Zothique

De Clark Ashton Smith, 1932-1953.

Aux côtés de H.P. Lovecraft et Robert E. Howard naviguait un troisième auteur formidable dans les colonnes de Weird Tales, pendant l’âge d’or du Pulp de fantasy et d’aventure américain. Ce troisième homme, c’est le très discret Clark Ashton Smith. Si ses très nombreuses nouvelles furent appréciées par les lecteurs de l’époque, il faudra attendre l’après-guerre pour qu’August Derleth, la cheville ouvrière d’Arkham House (maison d’édition créée essentiellement pour faire redécouvrir l’œuvre de Lovecraft à un public plus large), ait la bonne idée de publier ces nouvelles en recueil. L’éditeur francophone NéO lui emboitant le pas dans les années 80, le public de nos contrées pu à son tour le découvrir, toujours de manière assez confidentielle, cependant.

On ne peut donc qu’applaudir les éditions Mnémos d’avoir lancer voilà quelques années déjà un appel à financement participatif via Ulule pour publier dans une nouvelle traduction complète et révisée l’ensemble des textes de fantasy de Smith. Et de ressortir ces ouvrages précieux en poche dans sa collection Hélios pour toucher un public encore plus large.

Car Smith en vaut la peine. Contrairement à l’adage, il n’est guère le nain qui se hisse sur les épaules des géants : il fait jeu égal avec les pères spirituels de Cthulhu et Conan. J’irai même jusqu’à dire, mais c’est peut-être là un effet bienfaisant de l’érudite nouvelle traduction de Julien Bétan, qu’il est même plus agréable à lire que ses deux compères. Autodidacte, Smith est artiste complet. Poète émérite, il fut également peintre et sculpteur en plus de ses activités de nouvelliste. Cette démarche artistique totale se ressent à la lecture de ses nouvelles : le phrasé, d’une richesse précieuse, évoque des mondes fantastiques avec des images et des ressentis d’une poésie rare et évocatrice.

Et ceci au service de nouvelles dans la plus pure tradition pulp : les mondes évoqués regorgent de nécromants à défaire, de lamies à contrecarrer, de vampire à occire et de belles femmes à délivrer. Derrière ces résumés forcément réducteurs se cache de vraies perles de récits d’aventure sombre et horrifique. Le parallèle avec Lovecraft est évident : les personnages principaux des nouvelles de Smith luttent contre des phénomènes surnaturels qui les dépassent, contre des forces impies qui les plongent aux frontières de la folie (mais ils n’y succombent pas, contrairement aux protagonistes principaux du reclus de Providence). Et le lien avec Howard est également marqué : ses héros n’en sont pas forcément. Mercenaires, soldats à la dérive, maris en quête de vengeance, les héros de Smith auraient plutôt leur place dans la dark fantasy (sous-genre de la fantasy qui n’existait bien entendu pas à l’époque, dont les fers de lance sont par exemple Joe Abercrombie, Mark Lawrence ou Scott Lynch) et non dans la high fantasy (Tolkien et ses nombreux imitateurs).

Mnémos a eu la bonne idée, par ailleurs, de rassembler les textes de Smith en trois tomes en fonction des univers qu’ils mettent en scène. Ce premier tome est consacré entièrement au continent de Zothique, une sorte de Proche-Orient sombre, un Iran démoniaque proche en bien des aspects de la Cimmérie du Roi Conan. Les nombreuses nouvelles qui constituent ce premier recueil (qu’il serait fastidieux de développer individuellement dans ces colonnes) alternent entre l’horreur, la dark fantasy et la grim-dark fantasy. Vous allez penser que j’exagère, mais je vous mets au défi de compter le nombre de nouvelle se concluant sur une happy end. Vous verrez que ça ne pèse pas bien lourd. Les optimistes devraient donc se tenir éloigné du bouquin.

Quant aux autres, je ne peux que leur conseiller de découvrir ce petit bijou. Bien sûr, genre oblige, les mécaniques des récits sont assez archétypales. Les revues pulp étaient après tout éditées pour faire du sensationnel avec du easy-reading (comme il existe le easy-listening). Mais Clark Ashton Smith parvient à insuffler dans ces récits somme toute classique une poésie évocatrice particulièrement marquante et une vision désespérée et noir de l’humanité. Les anti-héros (nécromants en tête, Smith semble avoir un faible pour eux) se succèdent dans des nouvelles qui font la part belle au mysticisme, au meurtre, aux dieux perdus et impies. C’est du très très bon pulp. Et c’est un amateur, je l’espère éclairé, du genre qui vous l’affirme. La suite, Averoigne, est tout en haut de ma PAL.

Cristal qui songe

De Theodore Sturgeon, 1950.

Considéré comme un classique de la SF par nombre de critiques beaucoup plus sérieux que moi, Cristal qui songe est aussi l’un des deux romans le plus connu de son auteur, le prolifique et méconnu Theodore Sturgeon (avec Les plus qu’humains). Pas de chance pour lui, cet auteur de l’âge d’or de la SF américaine rédigea la majorité de ses œuvres marquantes après la période de référence des pulps, mais avant la création des prix littéraires de la SF qui jetèrent la lumière sur la littérature de genre. S’il est méconnu du grand public, il n’en demeure pas moins aimé des critiques, des spécialistes du genre et de ses confrères auteurs de SF.

Ainsi, après quelques pages, l’ambiance et le récit me firent penser assez vite à La Foire des ténèbres (Something wicked this way come, en version originale, autre classique de la SF auquel les adaptations grand écran d’Harry Potter rendirent hommage le temps d’une chanson). Et je pensais, naïf que je suis, que Sturgeon avait été influencé par le classique de Ray Bradbury pour écrire son Cristal qui songe. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce dernier fut publié en 1950 alors que La Foire des ténèbres date de 1964 ! Si influence il y a, elle est donc dans le sens inverse.

Et influence il y a certainement : le ton du récit, le cadre d’un cirque itinérant présentant des phénomènes de foire (le fameux « freak show« ), un monsieur Loyal aussi inquiétant que dangereux et le fantastique qui rôde à deux pas. Les parallèles s’arrêtent cependant là. Là où La Foire des ténèbres est un récit d’horreur centré sur l’enfance (à l’instar du Ça de Stephen King), Cristal qui songe a une ambition plus large.

On y suit la vie, bien sombre, de Horty, un jeune orphelin adopté par un horrible personnage, le juge Huett, qui espérait se faire bien voir de ses concitoyens se faisant. Lorsqu’il se fait renvoyer de l’école pour avoir mangé quelques fourmis, c’est la goutte qui fait déborder le vase : son père adoptif le maltraite et le force à s’enfuir au milieu de la nuit. Récupéré par hasard par des forains de passage, le jeune Horty va s’intégrer dans une foire itinérante, comme cousine (travestie, donc) d’une naine, star d’un tour de chant. Zena, la naine en question prendra Horty sous son aile, notamment pour le protéger du Cannibale, le maître de la troupe, personnage obscur sujet à des changements d’humeur aux conséquences désastreuses pour ses ouailles.

Et la SF, dans tout ça, me direz-vous ? Et bien Horty, depuis l’orphelinat, ne se déplace pas sans un jack-in-the-box. Celui-ci à deux cristaux à la place des yeux. Et lorsque l’on s’en prend à ce diable en boîte, c’est directement à Horty que l’on fait mal, ce que son père adoptif a bien compris. Et ces cristaux semblent responsables des particularités physiques et psychiques d’Horty : il a une mémoire absolue, se rappelant définitivement tout ce qu’il a lu, vu ou entendu, il sait « modifier » son corps, l’empêchant de grandir ou régénérant des parties abîmées ou amputées… Bref, pas un petit garçon comme les autres.

De peur de vous spoiler, je ne vais pas dévoiler l’intrigue plus avant. Court roman, Cristal qui songe reflète parfaitement la SF intelligente des années 50, qui a dépassé le pulp dans ses ambitions et son message. Plus sombre qu’Asimov, moins fasciné par la technologie que Clarke, Sturgeon développe ici un thème qui lui est cher : « l’anormal » (dans le sens « en dehors de la norme« ) a-t-il une place dans la société ? Peut-il lui aussi connaître l’amour ? Et Sturgeon de développer cette thématique dans un texte fluide, qui enchaîne avec brio les moments contemplatifs et des scènes d’actions où le suspense et la surprise sont réels. L’étrangeté du fonctionnement des cristaux et leur intégration progressive dans le récit donne finalement une valeur artistique à l’ensemble de l’histoire : la vie même devient une œuvre d’art, même si les sujets ne répondent pas aux canons habituels de beauté. Le texte, révisé en français pour la première fois depuis sa parution originale par nul autre que Pierre-Paul Durastanti, a magnifiquement résisté au temps pour mériter, c’est limpide, son statut de classique du genre. A découvrir sans modération.

Soif

D’Amélie Nothomb, 2019.

La rentrée littéraire est synonyme d’un nouvel opus du plus connu des auteurs belges. Nothomb nous livre donc, avec une régularité confinant au stakhanovisme, ses 125 pages automnales. Les années se suivent et ne se ressemblent pourtant pas : après quelques œuvres relativement mineures, Nothomb bouscule ses habitudes et verse, avec Soif, dans la biographie. Et pas n’importe qui : Jésus. Oui, celui du Nouveau Testament, excusez du peu.

Et pas n’importe quel épisode de la vie du barbu nazaréen. C’est la Passion dudit personnage à laquelle Amélie s’intéresse. Mel Gibson et ses pulsions sanguinolentes n’ont qu’à bien se tenir, Amélie s’est décidée à les affronter sur leur propre terrain. Des pieds de Pilate aux sables du Golgotha, l’auteur nous décrit par le menu le calvaire du fils de Dieu. Et, bizarrement, c’est plutôt réussi. Car appliquer la logique parfois absurde de Nothomb à l’expérience fondatrice du christianisme donne un résultat percutant. Partant du principe que le fils de Dieu est un homme comme les autres, elle l’affuble de faiblesses typiquement humaines. Ainsi, sous la plume de l’auteur, nous apprendrons par exemple que seul le premier miracle accompli par le prophète (le vin aux noces de Cana, pour les deux inattentifs, dans le fond de la classe) a apporté une quelconque joie à son artisan principal. Les autres miracles, attendus par les nécessiteux, promus par ses apôtres, tenant davantage de la relation commerciale que de l’expérience mystique. D’ailleurs le livre s’ouvre sur une le « procès » de Jésus devant Pilate où les miraculés et leurs familles viennent se plaindre l’un après l’autre des conséquences néfastes que ledit miracle a eu sur leur vie. Le paralytique, par exemple, n’avait pas estimé les frais qu’entraînaient l’achat régulier d’une nouvelles paire de chausses…

A travers ses traits d’ironie douce-amère, Nothomb nous trace donc en pointillé la vie compliquée d’un homme simple qui, bien que conscient d’être le fils de Dieu et l’espoir de rédemption de l’Homme, n’en demeure pas moins un homme esclave de ses désirs et passions. Et l’auteur de s’approprier ce qui fit scandale dans le film de Scorese de 88 : Jésus, dans Soif, est bien le compagnon de Marie-Madeleine, même si la question de l’amour chaste n’est jamais réellement tranché.

C’est d’ailleurs par ses passions que Nothomb choisi de traiter la Passion. Naviguant dans la douleur entre les stations du calvaire, Jésus ne peut s’empêcher, par un monologue intérieur, d’évoquer les trois grandes expériences, les « passions » au sens d’une expérience sensorielle, que sont l’amour, la mort et la soif. Cette dernière, obsession de l’Amélie potomane de Biographie de la faim ou experte en champagne de Pétronille ou Barbe bleue donne son titre à cet opus 2019. Elle y défend que le sentiment de la soif, qu’il s’agit de cultiver, tient de l’expérience mystique et donne accès à une jouissance directe lorsqu’on l’assouvi. C’est grâce à cette souffrance, la soif, que Jésus tient sur la croix. La soif efface sa douleur, lui prouve qu’il est encore vivant, qu’il est encore humain. Et c’est précisément l’expérience qui lui sera interdite lorsqu’il reviendra de ses trois jours au caveau, comme le veut le canon de l’Église catholique romaine.

Soif est en résumé un Nothomb étonnant, à contre-courant des farces sociales auxquelles elle nous avait habitué ces dernières années. Plus sérieux par certains aspects, mais aussi plus modeste dans son propos et dans son développement, Soif est un roman qui sortira du lot chez l’habitué de l’auteur. Les fulgurances stylistiques sont certes moins nombreuses, mais c’est au profit d’un discours étonnant sur la religion et, plus fondamentalement, sur l’expérience d’être humain. Un millésime, donc, qui touchera peut-être un public plus large que sa légion de fidèles. L’académie du Goncourt ne s’y est pas trompé en sélectionnant le bouquin dans leur édition 2019, honneur qu’elle n’avait plus connu depuis 1999/2000. Qui vivra verra.

Les Carnets Lovecraft: Dagon

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2019.

Alors oui, je sais bien que Dagon est paru en 1917 et pas en 2019. Mais on va parler ici de l’édition toute récente de Bragelonne. Ceux-ci, qui surfent sur l’engouement relativement récent du public francophone pour les nouvelles de SF et les novellas publiées indépendamment (merci Une Heure-Lumière) et, en parallèle, sur l’engouement toujours marqué pour les œuvres du reclus de providence, nous livrent un petit livre-objet avec ce premier tome des Carnets Lovecraft mettant en valeur la première nouvelle publiée de H.P. Lovecraft, Dagon.

Sur le texte, je ne vais pas dire grand-chose : bien qu’il s’agisse de la première nouvelle publiée de Lovecraft, on y trouve déjà, en condensé, tout ce qui fait le charme des textes de l’auteur : le glissement dans la folie, les psychotropes divers, le héros qui raconte son histoire au passé, sous forme de témoignage, ce héros qui n’est est pas un et qui se contente d’être l’observateur des évènements qu’il vit, les décors cyclopéens, etc. Avec en guest, un grand ancien (même si la mythologie n’est pas réellement explicite dans ce premier texte). C’est un texte sympathique, pas le meilleur de son auteur, mais que l’amateur éclairé aura déjà lu de nombreuses fois dans un recueil de nouvelles ou une intégrale quelconque (celles-ci foisonnent, en anglais comme en français).

La véritable valeur ajoutée de cette énième édition de Dagon sont bien sûr les magnifiques crayonnés d’Armel Gaulme, véritable co-auteur de ces Carnets. Bragelonne a eu la bonne idée de laisser libre champ à cet artiste pour illustrer les textes de Lovecraft. Son dessin, précis et monochrome, sert à merveille le texte. Il illustre la bizarrerie du texte, offre une vision d’artiste sur ce qu’est l’univers sous-marin évoqué dans la nouvelle. Abondants, les dessins complètent admirablement les mots pour imposer une certaine lourdeur inquiétante dans la vision des évènements. Comme Armel Gaulme le précise lui-même dans le texte qu’il signe et qui clôture le livre, le propos est probablement encore mieux servi qu’il ne met pas en scène les monstres, tentaculaires ou non, mais bien insiste sur ces paysages et cette architecture « étrangère » qui distille cette horreur indicible qui naît dans la progression du récit.

Bien sûr, c’est moins flamboyant que L’Appel de Cthulhu illustré par François Baranger, publié lui-aussi chez Bragelonne l’année passée. Mais c’est une autre vision de l’illustration, plus économe et peut-être plus évocatrice. Plus retenue, certainement.

Mais… Cela m’amène à parler du principal problème de ce premier tome des Carnets Lovecraft (La Cité sans Nom est prévue pour octobre 2019). Son prix. Car si les 25€ de L’Appel de Cthulhu ne sont pas excessifs au regard du très beau livre objet qu’il est (grand format, papier glacé, une grosse vingtaine de peinture en double-page A4 où le texte vient s’insérer), les 15€ de Dagon sont totalement excessifs. Malgré les dessins de Gaulme, payer ce prix pour une vingtaine de page dans un format poche sur un papier assez basique est un poil de l’arnaque. Dans ce format-là, un prix similaire m’aurait paru correct pour un tome d’une centaine de page (soit trois nouvelles au lieu d’une). L’avoir découpé réserve de facto cette édition aux aficionados et aux collectionneurs (qui dépensent sans compter, comme John Hammond). Le lecteur curieux ferait mieux de se passer des dessins de Gaulme et de se rabattre sur une édition intégrale qui, pour un prix similaire, proposera 200-300 pages de textes de la plume de Lovecraft (et pas une petite dizaine, comme ici, quand on ne compte pas les pages réservées aux dessins).

En résumé, j’ai quelques doutes sur l’approche très commerciale de Bragelonne pour ce texte qui, rappelons-le, est déjà rentabilisé chez eux dans au moins trois ou quatre autres éditions successives. La vraie bonne nouvelle de ce premier Carnet est qu’on aura plus longtemps à attendre pour le deuxième tome illustré par François Baranger. Et que ce prochain tome sera Les Montagnes Hallucinées. Enfin, bonne nouvelle : là-aussi, Bragelonne sent le bon filon, puisqu’ils ont décidé de publier les Montagnes illustrées en … deux tomes. Soit 50€ pour une novella déjà lue et relue. Mettons : les illustrations de Baranger les vaudront certainement.

Cette hideuse puissance

De C.S. Lewis, 1945.

Étant jusqu’au-boutiste par nature, j’ai finalement conclu la trilogie cosmique de C.S. Lewis avec ce troisième tome, réputé le moins bon (et le plus long). Vous vous souviendrez peut-être que j’étais resté relativement perplexe sur les deux premiers tomes, Au-delà de la planète silencieuse et Perelandra : ces allégories chrétiennes rédigées à la truelle, dont le message est assené avec la subtilité d’un sumotori dans un concours de danse classique, étaient une curiosité historique dans la longue histoire de la littérature de genre. D’aucun les considère comme des canons du genre de la S-F, au même titre que les romans d’H.G. Wells. D’aucun mais pas moi, ostensiblement.

Pourtant ce troisième tome est fort différent des deux précédents opus. Et la comparaison avec Wells est, du moins dans la première moitié du bouquin, nettement plus adéquate. Pas de réécriture d’un épisode de la Bible, ici. Pas de divinité tutélaire (et forcément chrétienne, pour Lewis, rappelons-le un converti tardif dans un pays qui ne tient pas la chrétienté en odeur de sainteté, sans mauvais jeux de mots… 🙂 ) dans les 250-300 premières pages de Cette hideuse puissance. Ici, pas de trace de Ransom, le professeur universitaire qui était le protagoniste principal des deux premiers tomes. Non, on suit ici les mésaventures de Mark Studdock, un jeune sociologue un peu niais qui veut absolument monter dans la hiérarchie de son petit collège (universitaire, à l’anglaise) de province, quitte à se fourvoyer dans des complots de bas-étages avec la frange iconoclaste, moderniste, de ses collègues.

Et on y suit en parallèle la trajectoire divergente de sa femme, Jane, une femme aux idées féministes que son mari délaisse en raison de ses ambitions professionnelles. Se construit alors un roman très anglais, en cela proche des ambiances du début de La Guerre des Mondes de Wells, avec une ambiance feutrée d’universitaires qui conspirent dans des salons enfumés, un verre de brandy à la main. Petit à petit, le brave Mark se retrouve presque malgré lui embarqué dans une histoire qui met en péril de le devenir même de son université : par des machinations machiavéliques, la frange progressiste est parvenue à vendre les terrains de la vénérable institution à un société moderne (moderniste, à nouveau ?), l’I.N.C.E. (Institut National de Coordination Expérimentale). C’est d’autant plus mystérieux lorsqu’on apprend que les terrains cédés abritaient une forêt enclavée depuis des temps immémoriaux, réputée pour être la dernière demeure du légendaire Merlin.

De son côté, Jane, la jeune mariée délaissée, commence à faire des rêves prophétiques effrayants. Elle y voit l’exécution d’un condamné à mort qui n’a lieu que le lendemain. Elle y voit aussi la mort d’un collègue de Mark, tué alors qu’il tente de quitter l’I.N.C.E. dans lequel son mari vient d’être intégré. Heureusement, un autre collègue de Mark, qui n’est nullement dans la même mouvance, la guide vers une communauté un peu spéciale, installée dans une grande demeure dans la commune proche de Saint-Anne. On y retrouve Ransom, celui des deux précédents bouquins, reconvertit ici en gourou démiurge entouré d’une clique de fidèles, humains et animaux (à la manière de Noé).

Et c’est là que le roman commence à déraper. Si les 250-300 premières pages (le roman en compte un peu plus de 500), bien que lentes, sont amusantes, ça commence à déconner quand Lewis se lance dans la morale. Dommage : l’auteur anglais avait mis en place une galerie de personnages intéressants (le vice-président de l’I.N.C.E. en tête, avec sa formidable façon de ne jamais être tranché ou affirmatif dans ses paroles), des pistes intrigantes et une mécanique de récit efficace. On sentait venir la prise de conscience du naïf Mark. Et on espérait un développement intéressant pour son épouse délaissée, par une utilisation cruciale de ses dons de voyance.

Mais tout tombe à l’eau. Au lieu de prise de conscience, c’est bien sûr l’épiphanie qui sauve Mark. Il trouve Dieu (dont le Nom est assez variable ici, comme dans les volumes précédents) et sait donc instinctivement quels sont les choix à faire pour lutter contre « cette hideuse puissance » (les forces du mal, la tentation, Satan, quoi). Et Jane, c’est encore pire : son don ne sert à rien et le message de Ransom, en gros, est de dire que ses ambitions féministes sont contre-productives et qu’elle se révèlera uniquement à travers son rôle de femme mariée, accueillante et soumise à son mari (ou presque). Aouch. Même replacé dans son contexte de 1945, ça fait mal par où ça passe, tellement c’est passéiste et conservateur.

Alors bien sûr C.S. Lewis n’était pas un grand libertaire, tout comme son ami Tolkien. Mais y’a une marge, quand même. Le Seigneur des Anneaux n’est certes pas moderne et son message est certes très classique, il est tout de même autrement plus riche que celui de cette trilogie cosmique. Les quelques emprunts de Lewis à son ami et collègue (l’île de Numinor -sic- y est citée à plusieurs reprises) n’y changent rien : il n’y a pas de souffle épique, pas de message qui transcende le récit dans la trilogie de Lewis. Elle finit comme les deux premiers tomes : la religion chrétienne est la seule voie, même lorsqu’elle se cache derrière un panthéisme qui ratisse tant du côté des Dieux extraterrestres que de la matière de Bretagne.

Lewis, je le répète convertit tardif, a sans doute développé encore davantage ce prosélytisme agressif en réaction aux horreurs du monde qui l’entourait. Il voyait peut-être la religion chrétienne comme la seule réponse au cancer de la civilisation qu’était (et est toujours) le fascisme. Peut-être. Mais cela survit mal au temps qui passe. La fin apocalyptique (pour les méchants uniquement, of course), d’une violence inspirée par l’Ancien Testament plus que par le Nouveau, est probablement la conclusion fantasmée par Lewis à la seconde guerre mondiale. Mais l’on sait depuis que la vraie happy ending n’arrive jamais. Le monde est gris et non dichotomique comme la lutte du bien contre le mal que Lewis présente ici comme une vérité absolue.

Cette hideuse puissance conclut donc cette trilogie par un roman beaucoup plus long, qui débute de manière beaucoup plus classique mais finit à nouveau dans une forme de salmigondis de morale chrétienne assez verbeuse et souvent déplacée. La traduction révisée de Maurice Le Péchoux pour l’édition Gallimard est sans doute plus proche du texte original que les éditions précédentes, mais il me semble qu’elle ne fait rien pour alléger le style parfois très ampoulé de Lewis lorsqu’il se lance dans la leçon de morale assenée avec des gants de boxe. Amateurs de bonne SF, même vieillotte, passez votre chemin et réservez ces heures de lecture à du Asimov : c’est beaucoup plus amusant et cela a nettement plus marqué l’histoire du genre, de fait.

P.S. : mais vous pouvez malgré tout louer mon courage : je n’ai pas laissé tomber à la moitié du livre pour me consacrer à autre chose. Lorsque je fais de mauvais choix, je les assume jusqu’au bout ! 😉