu’il s’emballe pour devenir le capitalisme dérégulé et amoral actuel. Pourquoi avons-nous les horreurs du contrôle gouvernemental absolu, les déséquilibres de revenus qui s’aggravent, le refus de prendre sérieusement le changement climatique et les catastrophes inégalitaires qu’il provoque ? Simple : parce que si le consommateur ne peut entretenir l’illusion d’un confort ouaté, si l’image du self-made man s’écroule, alors il n’y a plus personne pour acheter les produits formatés que veut refiler le grand capital.

Si les expressions que j’utilise sentent la douce ironie, croyez-moi bien, ce n’est en aucune façon parce que je ne partage pas le constat et les conclusions du bouquin. Oui, bien sûr que la situation mondiale actuelle et la décomplexion toujours plus assumée de la droite extrême qui pointe partout le bout de ses bottes me dépriment fondamentalement, comme l’auteur. Et bien sûr qu’in fine, oui, la raison est toujours : l’argent, ou plutôt la quête maladive du toujours plus. Si je me permets le cynisme, c’est simplement parce que le livre a beau être malin, il n’en demeure pas moins un objet hybride qui, par son format et ses choix, dilue parfois malheureusement son propos.

Je m’explique : il me semble que l’auteur aurait voulu écrire un essai d’économie politique ou, peut-être, de philosophie. Cependant, publié dans une collection de littérature de genre et auteur à succès d’une chaîne Youtube dont la marque de fabrique est d’avoir une lecture politique de la production culturelle, l’essai verse presque par défaut dans le trop plein de références. Certains d’entre elles, pas forcément les plus populaires, m’ont évidemment fait sourire : ce n’est pas tous les jours qu’un bouquin parvient à citer Marx, Boltansky, Marc Fisher et… Karim Debbache ! Et si je me reconnais dans la réflexion, si le bouquin souvent est un miroir, il a aussi le côté dérangeant de vouloir faire rire avec une réalité qui est, au mieux, désopilante. La collection Parallaxe, chez Le Bélial’, vise elle-aussi à parler de sujets complexes en partant de référence geek, pour amener un public amateur de littérature SFFF, d’anime, de jeux vidéo ou de cinéma de genre à se plonger dans des sujets parfois très ardus (physique, chimie, linguistique, etc.) Et si tous les essais là-bas publiés ne réussissent par leur paris (certains restent trop hermétiques), ils partagent tous une même ambition : être didactique.

Et c’est peut-être ce que je reproche le plus à COGIPpunk : il survole beaucoup de sujets, est finalement assez peu didactique avec les concepts socio-politiques qu’il met en avant, et enquille les chapitres à un rythme effréné sans réellement s’assurer qu’un ciment théorique relie les éléments entre eux. Donc à qui est destiné ce livre ? A un public déjà bien informé de convaincus qui se sentiront flattés de capter presque toutes les références ? A des passionnés de SF qui découvriront là une symbolique qu’ils n’avaient pas soupçonnés ? A une caste de geek neet qui verront s’ouvrir une fenêtre, inquiétante il est vrai, sur la réalité qui les entoure ?

Pourtant, en écrivant cela, je sais que je fais la fine bouche : je suis aussi conscient du fait que le bouquin est bien écrit, amusant, docte quand il faut, moralisateur et engagé sans être poussif. C’est objectivement un bel essai littéraire d’un auteur érudit qui démontre que la SF est essentiellement politique et qui nous donne ici quelques clés pour le comprendre. Je ne peux pourtant m’empêcher, quelques jours après avoir fini le bouquin et après avoir enchaîné avec du Marc Fisher, de garder un léger goût amer en bouche. Un trop plein de références et de démonstrations érudites sans en retenir une ligne rouge qui permet de passer du constat à l’action. Ce n’était sans doute pas le propos du livre ou l’intention de l’auteur, mais ça me manque…

Michael

D’Antoine Fuqua, 2026.

Je n’ai jamais été un grand fan de biopics, car la tendance hagiographique générale de l’exercice tend à gommer les aspérités qui rendent justement les biographies intéressantes. Il y a quelques années, la lecture de la bio de George Lucas, par exemple, m’était apparue comme éclairante pour comprendre les obsessions, les limites, les contradictions du personnage. Mais il avait fallu 600 pages relativement denses pour cela. Et on ne parle ici que d’un cinéaste, certes avec un impact majeur sur l’industrie et l’imaginaire geek mondial, mais pas d’un homme qui a changé des vies. Les biopics, eux, limités par une durée qui varie d’une heure trente à deux heures trente, ne peuvent évidemment rendre justice à la complexité de ce qu’est une femme ou un homme que l’on veut nous présenter.

Certains biopics choisissent, comme ce Michael, de se concentrer sur un segment de la vie de l’individu en question, sans s’étendre jusqu’à ces derniers jours. Michael hésite un peu entre les deux tendances : il début bien dans la jeunesse de Michael Jackson, aux commencements des Jackson 5 et s’étend jusqu’au premier concert de la tournée de Bad, soit une grosse vingtaine d’années sur les cinquante de la vie de l’artiste.  Donc, pas une biographie complète, puisqu’il manque toute la seconde partie de la carrière de l’artiste, mais une vraie plongée dans sa vie, de son enfance à son passage à l’âge adulte quand, après tant d’années, il parvient symboliquement à « tuer le père » et prendre sa vie en main.

Et pourquoi pas ? Il y avait là matière à faire un réel film intimiste sur la relation père-fils, sur l’obsession permanente d’un père de famille intransigeant qui refuse à son fils de vivre une enfance et une adolescence normal au profit du bienêtre de la « tribu » Jackson, même si l’on peut douter de son altruisme familial à plus d’une reprise. Mais, non, ce n’est pas ce qu’Antoine Fuqua et les producteurs nous propose avec ce Michael.

Reprenant les codes développés avec succès par Bohemian Rapsody il y a quelques années et de très nombreuses fois copiés depuis par des studios de cinéma cherchant à réitérer l’exploit commercial, Michael ressemble à s’y méprendre à un clip promotionnel pour ce qu’on pense vouloir être la vie du plus connu des Jackson. Exit les sujets qui fâchent, dehors les contradictions, au revoir la subtilité. On assiste simplement pendant plus de deux heures à une succession de mini-clips basés sur le all-time best off de l’artiste entrecoupés de saynètes larmoyantes où Michael subit son père. Aucun autre personnage (ses frères, sa mère, ses producteurs, etc.) ne connaissent le moindre développement et apparaissent simplement à l’écran comme des personnages-fonctions réduits à quelques lignes de dialogues automatiques chargés de souligner l’affect que le spectateur pris par la main est censé ressentir à ce moment précis de la pellicule. Seul Mike Myers, grimé à l’excès dans un très court rôle, existe réellement à l’écran en proposant au spectateur une vraie performance d’acteur un tant soit peu nuancée. Pour le reste, le film est dominé exclusivement par Colman Domingo dans le rôle d’un Joe Jackson menaçant, de patriarche demiurge et jaloux et par un Jafaar Jackson qui tente le mimétisme absolu avec feu son oncle. Comme Rami Malek dans Bohemian Rhapsody, Jafaar Jackson s’efface complètement jusqu’à singer à la perfection les mimiques du Roi de la Pop, reproduisant sur grand écran certaines performances iconiques. Rami Malek l’avait fait avec le concert Live Aid de Wembley des Queen. Je serai incapable, d’ailleurs, de dire si Jafaar Jackson est un bon acteur. C’est un bon mime, c’est certain.

Et il faut noter l’effort de production sidérant réalisé par Fuqua et l’équipe technique du film pour reproduire à l’identique là le garage de Beat It, ici les rues sombres de Thriller ou encore ailleurs le plateau télé de l’iconique moon walk sur Billie Jean lors du Motown 25 de 1983. C’est du très bel ouvrage. De manière générale, d’ailleurs, il y a peu à dire sur la production technique du film, à part quelques réserves que j’émettrai sur l’une ou l’autre image de synthèse bizarrement mal intégrée, à l’instar des quelques passages avec le fameux chimpanzé de la star, Bubbles, qui piquent un peu les yeux.

Non, le problème est ailleurs. Enfin, le problème… les problèmes. Le premier d’entre eux est évidemment le côté aseptisé de l’ensemble : il y a tellement peu d’aspérités dans le développement des personnages, tellement de politiquement correct dans les épisodes que l’on choisi de montrer à l’écran, que l’ensemble devient indigeste de veulerie à peine voilée. Bien sûr que l’ensemble allait être hagiographique. Mais à ce point-là, on tombe dans la fable fictionnelle plus dans la bio. Michael Jackson était un artiste fascinant, bigger than life, alternant le génie intuitif avec les excès qu’on lui connait (totalement hors des réalités) et qu’on suspecte (le cynisme dont fait preuve le film en montrant un Jackson larmoyant au chevet d’enfants malades est d’une ironie dérangeante, pour être franc). Il est ici réduit à une esquisse unidimensionnelle pour lequel on ne veut nous faire ressentir que de l’empathie, même dans ses moments ridicules ou de grande lâcheté.

Le second problème est le rythme du film, qui est tellement séquencé pour contenir un max de clips des standards du Michael Jackson de l’époque, qu’il en devient assez pénible à suivre. Les scènes se suivent sans se rattacher les unes aux autres, les éléments évoqués (la naissance du hip hop, la récupération du rock, la place des artistes noirs-américains dans l’industrie médiatique, etc.) ne sont justement qu’évoqués, comme dans une grande check-list où l’on coche les cases en s’assurant que « ça, c’est fait » sans s’arrêter à aucun moment à ce que l’on vient de dire ou faire. Le tout ressemble alors à une balade inconséquente de tableaux qui résument une vie bien morne.

Troisième problème, intiment lié à la forme et au rythme, est justement ce volet clipesque. Antoine Fuqua a débuté sa carrière dans le clip musical, signant notamment le Gangster’s Paradise de Coolio dans les années 90. Mais c’est aussi le réalisateur de Training Days (exceptionnel), de King Arthur (très passable) et des Equalizer (de l’actionner honnête). Ces films sont archi-cutés, comme toute la production hollywoodienne depuis le début des années 2000 influencée par la culture MTV, mais ils le sont car ils sont avant tout des films d’action ou de suspense. Un biopic, par définition, peut prendre davantage de temps. Mais non. Même quand il reproduit à l’identique l’un ou l’autre clip musical dans la diégèse du film, Fuqua surcoupe et accélère. Le summum est atteint lors du clip de Thiller. Dans le film, Michael se plaint à l’un des assistants de production pour qu’il dise à John Landis de bien filmer les pieds des danseurs, puisque c’est ce que le spectateur veut voir. Et Fuqua de s’attarder quelques secondes sur les pieds puis de proposer un montage rapide vers d’autres moments, évacuant même la fin de la chanson par la même occasion. Peut-être deviens-je vieux, mais j’y vois aussi une tik-tokisation du long métrage : il faut aller vite, zapper avant que le public s’ennuie. Même les clips musicaux d’alors sont devenus trop longs pour la durée d’attention du spectateur lambda du jour. Du coup, on coupe, on accélère, on donne autre chose à voir, massacrant par la même occasion les chansons qui ont fait de Michael Jackson la superstar qu’il fut.

Dernier problème en ce qui me concerne et qui traverse tous les autres : la vacuité de l’exercice. Si c’est pour présenter un spectacle de pantomime aseptisé et hypercuté, quel est le message du film ? Quel est son intérêt ? Faire remonter le nombre d’écoutes sur Spotify ? Vendre des versions remasterisées des 33 tours d’origine (Off the Wall, Thriller, Bad) à des hipsters à gros potentiel économique ? Je ne comprends pas. Vous voulez vous tapez un trip nostalgique sur le Roi de la Pop ? Rien de plus simple : YouTube contient en libre accès et en 4K toutes les performances iconiques reprises dans le film. Et, avec toute la sympathie qu’on peut avoir pour Jafaar Jackson et les artisans qui se sont attelés à reconstituer à la perfection ces décors, allant jusqu’à caster des extras qui ressemblent physiquement aux danseurs originaux, en fait… ça ne vaut quand même pas l’original. Pourquoi se taper un succédané alors que l’original est accessible à tout un chacun ? Mystère…

Reste donc, à côté de ces copies très professionnels, mais copies quand même, la trame d’un film un peu mièvre, volontairement aveugle et, au final, guère passionnant. Je n’étais pas particulièrement fan du Bohemian Rhapsody d’il y a quelques années, mais force est de constater que Freddie Merury avait quand même une vie plus rock que le Roi de la Pop et, du coup, autrement plus intéressante. Les chiffres du box-office me donnent évidemment tort, puisque Michael est un grand succès, destiné donc à engendrer à son tour une succession de biopics mous du genou. Dommage. Si vous aimez Jackson, plongez-vous plutôt dans THIS IS IT, le documentaire crépusculaire sur la dernière tournée de la superstar qui n’a jamais eu lieu en raison de son décès prématuré. Le documentaire est beaucoup plus parlant sur l’étrange humain socialement inadapté qu’était devenu Michael Jackson que ce biopic tiedasse, qui ne rend correctement hommage ni à qui il était comme être humain ni à ce qu’il a réalisé comme artiste.

Jacob’s Ladder

D’Adrian Lyne, 1990.

Après avoir subi un lent travail de propagande au fil des ans, poussé subtilement dans une vidéo sur deux de François Theurel, aka Le Fossoyeur de films, il était temps pour moi de finalement découvrir ce film entretemps devenu un classique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est surprenant. J’avais, comme beaucoup de cinéphile de l’ère Internet, entendu parlé du long métrage comme une source d’inspiration de Silent Hill et, par extension (ou par voie de conséquence ?) comme l’un des précurseurs de l’esthétique « liminale ». Mais je n’avais, volontairement, pas chercher à en apprendre davantage sur le contenu, souhaitant préserver une première vision vierge de tout apriori.

Et bien que je ne sache pas réellement à quoi je m’attendais, l’Echelle de Jacob n’y a malgré tout pas répondu. Pas que cela en fasse un mauvais film, loin de là, mais simplement pas ce à quoi je m’attendais. Rétropédalons sur la production et sur ses artisans quelques instants, en débutant par Adrian Lyne. Le réalisateur anglais a consacré la majeure partie de sa carrière à des thrillers érotique ou des comédies très 80’s. Jugez plutôt : Flashdance, 9 Semaine ½, Liaison fatale ou encore Proposition indécente. Trouvez dans cela un thriller horrifique qui mélange film de guerre et parabole religieuse était assez improbable. Pourtant, côté réalisation, rien à reprocher à Jacob’s Ladder : Lyne a certainement tiré quelques cartes de son jeu où il a démontré sa capacité à faire monter une certaine tension à partir de pas grand-chose (car, bon, Liaison dangereuse et Proposition indécente n’ont quand même pas un scénar super-développé sur lequel capitaliser…) et mets à profit une certaine esthétique du corps féminin, quitte à le faire à le faire glisser par moment dans du body horror à la David Cronenberg. Elizabeth Peña, le premier rôle féminin du film, est d’ailleurs autant désirable qu’effrayante, à l’instar de ce que Taylor Hackford a su faire avec Connie Nielsen dans The Devil’s Advocate. Lyne, donc, travaille sur un scénario qui ne ressemble en rien au reste de sa filmographie mais rend une copie plus qu’honorable. On y revient plus tard.

Le scénario, donc ? Faut-il chercher du côté de Bruce Joel Rubin pour trouver l’origine de ce long ? L’homme a à son actif quelques scénarios également, mais rien qui ressemble réellement à Jacob’s Ladder. Il est surtout connu quelques années plus tard pour avoir signé le scénar de Deep Impact (un film catastrophe honnête) et de Stuart Little 2 (un film familial lui aussi tout à fait honnête). Non, ce qui s’en rapproche peut-être le plus est l’autre scénario qu’il signe en 1990, année de sortie de Jacob’s Ladder : le scénar de Ghost. Les deux films partagent en effet pas mal de points communs sur lesquels il est difficile de s’appesantir sans spolier l’histoire. Convenons simplement pour l’instant que l’aimable bluette surnaturelle de Jerry Zucker (oui, Ghost est un film réalisé par l’une des trois initiales du trio légendaire des ZAZ… ça vous en bouche un coin, hein ?), qui fait se rejoindre Patrick Swayze et Demi Moore au-delà de la mort par l’intermédiaire d’une Whoopi Goldberg ou faîte de sa carrière, contient lui aussi quelques traces d’un au-delà étrange dont il est fortement question dans le film qui nous occupe aujourd’hui. Vous vous rappelez sans doute que Patrick Swayze, mort au début du film, voit son âme s’éterniser ici-bas dans l’espoir d’aider son ex-compagne, jouée par Demi Moore, a ne pas tomber dans le piège de l’escroc joué par l’excellent second rôle (de salaud) Tony Goldwyn. Pour ce faire, Swayze devra s’entraîner à interagir avec le monde des vivants sous la guidance d’un Vincent Schiavelli ambivalent, à moitié bienveillant et à moitié inquiétant, âme elle-aussi enfermée dans son purgatoire que constitue le métro new-yorkais.

Même décors pour Jacob’s Ladder. Et même ambiance étrange, interstitielle, qui s’installe assez rapidement. Et quand on se penche un peu sur la vie du scénariste à ce moment-là, on en comprend la raison. Ayant de son propre aveu fait l’objet d’un NDE (Near-Death Experience) quelques années auparavant, il a rédigé le scénar de Jacob’s Ladder comme un exutoire, exutoire qu’il a peiné à vendre à différents studios pendant une assez longue période, sans doute dû au fait que le film hésite entre tellement de genre qu’il est difficilement « marketable ». Et c’est finalement la légendaire Carolco, qui fait rarement dans le subtil (Rambo 2 et 3, Double Détente, Universal soldier) mais n’hésite pourtant pas à financer des films au fond subversif (Rambo1er du nom, Total Recall, The Doors, Terminator 2), qui finance le scénar que Lyne, amoureux du script, voulait absolument mettre en boite.

Quand tous les voyants sont au vert, il faut encore trouver des acteurs pour porter l’ensemble. Avec un flair indéniable, Lyne choisi parmi moultes possibles un jeune inconnu au bataillon à cet époque : le débutant Tim Robbins. Et grand bien lui en a pris, puisque l’acteur a la filmo irréprochable par la suite, est littéralement habité par le rôle, incarne réellement la peur, l’hésitation, l’aliénation, la bonhommie et la folie qui caractérise le rôle de Jacob Singer. Dans les seconds rôles, on retrouve Elizabeth Peña qui incarne sa petite amie, Danny Aiello (l’éternel pote de Bruce Willis dans Hudson Hawk, à mes yeux !) dans le rôle d’un chiropracteur angélique, ou encore Pruitt Taylor Vince, Eriq La Salle et Ving Rhames dans le rôle de certains de ses compagnons d’arme au Vietnam. Pas de tête d’affiche, mais tous sont à fond dans leur rôle.

Au final, quand on secoue le cocotier, ça donne un film qui partage ses thématiques avec Ghost, mais dont le résultat final ne saurait être plus diamétralement opposé. Rien de mièvre dans Jacob’s Ladder. Si l’on résume en quelques mots l’histoire, on peut sans trop spolier dire qu’on y suit Jacob Singer, vétéran blessé de la guerre du Vietnam, marqué tant par un PTSD lié que par le décès accidentel, avant son départ à la guerre, de son premier film, joué par le non-crédité au générique Macaulay Culkin (la même année que Maman j’ai raté l’avion !). Il mène une vie normale, comme postier new-yorkais, divorcé mais en couple avec une de ses collègues de bureau. Très vite, pourtant, des anomalies apparaissent autour de lui : un SDF semble avoir une queue reptilienne dans le métro nocturne qui le rapporte chez lui après une soirée d’heures supplémentaires, sa station est fermée et il est obligé de traverser les voies quand il est presque écrasé par une rame surgie de nulle part et peuplée de créatures étranges qui l’observent, etc. Progressivement, Jacob perd les pédales et se replie sur lui, jusqu’au moment où il apprend qu’un de ses anciens camarades de « platoon », habité par l’inénarrable Pruitt Taylor Vince et ses pupilles en éternel mouvement, voie lui aussi des « démons » sortir des murs et le harceler dans un but non défini. Vient alors le doute d’une expérience de l’armée qui a mal tourné et dont ils seraient victime…

Rédigé comme ça, cela donne l’impression d’un thriller fantastique assez simple et linéaire. Mais il n’en est rien : le film début au Vietnam où l’unité en question semble prendre du bon temps en fumant de la beuh, jusqu’à une attaque surprise résultant dans la mort violente de plusieurs soldats, tandis que le personnage de Ving Rhames est au sol dans ce qui semble être une attaque cérébrale. Sans transition, on passe sur Jacob Singer, qui se réveille en sursaut la nuit dans le métro et qui demande à une vieille femme mutique s’il a dépassé sa station. Alors qu’elle ne lui répond pas, il sort à sa station, déserte, où se déroule l’épisode dont j’ai parlé plus haut (station de métro reprise telle quelle dans Silent Hill 2, c’est dire son ambiance malsaine). Et ça continue comme ça, sans transition et sans explication pendant le reste du film, passant d’une temporalité à l’autre, alternant des scènes qui ont l’air normal avec des scènes directement sortie de l’imaginaire d’un Francis Bacon illustrant l’Enfer de Dante (que Jacob compulse lui-même dans la diégèse du film).

Bref, Lyne ne prend absolument pas le spectateur par la main pour le mener dans ce film labyrinthique et cryptique. Au spectateur de se débrouiller. Et bon Dieu que ça fait du bien ! Pour une fois, un film hollywoodien ne nous prend pas pour des cons et nous montre le sous-texte du film fugitivement sans nous l’imposer. Piégé que nous sommes par notre habitude du récit linéaire hollywoodien, notre perplexité augmente de minute en minute, dérangé par ces plans fixes un petit peu trop long, ses réactions légèrement trop excessive, l’irruption imprévue d’un imaginaire horrifique dérangeant dans ce que nous pensons alors être un thriller banal. Mais bon, ce n’est pas un thriller banal. Ce n’est même pas un film d’horreur alambiqué, comme on pourrait le croire à la vue de certaines scènes, à l’instar de la scène du métro ou encore du traitement médical de Jacob, qui passe en salle d’opération dans les sous-sols d’un hôpital qui, une fois encore, ne dépareillerait pas à Silent Hill.

Car en fait Jacob’s Ladder n’est pas ça. Spolions maintenant sans vergogne : Jacob’s Ladder est seulement une parabole mystique, littéralement le passage au purgatoire de Jacob, qui décède au Vietnam et est tenté par les démons avant de pouvoir accéder au paradis avec le sourire. Le film donne pourtant toutes les clés : dans les premières minutes, Jacob s’arrête devant deux panneaux de direction qui indique pour le premier le paradis et pour le second l’enfer. Sa copine, Jezzie, a pour vrai nom Jezabel, qui dans la bible corrompt son mari pour tomber dans l’idolâtrie, son fils décédé s’appeler Gabriel, comme l’ange de l’annonciation, son troisième fils Elie, comme le prophète qui prédit la chute de Jezabel, son chiropracteur est littéralement décrit comme angélique et cite Maître Eckhart. Tout est sous nos yeux, mais de manière discrète, non appuyée, et noyé dans l’emballage d’un thriller horrifique. C’est donc un scénar malin, bien dosé, qui joue sur les attentes du spectateur tout en donnant de manière très claire les clés de sa compréhension pour celles et ceux qui se montrent attentifs. Même l’échelle qui donne son titre au film, une drogue qui rend les soldats ultra-violents dans la diégèse du film, n’est finalement qu’une référence à l’épisode biblique où Jacob rêve de l’échelle qui permet aux anges de littéralement descendre et monter au paradis…

Bercé par l’excellente musique de Maurice Jarre (le père de Jean-Michel et compositeur notamment de la BO de Lawrence d’Arabie), Jacob’s Ladder est donc une réussite formelle indéniable. Son esthétique a inspiré une génération d’artistes après lui, alors qu’il est le fruit heureux de la rencontre de producteurs qui prenaient des risques, d’un réalisateur et d’un scénariste qui signent ensemble leur magnus opus et d’un casting inspiré. Un accident artistique comme il en existe peu, mais qu’on ne peut qu’apprécier, 35 ans plus tard. Et si le film n’est pas exempt de faiblesses (les scènes au Vietnam étaient clairement les moins inspirées), il mérite à coup sûr le visionnage, bien qu’il laisse davantage un goût d’amertume triste, de tragédie en bouche que d’horreur dérangeante, comme sa réputation le laisse connaître. Du très bon.

Petites histoires de la Science-Fiction française

D’Alain Grousset, 2025.

Sous-titré : Mémoires d’un demi-siècle de la SF française : 1945-2000

Reprenons le clavier après une longue absence, qui n’en a pas moins été productive en lectures et visionnages divers, pour parler un court instant d’un essai consacré à la SF française, publié l’année dernière chez ActuSF. Après être passé pas loin du dépôt de bilan, les éditions ActuSF poursuivent donc leur vocation de publié non seulement des nouveaux auteurs francophones, mais aussi des essais de diverses factures sur les littératures de l’imaginaire. La maison d’édition toute désignée, donc, pour publier cette somme mémorielle d’Alain Grousset.

Si le nom ne m’était pas familier, c’est sans doute parce que ce grand arpenteur des conventions de SF et fin connaisseur du milieu est avant tout un auteur jeunesse et que j’avoue lire ou avoir lu assez peu de littérature fantastique estampillée jeunesse. N’y voyez pas une forme de pédanterie mal placée : c’est simplement que je lisais moins étant enfant et finalement assez peu de fantastique ou de SF, qui m’attiraient davantage sur grands et petits écrans. Je vois parfaitement bien, avec deux enfants encore relativement jeunes, comment cette littérature particulière peut être la porte d’entrée vers une littérature plus complexe et plus adulte. C’est simplement que j’ai sauté l’étape.

Mais revenons à Alain Grousset. De son propre aveu, il a attendu l’âge de la retraite officiel pour se consacrer, trois ans durant, à coucher sur le papier ses souvenirs personnels ou reconstruits à partir des revues et fanzines dédiés et former, par leur addition, une histoire de la SF française d’après-guerre. Bien qu’il ne prétende pas avoir écrit une histoire à vocation encyclopédique, mais bien des histoires, personnelles, parfois anecdotiques, le tableau qu’elles dressent ensemble ressemble pourtant à s’y méprendre à un histoire tout ce qu’il y a de plus sérieuse de la SF française. Alors, bien sûr, pas de chapitre thématique ou de grandes envolées théoriques dans ce recueil, mais, par l’accumulation d’anecdote, le lecteur attentif identifiera aisément les grands « courants » de la SF, s’organisant régulièrement dans la sempiternelle querelle des anciens et des nouveaux, des conservateurs et des progressistes, des auteurs qui ne jurent que par le divertissement ou, au contraire, par le message.

Organisé assez simplement de manière chronologique, l’essai brosse un portrait d’un genre mal-aimé, méprisé, mais devenu pourtant mainstream en ce première quart de vingt et unième siècle. Presqu’exclusivement consacré à la science-fiction – et non à l’imaginaire ou à la fantasy, la construction linéaire est cependant souvent mise à mal par les apartés de l’auteur qui, au fil de ses souvenirs, brosse parfois le portrait d’un auteur, d’une maison d’édition ou d’une revue sur plusieurs décennies avant de revenir dans le passé et de reprendre son compte-rendu annuel des évènements marquants. Si ces ruptures sont bienvenues, elles provoquent cependant un léger problème : les évènements déjà racontés ont tendance à être commentés une seconde fois lors de la recension des années ultérieures. J’y reviendrai.

Que retenir de ce portrait de la SF française, me direz-vous ? Eh bien je retiens surtout son étroitesse. Pas d’esprit ou d’ambition, mais bien sa taille réduite, littéralement. Après une première décennie d’immédiate après-guerre surtout dominée par des « anciens », très marqués par le style pulp américain d’avant-guerre et souvent assez réactionnaires (Grousset a le mérite de ne rien cacher sur les accointances politiques parfois très ambiguës de certains auteurs, à l’instar du passé vichyssois assumé d’un René Barjavel, par exemple), il faut attendre la fin des années 50 pour voir émerger une nouvelle génération d’auteurs qui créeront une SF plus intellectuelle, politique, porteuse de message, qui florira dans les années 60 tout en réussissant l’exploit de rater 68. Ce qui transparait surtout, c’est que ces auteurs ne sont finalement qu’une poignée, si l’on ne compte que les auteurs et les éditeurs effectivement influents. D’un Michel Jeury à un André Ruellan, de Jacques Sadoul à Gérard Klein, on croisera à de très nombreuses reprises dans ces pages des noms que tout amateur de SF a déjà croisé dans ses vielles éditions J’ai Lu, Fleuve Noir ou autre.

Car c’est bien là aussi l’une des conclusions cinglantes de cet essai, conclusion pourtant informulée : le temps passe et les noms autrefois inévitables s’effacent de la mémoire collective à grande vitesse. Il faut en effet aujourd’hui compter sur l’attachement de certains éditeurs spécialisés et davantage passionnés que commerciaux pour encore avoir accès des auteurs autrefois de premier plan. Qui lit encore aujourd’hui du Ayerdhal ? du Jean-Pierre Andrevon, au-delà de ces deux ou trois best-sellers ? Ou même du Gérard Klein (qui, il est vrai, à davantage dominé le monde éditorial français de la SF que la littérature en question) ? Même des étoiles filantes, émergeantes en dehors du sérail, à l’instar d’un Serge Brussolo, sont finalement peu lues aujourd’hui et publiées de manière presque patrimoniale chez Gallimard (dans sa collection Folio SF, héritière des collections Anticipation et, en partie, de Lune d’Encre). Evidemment, on pourra arguer que ce n’est pas une particularité française : qui lit encore Clifford D. Simack en-dehors de Demain les Chiens ?

Pourtant, même les grands noms francophones resteront toujours dans l’ombre de la seule SF qui comptait alors, la SF américaine. L’essai d’Alain Grousset y revient à de multiples occasions : la SF française est en fait un genre mort-né. Si elle eu rarement l’occasion de naître et de renaître, elle a toujours vécu dans l’ombre de sa cousine anglo-saxonne. Les chiffres ne mentent pas : quelque soit la décennie envisagée, il semble y avoir une constance ; la SF américaine vend toujours plus que la SF française, à tel point que les auteurs français ont multiplié les pseudonymes américanisant (et pas seulement dans la SF ; c’est exactement ce qui a poussé Boris Vian à utiliser le patronyme de Vernon Sullivan à partir de J’irai cracher sur vos tombes, avec comme résultat de vendre beaucoup plus). C’est par exemple ce qui donna Kurt Steiner en lieu et place de d’André Ruellan. Et cette double domination éditoriale et économique a provoqué en quelque sorte l’anémie d’une niche littéraire mal-aimée et maltraitée. En l’absence d’éditeur francophone donnant sa chance à de jeunes auteurs, en l’absence d’une diversité de revues spécialisées (on ne compte pour finir que trois revues d’importance, Fictions, Galaxie et, plus récemment, Bifrost, qui est la seule encore vivante), il y a peu de terrains d’essai pour de jeunes auteurs francophones des littératures SFFF, peu d’endroits où envoyer une première nouvelle, obtenir des conseils éditoriaux et bénéficier d’un public bienveillant tout en restant suffisamment critique. Au lieu de cela, on a des éditeurs qui passent parfois trente ans à dire qu’ils ne publient pas de français car « leur production n’atteint pas les niveaux attendus ». C’est peut-être vrai, à défaut d’avoir pu s’améliorer dans un cadre professionnel, mais c’est surtout vrai d’un point de vue économique : il coute moins cher d’acheter les droits d’un best-seller américain ayant fait ses preuves, de payer un montant ridicule pour la traduction (souvent d’une qualité toute relative, le prix à la page expliquant sans doute cela), que de payer des avances à des auteurs francophones qui vendent moins.

Et ce n’est pas le nez creux de Jacques Sadoul, le premier a voir publié de la SF dans une collection poche qui ne lui est pas dédiée et, donc, le premier à avoir obtenu des chiffres de vente à six chiffres en francophonie, qui inverse la tendance. Il est, lui-aussi, très discret pour soutenir un écosystème francophile, même s’il est de toutes les conventions, de toutes les rencontres et qu’il a œuvrer de manière assez opportuniste à la mise en avant d’un genre qui n’est aujourd’hui plus un sous-genre. Je retiens encore du bouquin que les quelques grands noms francophones classiques, devenus des références internationales dans la SF, à l’instar de Pierre Boule et sa fameuse Planète des singes, sont des auteurs qui ne fréquentaient pas le milieu et ne se réclamaient pas d’un style. Comme quoi, s’affranchir des étiquettes et ne pas se laisser ghettoïser était sans doute la bonne formule.

Au-delà de ces grandes lignes de force, l’essai de Grousset est évidemment riche en anecdotes, comme l’auteur le souhaitait. Certains récits tiennent davantage de la comédie humaine que de la grande Histoire (les inimités personnelles, les jalousies, l’amateurisme, etc.), mais l’ensemble produit une esquisse de ce qu’était un milieu, une réalité d’auteur pendant plus de cinquante ans, avec ses hauts, ses bas et ses nombreuses périodes à l’encéphalogramme plat. Car, entre les classiques que l’on cite toujours aujourd’hui comme des références, il y a aussi nombre d’années creuses où les fans n’ont à se mettre sous la dent que les disputes par revue interposée, le maigre contenu éditorial de Galaxie répondant à Fictions et vice-versa. C’est aussi ça, l’histoire d’un microcosme qui s’est souvent regardé le nombril.

Il est n’est d’ailleurs pas anodin que Grousset s’arrête à l’orée des années 2000. Au-delà de la symbolique de la date (forcément emblématique pour la SF du XXème siècle), elle correspond également à l’essor d’une génération qui s’affranchi d’un microcosme littéraire, d’une société assez fermée d’auteurs qui défendent jalousement leurs positions et n’acceptent pas facilement de nouveaux venus. Ou, pour être plus précis, l’écosystème existe toujours : il devient cependant global et s’affranchi d’écoles de pensée précises grâce aux côtés positifs d’Internet, qui ouvre le monde à d’autres types de références et d’autres opportunités. Il suffit de voir l’évolution des rayons SFFF des librairies généralistes qui ne sont plus dominées par des noms anglo-saxons, mais par des noms provenant de partout dans le monde désormais (même si une nouvelle uniformité semble se dessiner notamment à travers des couvertures interchangeables et très inspirées de la littérature « romance » que je trouve personnellement assez laides et peu inspirantes). Les « nouveaux » français, belges, québécois s’affranchissent maintenant du modèle américain et ne sont pas ou plus censurés par la critique acerbe d’un Fictions ou d’un Bifrost qui tuerait leur carrière. On se forge désormais sur les réseaux et on s’essaie sur les forums de niche. Ce n’est pas forcément plus agréable, mais ça multiplie très largement les portes d’accès.

Je finirai cette courte chronique par un bémol assez important. Si je continue à saluer les éditions ActuSF pour leur courage éditorial (je doute que cet essai histoire soit tirer à plus de quelques milliers d’exemplaires), il serait peut-être temps qu’ils investissent dans un nécessaire relecteur. Pas uniquement pour des raisons orthographiques et grammaticales (l’essai n’en est pas exempt, comme nombre d’autres titres d’ActuSF), mais aussi pour des raisons réellement éditoriales : une relecture attentive aurait permis de fluidifier grandement le texte d’Alain Grousset et de lui éviter nombre de redites. Comme je l’ai dit plus haut, en raison de la forme anecdotique de l’ouvrage et de la tendance à l’aparté de l’auteur, nombre d’informations sont répétées et répétées à de multiples reprises dans le livre. Evidemment, si l’on compulse l’ouvrage à la manière d’un dictionnaire historiques, en se focalisant sur une année, un auteur ou une revue, ce n’est pas bien dramatique. En revanche, en lecture linéaire, c’est assez pénible : on aurait bien aimé lire d’autres épisodes, d’autres anecdotes, plutôt que d’en voir certaines répétées cinq ou six fois. Il n’en demeure par moins qu’il s’agit là d’un très intéressant effort de la part d’Alain Grousset d’ActuSF de documenter un genre qui, à l’époque, ne bénéficiait absolument pas d’un quelconque intérêt scientifique et, donc, qui ne peut se raconter qu’à travers des souvenirs personnels, forcément partiaux mais riches d’informations pour les amateurs du genre.

Samuel

D’Emilie Tronche, 2024.

Une fois n’est pas coutume, parlons série d’animation française. 21 épisodes de 5 minutes en moyenne, pour être plus précis. Emilie Tronche, dont il s’agit ici de la première création, a sans doute être relativement surprise quand les premiers concepts qu’elle dessina et anima il y a quelques années ont attiré l’attention d’un producteur, d’une petite équipe d’animateurs et d’Arte. Résultat, des millions de vue sur les réseaux sociaux (la série est diffusée gratuitement sur la chaîne YouTube d’Arte et des extraits sont diffusés sous forme de shorts sur TikTok, notamment) et une reconnaissance internationale tant de la part du public visé (les enfants, les préados) que de la critique bien-pensante (Télérama abonde).

Et de quoi ça parle, tout ça ? Eh bien c’est assez simple : des déboires quotidiens d’un enfant de dix ans, Samuel, qui grandit, entouré de ses potes et qui commence à s’intéresser aux filles. A la grande Julie, en particulier. Et pas grand-chose d’autre. Chaque épisode est une petite tranche de vie, la plupart du temps introduite par les confessions de Samuel à son journal intime sur la journée écoulée. Les 21 épisodes s’étalent sur une année, débutant par les 10 ans de Samuel et se concluant sur l’anniversaire de ses 11 ans. Année de transition importante dans l’éduction française, puisqu’elle est marquée par le passage en CM1, chez « les grands« , où l’on quitte l’enfance insouciante pour devenir un petit ado en devenir.

Et c’est là qu’on doit tirer notre chapeau à Emilie Tronche. Elle scénarise, dessinne, anime et double toutes les voix. L’écriture de la série en particulier, ses dialogues, son rythme particulier marqué par des temps morts aussi lourds de sens que ses plus truculents échanges, est un véritable petit bijou. Toujours drôle sans être condescendant envers son sujet, chaque épisode est un témoignage précieux de ce que nous étions, de ce que nous vivions, lorsque nous avions le même âge. Bien sûr, nos références ne sont pas les mêmes que des gamins de 10 ans des années 2020, mais les drames de l’enfance sont intemporels.

La poésie de ces tranches de vie sont renforcées par un choix graphique audacieux : comme vous pouvez le voir ci-dessus, le character design est super simple, rond, faussement tracé à la main levée. Et les personnages évoluent dans des décors épurés, davantage évoqués que réellement dessinés. Le tout se marrie particulièrement bien avec le choix majoritaire du noir et blanc, grâce auxquels les aplats mettent en lumière l’essentiel : les émotions des personnages. L’animation marque là un tour de force : elle n’est jamais aussi formidable que dans ces moments de pause où seules les pupilles des protagonistes bougent, reflétant des réactions émotionnelles beaucoup plus intenses que ces mouvements presque imperceptibles.

Pour autant, l’animation n’est pas que simple. Emilie Tronche, qui a placé beaucoup de ses propres souvenirs dans les aventures du jeune Samuel, a apparemment une relation particulière avec la musique et la danse. Ce double attrait a des conséquences sur la série : les choix musicaux, qui généralement clôturent les épisodes, sont excellents et fort à propos. Plus important ; les protagonistes, parfois de manière totalement impromptue, s’expriment par la danse. Leurs émotions passent alors par leur corps, avec la grâce et la maladresse d’enfants de dix ans. Cela résonne particulièrement en moi, puisque j’ai moi-même un fils de 9 ans qui se prend actuellement pour Michael Jackson et qui, par le plus heureux des hasards, partage le même prénom que notre petit héros. Et je n’ai évidemment pas pu m’empêcher de projeter. Mais même sans cela, la grande aventure de la vie que traverse ce Samuel en un an, avec son pote tête-brûlée, son amour inaccessible, sa copine qui elle a des sentiments pour lui, est une histoire archétypique. La revivre, c’est plonger en territoire connu et pourtant c’est à nouveau être émerveillé. C’est presque la matière des mythes.

Résumons-nous : vous avez la possibilité de stopper ce que vous faites, là, maintenant, et de vous connecter sur la chaîne Youtube d’Arte (rappelez-vous, Arte est l’un des rares diffuseurs a avoir réussi à négocier l’absence de pubs sur Youtube, en plus !) et à bingewatcher 1h40 d’animation de qualité, poétique, amusante, émouvante, drôle, subtile et maitrisée. Vous avez été un enfant de dix ans un jour. Vous avez vécu ces premiers émois et ces péripéties qui vous semblaient à l’époque, les évènements les plus importants du monde. Alors je n’ai plus qu’une seule question pour vous : qu’est-ce que vous fichez encore ici ?