OSS 117 – Le Caire, nid d’espions

De Michel Hazanavicius, 2006.

Il est rarement question de comédie sur ce blog. Mais quand il en est question, elles sont généralement françaises. La comédie est sans doute le genre le plus marqué culturellement parlant. Si ressentir de l’effroi, de l’amour ou être frappé par des effets pyrotechnique est relativement universel, de quoi l’on rit l’est généralement nettement moins. Seuls le slapstick et l’humour absurde à la ZAZ sont partagés par à peu près l’ensemble de l’humanité, comme le démontre assez bien l’humour développé dans les dessins animés pour enfants. Ayant cependant revu il y a peu les vieux longs métrages d’animation belges basés sur les albums d’Astérix et Obélix avec mon gamin, force est de constater que même là, le sous-texte culturel, les blagues circonstancielles/sociétales passent forcément au-dessus de la tête d’un gamin de 5 ans. Évidence, allez-vous me dire, car il est trop petit pour avoir les clés. En effet. Mais j’ajouterai simplement que ces clés ne s’acquièrent pas avec l’âge quand elles concernent d’autres cultures. Et la compréhension n’est jamais spontanée si ce n’est pas une culture dans laquelle vous êtes baigné pratiquement en permanence.

C’est sans doute la raison pour laquelle la plupart des comédies US, quand elles sont très marquées sur la culture locale, me laissent généralement froid. Et sans doute également la raison pour laquelle je préfère les comédies françaises. Enfin, pas toute. Une toute petite minorité, en fait : celles qui proposent quelque chose. Prenons un exemple : Brice de Nice (avec Jean Dujardin dans le rôle principal, bien sûr), basé sur des sketches de l’époque de la bande du Carré blanc, était incroyablement idiot mais m’avait bien fait marré comme véritable film de pote à contre-courant de la recherche d’un quelconque succès commercial de masse. Le deuxième film, par contre, est d’une nullité abyssale tant dans son intention que dans sa réalisation (honnêtement, c’est l’un des pires films qu’il m’ait été donné de voir – même au 43ème degré). OSS 117 est à mille lieux de là.

Comédie tirée d’un substrat sérieux, nous ne sommes pas ici dans l’humour gras. Car si le slapstick et l’humour en dessous de la ceinture est bien présent, le film n’est pas gratuit. Il se moque d’un sujet hautement sensible en France : … les français. OSS 117, Hubert Bonnisseur de la Bath, agent des services secrets américains dans les romans des années 50 de Jean Bruce, est ici bien français. Franchouillard, même. Et c’est plutôt amusant de voir Hazanavicius décortiquer par le menu les travers du français moyen, inculte, sexiste et raciste qui pense apporter la civilisation et un certain savoir-vivre aux sauvages de ces pays exotiques. Ce premier opus (suivi quelques années plus tard par un second film et, dans les mois qui viennent, par un troisième en travaux actuellement) s’attaque à l’Égypte de Nasser et, plus généralement, aux musulmans.

Et ça touche. Ça sonne juste. Parce que, comme toutes caricatures réussies, cet OSS 117 ne déforme que légèrement nos travers, n’exagère que par petite touche, juste suffisamment pour rendre son personnage principal ridicule (« naaaan, je ne suis pas comme ça…« ) Les dialogues, ciselés, s’enchaînent à merveille entre Jean Dujardin qui bouffe l’écran avec son air de playboy abruti et un cast de seconds rôles particulièrement inspirés. Bérénice Bejo campe une locale qui résiste tant qu’elle peu à l’imbécilité de l’agent français. Aura Atika est parfaite en principe nympho, Richard Sammel en nazi nostalgique ou même François Damiens dans le rôle « du belge » ne palissent pas et prennent visiblement un malin plaisir à assumer leur rôle dans cette franche rigolade.

Au-delà de la satire, le film connait quelques moments de grâce quand le réalisateur sort de son script pour assumer un délire : l’emblématique scène du Bambino, en plus d’être raccord culturellement et historiquement parlant, est tout simplement magistrale. On rit de bout en bout. D’OSS 117 comme personnage hors de son temps, des dialogues précis qui font mouche, de la tête idiote de Dujardin « petit enfant vexé » quand il est confronté à plus malin que lui (ce qui arrive… très souvent). On rit beaucoup de nous-mêmes également. Ce qui est bien la preuve que ce Caire, nid d’espions, est bien plus malin que ce qu’il veut nous faire croire.

 

MIND MGMT

De Matt Kindt, 2012-2015.

Il y a bien longtemps en ces lieux, je m’exprimais déjà sur un autre comics indé de Matt Kindt, Du sang sur les mains, également publié aux formidables éditions Monsieur Toussaint Louverture. Prenons d’ailleurs quelques minutes, avant d’entrer dans le vif du sujet, pour une fois encore féliciter en encourager ladite maison d’édition. Née de rien il y a quelques années (de l’amour de l’impression, en fait, et d’un goût certain pour la littérature américaine sous toutes ses formes), l’éditeur a grandi pour s’imposer maintenant avec un catalogue cohérent, intelligent et accessible, tant en romans (avec de belles éditions grand format luxueuse suivie de version semi-poche très abordables) qu’en BD/comics.

Et c’est un véritable travail d’orfèvre qu’ils ont dû réaliser sur l’édition en trois tomes omnibus du roman graphique de Kindt. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris était déjà un exploit d’adaptation, justement reconnu à Angoulême. Et bien l’équipe de Toussaint Louverture réédite la performance avec l’adaptation de MIND MGMT. Chaque centimètre carré de chacune des planches est exploité par Kindt qui y glisse volontiers des indices, des explications ou des élucubrations diverses. Et l’adaptation française reprend cela à merveille sans rien entamé de la mise en page très recherchée et parfois carrément déstructurée de Kindt. Graphiquement, l’auteur continue d’exploiter le filon entamé avec Du sang sur les mains et son crayonné tantôt esquissé, tantôt plus travaillé. Le dessin a cependant plus d’ampleur et plus de constance que dans l’œuvre précédente et on sent bien la patte artistique qui se dégage. Au-delà des personnages, de leurs expressions faciales souvent fort bien rendues et dynamisme du trait, on retiendra cependant surtout un travail de mise en page aussi osé que significatif dans le récit.

Et qu’en est-il, de ce récit, justement ? Et bien c’est sans doute mission impossible que de le résumer en lui faisant honneur. En effet, MIND MGMT est un récit à tiroirs, où chaque vérité en cache une autre, progressant de digression en digression et d’époque en époque (évidemment pas dans un ordre linéaire). Le récit s’ouvre sur le quotidien de Meru, une autrice/journaliste en manque d’inspiration qui décide d’enquêter sur l’affaire étrange d’un vol à bord duquel tous les passagers ont perdu la mémoire, à l’exception d’un enfant et d’un passager qui semble avoir disparu à l’atterrissage. Bien vite, elle se lance en quête de ce dernier pour comprendre ce qui est arrivé. Mais avant d’atteindre son but, elle est contactée par des agents du FBI qui semblent s’intéresser très fort à ses recherches et est, parallèlement, poursuivi par deux tueurs que rien ne semble arrêter.

Derrière tout ceci, on comprend vite que se cache une organisation secrète, le Mind Management, qui regroupe des individus divers qui présentent un « don » (influencer les autres, lire l’avenir, persuader par le chant, effacer la mémoire, etc.) Ces « mutants » semblent cependant avoir été abandonné par leur pays, après que l’un d’eux ait causer un massacre ayant emporté la moitié des habitants de Zanzibar une quinzaine d’année plus tôt. Et c’est précisément cet ex-agent en fuite que Meru tente de retrouver sans le savoir…

Complot, espionnage, super-pouvoirs, amnésie, action et réflexion sur la nature humaine sont au programme de ce comics indépendant. Partant d’un postulat courant dans le genre, des mutants à la X-Men, MING MGMT traite son sujet de façon adulte, sombre et souvent mélancolique. S’il y a bien sûr un secret à découvrir, un méchant à affronter, c’est surtout le parcours initiatique de Meru et de ses quelques alliés qui est au cœur de la BD. C’est la véritable force de MIND MGMT : à travers ses indices savamment distillés au fil des planches, c’est un véritable drame humain qui se joue. Les motifs qui animent les personnages les remettent à notre niveau : vengeance, amour, soif de démontrer sa supériorité, faiblesse, abandon. Voilà qui ramène ces super-héros potentiels à ce qu’ils sont fondamentalement : des types comme vous et moi qui n’ont pas forcément choisi ce qui leur arrivait et qui n’ont pas la possibilité de faire machine-arrière, leur mutation les rendant par trop différents. Le parallèle avec X-Men est évident, mais le traitement est réellement différent : beaucoup plus adulte, conscient de soi.

Cependant, je dois bien l’avouer, MING MGMT, auréolé de son statut de perle de la BD américaine indépendante, ne m’a pas convaincu à 100%. Verbeux par moment, parfois un peu fatiguant à lire à tel point les planches peuvent être chargé d’informations parasites (dont on a peur qu’elle nous échappe, nous privant ainsi d’une clé de compréhension essentielle, alors qu’elles sont souvent anecdotiques), j’ai eu un peu de mal à entrer dans le récit et à réellement me sentir concerné par le devenir de Meru. Comprenons-nous bien : c’est de la très bonne BD, intelligente et bien écrite. Mais le scénario est parfois tellement (volontairement) déconstruit, faisant ressembler l’ensemble à une grande poupée gigogne dont on aurait mélangé les morceaux (je sais, c’est impossible, mais je n’ai pas trouvé mieux comme image !), que je me suis un peu paumé de temps à autre et qu’il a fallu faire un effort pour retourner dedans. Or, une lecture ne devrait pas demander d’effort inutile.

Le propos peut être complexe et la compréhension malaisée (j’ai essayé de lire Arendt dans le texte plusieurs fois déjà, mais mon petit cerveau n’est malheureusement pas assez développé pour suivre !), ce n’est pas un souci. Là où j’ai du mal, c’est quand l’effort est requis car il devient un gimmick : c’est de la BD intelligente car il faut faire un effort pour comprendre. Non : Shangri-la est de la BD particulièrement maligne et sa lecture est autrement plus fluide (alors que les concepts traités sont tout aussi sérieux, sinon plus). Bref, je crains que Kindt ne se soit un peu perdu dans des circonvolutions très chics, mais qui desservent son propos et, plus globalement, l’œuvre qui nous occupe aujourd’hui. Je passe rapidement également sur le dénouement qui est un ton en deçà des deux premiers tomes et qui semble à contrario un peu facile.

Retenons simplement que MIND MGMT est certainement une bonne BD, dont la patte graphique et la richesse du scénario valent certainement le détour. Je trouve seulement dommage que son auteur ait probablement un peu exagéré le côté « regardez-moi, je fais de la BD underground intellectuelle !« . L’œuvre aurait été un film (je ne le dis pas au hasard, bien sûr, les droits d’adaptation ayant été acheté depuis longtemps), on l’aurait dit calibré pour le Sundance. On a connu pire comme référence. Mais on a aussi connu mieux, comme bilan final.

Hadès Palace

De Francis Berthelot, 2005.

Je ne connaissais Francis Berthelot que pour l’essai Bibliothèque de l’Entre-mondes consacré aux transfictions, publié chez Folio SF en 2005 déjà. Mais je n’avais encore jamais rien lu de sa production romanesque. Voilà qui est chose faite avec ce court roman fantastique, lui aussi publié initialement en 2005. Tome 6 du grand œuvre de Berthelot, la saga Le Rêve du démiurge en comptant au total 12, Hadès Palace peut cependant parfaitement se lire indépendamment des autres titres. Si j’ai bien saisis le concept, si certains personnages sont communs à l’univers et se croisent d’un tome à l’autre, il n’en demeure pas moins que chacun nous conte une histoire indépendante.

Hadès Palace nous confronte avec le personnage haut en couleur qu’est Maxime Algeiba. Il s’agit d’un artiste de cirque/cabaret, connu pour ses capacités exceptionnelles de mime. Forte tête, volontiers crâneur, il est plus que flatté lorsqu’un inconnu qui se présente comme l’imprésario de l’Hadès Palace le contacte un soir dans un bar interlope où il vient de se produire. L’Hadès Palace a une réputation sulfureuse dans le milieu artistique : c’est the place to be, mais c’est aussi un endroit d’où l’on ne revient que rarement, visiblement, puisque nombre d’artistes ont rejoint ses rangs pour disparaître complètement de la circulation par après. Maxime accepte, bien sûr, de rejoindre les rangs de la troupe du mystérieux maître des lieux, Bran Hadès.

Cependant, il va bien vite déchanter : entraînements éprouvants, brimades, service de sécurité interne qui a la main lourde, torture au minimum psychologique, le Palace n’est pas aussi sympathique que les dorures qu’il exhibe a ses riches clients. Et il semble impossible de s’en échapper, par on ne sait quel obscur lien qui unit les artistes pleins d’espoir qui ont accepté de s’y produire et leur ténébreux hôte… Rondement mené, Hadès Palace nous ouvre les portes de l’imaginaire de Berthelot : gothique, par bien des aspects, glauque, parfois et ironique, souvent. La plume de Berthelot, intelligente sans chercher à impressionner, sert ce récit simple d’une littérale descente aux enfers d’un anti-héros qui n’a pas l’intention de se laisser faire.

On y croisera une galerie de personnages hauts en couleur, un amour certain pour les métiers de la scène, l’attirance au milieu du chaos ou encore la présence de quelques monstres très classiques sortis d’un film de la Hammer remis au goût du jour. Hadès Palace est donc un roman qui mélange les genres, qui s’attarde tant sur le développement de ses éléments fantastiques que sur une étude de mœurs dans un contexte quasi-carcéral. L’un dans l’autre, le roman est agréable à lire et se parcourt très vite. Peut-être même un peu trop. Et c’est probablement son défaut : à vouloir enchaîner les scènes rapidement, peu de personnages sont finalement développés et l’on reste par moment sur notre faim par rapport à certaines pistes évoquées au détour d’un chapitre. Évidemment, cette impression fragmentaire est sans doute corrigée par la lecture de l’ensemble de la saga, mais j’hésite encore à poursuivre plus avant. Si le livre est agréable, je n’en garde pas pour autant un souvenir impérissable et d’autres sagas dans ma PAL me font bien davantage de l’œil. Bilan finalement assez mitigé, donc.

Le clan Reynders

De Philippe Engels, 2021.

Voici le genre de littérature que je pratique peu. Les écrits « politiques » liés à l’actualité et les journalistes d’investigation qui livrent le fruit de leurs enquêtes donnent souvent des livres courts, parfois mordants, et rapidement dépassés et oubliés lorsque les bonnes feuilles ont été publiées dans la presse nationale et que le prochain scandale fasse oublier le précédent. Le clan Reynders, qui parle en somme nettement moins de Reynders, de son clan ou du MR en général et bien davantage d’un petit bonhomme à la réputation sulfureuse qui hante les couloirs de la SNCB depuis des lustres, le dénommé Jean-Claude Fontinoy, est totalement dans ce créneau.

Philippe Engels a le profil, pour ce genre de bouquin. Ex-pilier de la rédaction de l’Écho et du Vif, fondateur de Médor, il est spécialiste de la traque à la corruption, la fraude et autres joyeusetés. Et il a une plume amusante et amusée, n’hésitant pas à verser dans le ton familier et moqueur de l’investigation en lieu et place du ton souvent plus neutre des grands reporters politiques ou internationaux. C’est ce qui rend plaisante la lecture de son livre, divisé de manière assez inédites en chapitres qui sont autant d’adresses des méfaits du sinistre Fontinoy, méfaits qui émaillent une relation de plus de 30 ans maintenant avec son ami, son patron, son mentor, Didier Reynders.

Engels nous apprend que Fontinoy est un obscur cheminot arriviste qui s’est senti poussé des ailes à l’arrivée de Didier au board de la SNCB. Homme des basses œuvres, il n’a visiblement reculé devant rien pour servir l’hautain liégeois. Manipulation de marchés publics, délits d’initiés, chantages, menaces, harcèlements, enveloppes, … tous les classiques y passent. Et Le clan Reynders de se développer comme un mauvais vaudeville où l’amant ne prend même pas la peine de se cacher dans le placard et où, pourtant, le mari cocu semble malgré tout aveugle.

Car c’est ce qui m’a fait lire le bouquin. Cela parle d’un milieu professionnel dont je suis finalement assez proche, malheureusement pour moi. Et je connaissais la réputation de Fontinoy, sans jamais l’avoir pour autant rencontré. Car le livre ne dévoile finalement qu’un secret de polichinelles : dans le périmètre de l’État fédéral, à peu près tout le monde savait que Fontinoy était une éminence grise toujours dotée d’une zone d’influence grande et trouble (et qu’il avait un faible certain pour la gente féminine, même si cela n’est finalement que très peu abordé dans le livre). Engels y fait référence à plusieurs reprises : tout le monde le savait, mais tout le monde avait peur, car dans l’ombre de ce « petit homme » se cachait l’influence du grand Didier, qui survivra à toutes les crises et tous les scandales par sa gouaille et, il faut bien le reconnaître, son intelligence (de requin).

Cependant, je ne peux m’empêcher de douter à la lecture du bouquin. Pas de la culpabilité de Fontinoy ou des ordres troubles de Reynders, entendons-nous bien ; mais de la planification machiavélique de tout ceci. Cela fait trop longtemps que je travaille pour l’administration fédérale maintenant pour ne pas voir, dans au moins la moitié des « scandales » relevés par Engels, autre chose que de la simple incompétence. De la bêtise bureaucratique. Sans vouloir tomber dans le poujadisme de pilier de bar, il faut bien se rendre compte que les élites de l’État ne sont ni plus intelligentes ni plus professionnelles que les grands capitaines d’industrie. Et si le « bien commun » est chevillé au corps de la conscience professionnelle de certains (je continue à l’espérer : de la majorité !), il est également évident qu’il y a là quelques opportunistes pour lesquels être un commis de l’État n’est rien de plus qu’un job comme un autre, qui ne mérite pas que l’on fasse trop ou que l’on prenne trop de responsabilité. Tout pareil que dans les boîtes privées. Tout pareil que dans le « métier » politique, cessons d’avoir de tendres illusions.

Les procédures idiotes, les barrières administratives et les contraintes budgétaires aveugles imposées par un politique pour lequel le long terme se résume à trois ans donnent des actions aussi débiles que la vente de Tour des Finances pour un montant dérisoire. Qu’un investissement grandiloquent et illusoire dans une gare Calatrava à Mons. Que le dégel des intérêts des avoirs libyens pour satisfaire quelques créanciers qui pèsent plus que le brave Prince Laurent. Je ne pardonne pas. Je n’excuse pas. J’explique simplement que le système politico-administratif dans lequel ces décisions sont prises provoque ces idioties. Et qu’il crée les conditions dans lesquelles des parasites comme Fontinoy et consorts peuvent en toute impunité, juste parce qu’ils ont une gueule plus grande que les autres, s’enrichir personnellement sur le dos de la société. Pour éviter cela, il faut creuser encore davantage la distance entre le politique et l’administration et, si encore possible malgré cela, y chercher des gestionnaires compétents qui savent effectivement qu’un euro public n’est pas un euro privé. Et vous savez quoi, les amis ? Les régions sont encore bien pires. Voilà un article bien sombre, mes excuses pour ceci.

Bref, Le clan Reynders est un bouquin vite lu et, malheureusement, vite oublié. Il dénonce de bien tristes histoires, il met en lumière les basses vicissitudes de notre monarchie parlementaire. J’ai vu d’autres couleurs, d’autres partis, d’autres élus utilisés l’administration pour ses campagnes électorales, pour son profit personnel, pour « arranger » ses affaires. A gauche comme à droite. Est-ce que cela revient à dire « tous pourris » et à glisser vers des idéologies puantes ? Non, cela devrait être une leçon : seuls les meilleurs devraient être autorisé à gérer la « chose publique« . C’est un métier, assurément. Mais pas un métier comme les autres. J’y crois. Encore. Malgré tout. Dégageons les Fontinoy, mettons les Reynders devant leurs responsabilités, laissons de côté le pragmatisme pour nous assurer que l’éthique soit et reste l’idée centrale. Me voilà presque en campagne électorale…

Épées et magie

Édité par Gardner Dozois, 2017.

Publié une petite année avant la mort de l’anthologiste, Épées et Magie est donc l’un des derniers pavés de fantasy rassemblé par Gardner Dozois. Si l’homme est un auteur de fantasy et de SF peu prolifique, ses qualités d’éditeur/d’anthologiste ne sont plus à démontrer. Souvent associé à son vieux compère George R.R. Martin, Dozois a signé nombres d’ouvrages primés, allant du Hugo au Locus en passant par le World Fantasy Award. Au-delà de ces prix, il a surtout, des années 90 aux années 2010 contribué à découvrir et mettre en valeur nombre d’auteurs (exclusivement nord-américains, il est vrai) de qualité dans la fantasy et le SF. Attentif aux évolutions des genre, il a très tôt repéré, par exemple, le virage dark fantasy que le genre a pris à l’aube des années 2000. Dans ces colonnes, nous avions déjà abordé l’anthologie Dangerous Women, cosignée par R.R. Martin, qui recélait autant de textes excellents que des nouvelles plus anecdotiques. Et qu’en est-il de ce volume Épées et magie (dont le titre anglais, The Book of Sword, est nettement plus cohérent avec son contenu…) ?

Après une courte introduction de l’anthologiste sur les épées légendaires que l’histoire à retenu, le bouquin s’ouvre sur Que le meilleur gagne, de K. J. Parker. Une histoire sombre, brute, qui sent le métal et le sang. Je ne connaissais pas l’auteur, mais la nouvelle est clairement une entrée en la matière qui colle parfaitement au sujet et qui augure de bonnes choses. Un vieux militaire, reconverti en forgeron, accueille un jeune homme faussement naïf qui lui demande de forger la meilleure épée jamais forgée. Si la fin de la nouvelle est prévisible, son inéluctabilité n’en fait pas moins texte fort et marquant.

Le deuxième texte, L’Épée de son père, est signée de la main de Robin Hobb, aka Megan Lindholm. La nouvelle, qui ne s’encombre que très peu d’explications, se déroule dans l’univers de l’Assassin royal, saga fleuve qui a propulsée son auteure au panthéon de la fantasy mondiale. Le texte suit une jeune femme confrontée, dans son village de pêcheur, à l’attaque des pirates rouges et des terribles forgisés. Triste, glaçant, le texte se conclut en fin ouverte qui ne peut que pousser le lecteur à découvrir la saga fleuve s’il ne l’a pas encore fait (et je ne l’ai pas encore fait, pour être honnête !)

La troisième nouvelle est signée par la superstar Ken Liu, le chouchou de la planète SFFF depuis quelques années maintenant. Dans la veine des nouvelles de La ménagerie de papier, le texte qui nous est proposé ici, La Fille cachée, est effectivement un petit bijou de construction et un véritable plaisir de lecture. On y découvre une jeune fille enlevée par une ascète tueuse à gage pendant sa première véritable mission dans une Chine médiévale aussi inspirée que fantasmagorique. Très poétique et très spectaculaire. Du tout bon, même si la thématique de l’épée qui dimensionne à l’anthologie passe ici au second plan.

Le texte suivant, L’Épée de la Destinée, est signé de la main Matthew Hughes. Visiblement peu traduit en français, le nom ne me disait rien. Il signe pourtant ici un texte fort amusant, plein de rebondissements et de péripéties. S’il est moins sérieux que les textes qui le précèdent, il ne détonne cependant pas du tout dans une anthologie de fantasy : l’assistant d’un mage est occupé à voler une épée légendaire quand l’opération tourne au vinaigre. Obligé de fuir, il décide de quitter le pays pour éviter le courroux de son maître. Mais, comme de juste, il tombera sur un second mage encore pire que le premier qui est, lui aussi, fort intéressé par l’épée légendaire pour une toute autre raison. Mages sournois (et ridicules), gargouilles serviles, démons aussi terribles que philosophes sont au rendez-vous de cette parenthèse amusée. Du bon, encore !

La cinquième nouvelle est également signée par une autrice qui n’est que très peu, jusqu’à présent, traduite sous nos latitudes. Kate Elliott, pourtant, a du potentiel. J’imagine que ses séries, si elles sont à la hauteur de « Je suis bel homme », dit Apollon Freux, connaitrait un succès mérité. Le texte nous introduit intelligemment auprès d’Apollon Freux, un voleur mystérieux qui se révèle bien vite avoir des pouvoirs autres qu’un charme et une morgue à toute épreuve. On sent un univers qui se dévoile dans ce quelques pages, univers que l’on a hâte de parcourir plus avant. Dommage que le texte soit si court. Le texte suivant, de Walter Jon Williams (dont je ne connaissais que le Sept jours pour expier, publié chez Folio SF – un des rares titres de weird west publié en français !), est quant à lui plus anecdotique. Le triomphe de la vertu nous fait découvrir un aimable aristocrate désargenté qui joue les enquêteurs. Pas grand-chose de plus à dire que cela, si ce n’est qu’à nouveau le lien avec les épées du titre de l’anthologie est pour le moins tenu. Un texte plaisant, mais mineur et rapidement oublié.

Au contraire du texte suivant, signé de la main de Daniel Abraham. Et si le nom ne vous est pas familier, le pseudonyme qu’il utilise lorsqu’il écrit avec son collègue Ty Franck vous l’est sans doute davantage : il s’agit de James S.A. Correy, l’auteur de The Expanse et, par ailleurs, d’un proche collaborateur de George R.R. Martin pendant de nombreuses années. La Tour moqueuse est une nouvelle qui part d’un postulat classique : un voleur s’introduit dans une ville de campagne pour y retrouver un complice déjà dans la place et tenter de dérober une épée légendaire dans un tour magique à proximité. Cependant, les apparences sont trompeuses, à plus d’un titre. Et ce qui est espéré comme une libération n’est souvent qu’une illusion décevante. Un texte adulte, dramatique et puissant, encore un.

La nouvelle suivant a été pour moi l’occasion de lire pour la première fois du C.J. Cherryh, grand nom de la SF avec ses sagas L’Univers étranger et le Cycle de Chanur, entre autres. Hrunting, qu’elle nous présente ici, se plait à imaginer ce qu’il advient quelques années après les évènements décrits dans Beowulf. Froid, sombre, dans la thématique de l’anthologie, la nouvelle fait certainement le taf. Dommage qu’elle n’ait pas ce je-ne-sais-quoi en plus qui en fait un texte dont on se rappelle des années plus tard. La prochaine nouvelle, Une piste longue et froide, est une plongée dans l’imagination de l’Australien Garth Nix, publié uniquement en jeunesse en français grâce à sa série Les sept clés du pouvoir. On y suit Sir Hereward, le fils illégitime d’une sorcière et son acolyte Monsieur Fitz, un pantin de bois et maître du premier, dans leur traque d’un Dieu armé de bien mauvaises intentions. Amusant, bourré d’action, mais probablement un peu plus faible que la majorité des nouvelles de l’anthologie.

Alors que j’attendais à apprécier particulièrement la nouvelle suivante, Quand j’étais bandit de grand chemin, de l’excellente Ellen Kushner (dont j’avais particulièrement aimé Thomas le Rimeur), j’avoue n’avoir que des souvenirs très épars du texte maintenant que j’ai fini l’anthologie il y a quelques jours. Et ce n’est généralement pas un bon signe. Peut-être l’aurais-je aimé davantage si j’avais lu A la pointe de l’épée, avec lequel cette nouvelle partage le cadre, mais comme ce n’est pas le cas, le texte n’a tout simplement pas marché sur moi. Dommage, sans doute. Au contraire de la prochaine nouvelle. La fumée de l’or est la gloire laisse rend parfaitement hommage à la gouaille si particulièrement de Scott Lynch. On retrouve ici un petit voleur, à la façon de son désormais célèbre Locke Lamora, embarqué dans une chasse au dragon légendaire. On pardonnera à Lynch de n’avoir pas placé l’épée au centre de son récit mais de s’être davantage orienté sur ce que c’est réellement d’être un aventurier dans une histoire de fantasy où, ostensiblement, on n’a pas le niveau des ennemis en face. Du tout bon.

Le texte suivant, L’Énigme Colgrid, est également un peu hors sujet. Point d’épée comme argument principal de la nouvelle, ici. Mais Rich Larson, encore un auteur qui n’est que très peu traduit, livre du bon boulot. Deux voleurs (c’est une constante, on aime bien les voleurs dans la fantasy moderne !) se retrouve bien malgré eux dans un décor qui hésite entre le steampunk et le post-apocalyptique pour faire ouvrir un coffre à la serrure complexe qu’ils viennent de délester à son précédent propriétaire. Pour tout paiement, l’experte qu’ils espèrent voir ouvrir leur larcin réclame leur aide pour se venger d’un baron local de la drogue. Noir, bourré d’action et de plans machiavéliques, la nouvelle fonctionne à merveille même si elle repose sur des mécanismes classiques du pulp (ici très intelligemment mis à jour).

Le Mal du roi, d’Elizabeth Bear -que je découvre ici-, est également une bonne surprise. Dans un monde oriental que l’on ne fait ici qu’esquisser, on suit ici la recherche d’une femme, porte-voix d’un empereur statufié, aidé de deux gardes du corps, un homme métallique et un aventurier des sables, sur une île inhospitalière. Elle vient y chercher l’or des empereurs du passé pour permettre à son peuple de survivre. Construit comme une aventure d’Indiana Jones mêlée de fantastique, la nouvelle livre aussi quelques considérations intéressantes sur la famille, la filiation et le sens de la vie. Pas mal, pour un texte de 50 pages.

L’antépénultième nouvelle de l’anthologie, La Cascade, une nouvelle de flingues et sorcellerie, est atypique. Point d’épée ici, puisqu’on y suit une aventure d’un pistolero toxicomane et chasseur de prime. Violent, agressif, le texte de l’israélien Lavie Tidhar est une belle entrée en la matière pour découvrir cet auteur malheureusement pas encore traduit chez nous. Et l’avant-dernière, L’Épée Tyraste, est également une belle découverte. Cecelia Holland, surtout connue pour ses romans historiques, rédige ici une histoire de vengeance sombre et froide à la cour d’un roitelet viking fourbe. Plus classique dans son approche et dans son thème, l’utilisation intelligente de l’épée, au cœur de l’anthologie, offre un twist attendu mais satisfaisant en conclusion de sa nouvelle.

Et l’anthologie se conclut finalement sur nul autre que sur George R.R. Martin. A l’instar du dernier texte de la première partie de Dangerous Women, l’auteur nous plonge une nouvelle fois ici en plein Westeros. Les Fils du Dragon nous parle, il fallait s’y attendre, des conflits dans une fratrie targayenne. Qu’est-ce qu’on rigole avec les Targayens ! Toujours une bonne occasion de s’en mettre plein la tronche en emportant la moitié des Sept Royaumes dans leur folie atavique. A nouveau, R.R. Martin dresse ici, en un peu plus de 60 pages, une véritable page d’histoire de son monde fictif, situé quelques centaines d’années avant les évènements du Trône de Fer. Condensé en ces quelques pages, on y suit des évènements sur deux générations avec nombre de morts, de trahisons et de coups bas. Presque autant que dans la saga fleuve qui fit les beaux jours d’HBO jusqu’à la honnie huitième saison. Que dire ? C’est davantage une chronique historique qu’une nouvelle, mais c’est évidemment efficace, comme toujours avec R.R. Martin. Petit regret cependant : les évènements et les noms s’enchaînent tellement vite qu’il est malaisé de bien saisir les jeux de pouvoir qui lient les uns aux autres, sachant que les alliances et inimités ne sont évidemment pas les mêmes que celles que l’on découvre au temps de sa descendante, Denaerys Targayen, la Mère des Dragons.

Vous l’aurez saisi, Épées et Magie est une très très bonne anthologie qui offre un véritable best off de ce que la fantasy anglo-saxonne a de meilleur à proposer ces 10 dernières années. Là où j’avais beaucoup plus de doute sur la qualité de certains textes de Dangerous Women, je n’ai que très peu de réserve sur celui-ci. S’il y a bien une ou deux nouvelles plus passe-partout, la qualité de l’ensemble est tellement haute qu’il serait vraiment dommage de passer votre tour. A la condition, bien sûr, que vous aimiez la fantasy et que les textes plus sombres ne vous effraient pas.