Petites histoires de la Science-Fiction française

D’Alain Grousset, 2025.

Sous-titré : Mémoires d’un demi-siècle de la SF française : 1945-2000

Reprenons le clavier après une longue absence, qui n’en a pas moins été productive en lectures et visionnages divers, pour parler un court instant d’un essai consacré à la SF française, publié l’année dernière chez ActuSF. Après être passé pas loin du dépôt de bilan, les éditions ActuSF poursuivent donc leur vocation de publié non seulement des nouveaux auteurs francophones, mais aussi des essais de diverses factures sur les littératures de l’imaginaire. La maison d’édition toute désignée, donc, pour publier cette somme mémorielle d’Alain Grousset.

Si le nom ne m’était pas familier, c’est sans doute parce que ce grand arpenteur des conventions de SF et fin connaisseur du milieu est avant tout un auteur jeunesse et que j’avoue lire ou avoir lu assez peu de littérature fantastique estampillée jeunesse. N’y voyez pas une forme de pédanterie mal placée : c’est simplement que je lisais moins étant enfant et finalement assez peu de fantastique ou de SF, qui m’attiraient davantage sur grands et petits écrans. Je vois parfaitement bien, avec deux enfants encore relativement jeunes, comment cette littérature particulière peut être la porte d’entrée vers une littérature plus complexe et plus adulte. C’est simplement que j’ai sauté l’étape.

Mais revenons à Alain Grousset. De son propre aveu, il a attendu l’âge de la retraite officiel pour se consacrer, trois ans durant, à coucher sur le papier ses souvenirs personnels ou reconstruits à partir des revues et fanzines dédiés et former, par leur addition, une histoire de la SF française d’après-guerre. Bien qu’il ne prétende pas avoir écrit une histoire à vocation encyclopédique, mais bien des histoires, personnelles, parfois anecdotiques, le tableau qu’elles dressent ensemble ressemble pourtant à s’y méprendre à un histoire tout ce qu’il y a de plus sérieuse de la SF française. Alors, bien sûr, pas de chapitre thématique ou de grandes envolées théoriques dans ce recueil, mais, par l’accumulation d’anecdote, le lecteur attentif identifiera aisément les grands « courants » de la SF, s’organisant régulièrement dans la sempiternelle querelle des anciens et des nouveaux, des conservateurs et des progressistes, des auteurs qui ne jurent que par le divertissement ou, au contraire, par le message.

Organisé assez simplement de manière chronologique, l’essai brosse un portrait d’un genre mal-aimé, méprisé, mais devenu pourtant mainstream en ce première quart de vingt et unième siècle. Presqu’exclusivement consacré à la science-fiction – et non à l’imaginaire ou à la fantasy, la construction linéaire est cependant souvent mise à mal par les apartés de l’auteur qui, au fil de ses souvenirs, brosse parfois le portrait d’un auteur, d’une maison d’édition ou d’une revue sur plusieurs décennies avant de revenir dans le passé et de reprendre son compte-rendu annuel des évènements marquants. Si ces ruptures sont bienvenues, elles provoquent cependant un léger problème : les évènements déjà racontés ont tendance à être commentés une seconde fois lors de la recension des années ultérieures. J’y reviendrai.

Que retenir de ce portrait de la SF française, me direz-vous ? Eh bien je retiens surtout son étroitesse. Pas d’esprit ou d’ambition, mais bien sa taille réduite, littéralement. Après une première décennie d’immédiate après-guerre surtout dominée par des « anciens », très marqués par le style pulp américain d’avant-guerre et souvent assez réactionnaires (Grousset a le mérite de ne rien cacher sur les accointances politiques parfois très ambiguës de certains auteurs, à l’instar du passé vichyssois assumé d’un René Barjavel, par exemple), il faut attendre la fin des années 50 pour voir émerger une nouvelle génération d’auteurs qui créeront une SF plus intellectuelle, politique, porteuse de message, qui florira dans les années 60 tout en réussissant l’exploit de rater 68. Ce qui transparait surtout, c’est que ces auteurs ne sont finalement qu’une poignée, si l’on ne compte que les auteurs et les éditeurs effectivement influents. D’un Michel Jeury à un André Ruellan, de Jacques Sadoul à Gérard Klein, on croisera à de très nombreuses reprises dans ces pages des noms que tout amateur de SF a déjà croisé dans ses vielles éditions J’ai Lu, Fleuve Noir ou autre.

Car c’est bien là aussi l’une des conclusions cinglantes de cet essai, conclusion pourtant informulée : le temps passe et les noms autrefois inévitables s’effacent de la mémoire collective à grande vitesse. Il faut en effet aujourd’hui compter sur l’attachement de certains éditeurs spécialisés et davantage passionnés que commerciaux pour encore avoir accès des auteurs autrefois de premier plan. Qui lit encore aujourd’hui du Ayerdhal ? du Jean-Pierre Andrevon, au-delà de ces deux ou trois best-sellers ? Ou même du Gérard Klein (qui, il est vrai, à davantage dominé le monde éditorial français de la SF que la littérature en question) ? Même des étoiles filantes, émergeantes en dehors du sérail, à l’instar d’un Serge Brussolo, sont finalement peu lues aujourd’hui et publiées de manière presque patrimoniale chez Gallimard (dans sa collection Folio SF, héritière des collections Anticipation et, en partie, de Lune d’Encre). Evidemment, on pourra arguer que ce n’est pas une particularité française : qui lit encore Clifford D. Simack en-dehors de Demain les Chiens ?

Pourtant, même les grands noms francophones resteront toujours dans l’ombre de la seule SF qui comptait alors, la SF américaine. L’essai d’Alain Grousset y revient à de multiples occasions : la SF française est en fait un genre mort-né. Si elle eu rarement l’occasion de naître et de renaître, elle a toujours vécu dans l’ombre de sa cousine anglo-saxonne. Les chiffres ne mentent pas : quelque soit la décennie envisagée, il semble y avoir une constance ; la SF américaine vend toujours plus que la SF française, à tel point que les auteurs français ont multiplié les pseudonymes américanisant (et pas seulement dans la SF ; c’est exactement ce qui a poussé Boris Vian à utiliser le patronyme de Vernon Sullivan à partir de J’irai cracher sur vos tombes, avec comme résultat de vendre beaucoup plus). C’est par exemple ce qui donna Kurt Steiner en lieu et place de d’André Ruellan. Et cette double domination éditoriale et économique a provoqué en quelque sorte l’anémie d’une niche littéraire mal-aimée et maltraitée. En l’absence d’éditeur francophone donnant sa chance à de jeunes auteurs, en l’absence d’une diversité de revues spécialisées (on ne compte pour finir que trois revues d’importance, Fictions, Galaxie et, plus récemment, Bifrost, qui est la seule encore vivante), il y a peu de terrains d’essai pour de jeunes auteurs francophones des littératures SFFF, peu d’endroits où envoyer une première nouvelle, obtenir des conseils éditoriaux et bénéficier d’un public bienveillant tout en restant suffisamment critique. Au lieu de cela, on a des éditeurs qui passent parfois trente ans à dire qu’ils ne publient pas de français car « leur production n’atteint pas les niveaux attendus ». C’est peut-être vrai, à défaut d’avoir pu s’améliorer dans un cadre professionnel, mais c’est surtout vrai d’un point de vue économique : il coute moins cher d’acheter les droits d’un best-seller américain ayant fait ses preuves, de payer un montant ridicule pour la traduction (souvent d’une qualité toute relative, le prix à la page expliquant sans doute cela), que de payer des avances à des auteurs francophones qui vendent moins.

Et ce n’est pas le nez creux de Jacques Sadoul, le premier a voir publié de la SF dans une collection poche qui ne lui est pas dédiée et, donc, le premier à avoir obtenu des chiffres de vente à six chiffres en francophonie, qui inverse la tendance. Il est, lui-aussi, très discret pour soutenir un écosystème francophile, même s’il est de toutes les conventions, de toutes les rencontres et qu’il a œuvrer de manière assez opportuniste à la mise en avant d’un genre qui n’est aujourd’hui plus un sous-genre. Je retiens encore du bouquin que les quelques grands noms francophones classiques, devenus des références internationales dans la SF, à l’instar de Pierre Boule et sa fameuse Planète des singes, sont des auteurs qui ne fréquentaient pas le milieu et ne se réclamaient pas d’un style. Comme quoi, s’affranchir des étiquettes et ne pas se laisser ghettoïser était sans doute la bonne formule.

Au-delà de ces grandes lignes de force, l’essai de Grousset est évidemment riche en anecdotes, comme l’auteur le souhaitait. Certains récits tiennent davantage de la comédie humaine que de la grande Histoire (les inimités personnelles, les jalousies, l’amateurisme, etc.), mais l’ensemble produit une esquisse de ce qu’était un milieu, une réalité d’auteur pendant plus de cinquante ans, avec ses hauts, ses bas et ses nombreuses périodes à l’encéphalogramme plat. Car, entre les classiques que l’on cite toujours aujourd’hui comme des références, il y a aussi nombre d’années creuses où les fans n’ont à se mettre sous la dent que les disputes par revue interposée, le maigre contenu éditorial de Galaxie répondant à Fictions et vice-versa. C’est aussi ça, l’histoire d’un microcosme qui s’est souvent regardé le nombril.

Il est n’est d’ailleurs pas anodin que Grousset s’arrête à l’orée des années 2000. Au-delà de la symbolique de la date (forcément emblématique pour la SF du XXème siècle), elle correspond également à l’essor d’une génération qui s’affranchi d’un microcosme littéraire, d’une société assez fermée d’auteurs qui défendent jalousement leurs positions et n’acceptent pas facilement de nouveaux venus. Ou, pour être plus précis, l’écosystème existe toujours : il devient cependant global et s’affranchi d’écoles de pensée précises grâce aux côtés positifs d’Internet, qui ouvre le monde à d’autres types de références et d’autres opportunités. Il suffit de voir l’évolution des rayons SFFF des librairies généralistes qui ne sont plus dominées par des noms anglo-saxons, mais par des noms provenant de partout dans le monde désormais (même si une nouvelle uniformité semble se dessiner notamment à travers des couvertures interchangeables et très inspirées de la littérature « romance » que je trouve personnellement assez laides et peu inspirantes). Les « nouveaux » français, belges, québécois s’affranchissent maintenant du modèle américain et ne sont pas ou plus censurés par la critique acerbe d’un Fictions ou d’un Bifrost qui tuerait leur carrière. On se forge désormais sur les réseaux et on s’essaie sur les forums de niche. Ce n’est pas forcément plus agréable, mais ça multiplie très largement les portes d’accès.

Je finirai cette courte chronique par un bémol assez important. Si je continue à saluer les éditions ActuSF pour leur courage éditorial (je doute que cet essai histoire soit tirer à plus de quelques milliers d’exemplaires), il serait peut-être temps qu’ils investissent dans un nécessaire relecteur. Pas uniquement pour des raisons orthographiques et grammaticales (l’essai n’en est pas exempt, comme nombre d’autres titres d’ActuSF), mais aussi pour des raisons réellement éditoriales : une relecture attentive aurait permis de fluidifier grandement le texte d’Alain Grousset et de lui éviter nombre de redites. Comme je l’ai dit plus haut, en raison de la forme anecdotique de l’ouvrage et de la tendance à l’aparté de l’auteur, nombre d’informations sont répétées et répétées à de multiples reprises dans le livre. Evidemment, si l’on compulse l’ouvrage à la manière d’un dictionnaire historiques, en se focalisant sur une année, un auteur ou une revue, ce n’est pas bien dramatique. En revanche, en lecture linéaire, c’est assez pénible : on aurait bien aimé lire d’autres épisodes, d’autres anecdotes, plutôt que d’en voir certaines répétées cinq ou six fois. Il n’en demeure par moins qu’il s’agit là d’un très intéressant effort de la part d’Alain Grousset d’ActuSF de documenter un genre qui, à l’époque, ne bénéficiait absolument pas d’un quelconque intérêt scientifique et, donc, qui ne peut se raconter qu’à travers des souvenirs personnels, forcément partiaux mais riches d’informations pour les amateurs du genre.

Samuel

D’Emilie Tronche, 2024.

Une fois n’est pas coutume, parlons série d’animation française. 21 épisodes de 5 minutes en moyenne, pour être plus précis. Emilie Tronche, dont il s’agit ici de la première création, a sans doute être relativement surprise quand les premiers concepts qu’elle dessina et anima il y a quelques années ont attiré l’attention d’un producteur, d’une petite équipe d’animateurs et d’Arte. Résultat, des millions de vue sur les réseaux sociaux (la série est diffusée gratuitement sur la chaîne YouTube d’Arte et des extraits sont diffusés sous forme de shorts sur TikTok, notamment) et une reconnaissance internationale tant de la part du public visé (les enfants, les préados) que de la critique bien-pensante (Télérama abonde).

Et de quoi ça parle, tout ça ? Eh bien c’est assez simple : des déboires quotidiens d’un enfant de dix ans, Samuel, qui grandit, entouré de ses potes et qui commence à s’intéresser aux filles. A la grande Julie, en particulier. Et pas grand-chose d’autre. Chaque épisode est une petite tranche de vie, la plupart du temps introduite par les confessions de Samuel à son journal intime sur la journée écoulée. Les 21 épisodes s’étalent sur une année, débutant par les 10 ans de Samuel et se concluant sur l’anniversaire de ses 11 ans. Année de transition importante dans l’éduction française, puisqu’elle est marquée par le passage en CM1, chez « les grands« , où l’on quitte l’enfance insouciante pour devenir un petit ado en devenir.

Et c’est là qu’on doit tirer notre chapeau à Emilie Tronche. Elle scénarise, dessinne, anime et double toutes les voix. L’écriture de la série en particulier, ses dialogues, son rythme particulier marqué par des temps morts aussi lourds de sens que ses plus truculents échanges, est un véritable petit bijou. Toujours drôle sans être condescendant envers son sujet, chaque épisode est un témoignage précieux de ce que nous étions, de ce que nous vivions, lorsque nous avions le même âge. Bien sûr, nos références ne sont pas les mêmes que des gamins de 10 ans des années 2020, mais les drames de l’enfance sont intemporels.

La poésie de ces tranches de vie sont renforcées par un choix graphique audacieux : comme vous pouvez le voir ci-dessus, le character design est super simple, rond, faussement tracé à la main levée. Et les personnages évoluent dans des décors épurés, davantage évoqués que réellement dessinés. Le tout se marrie particulièrement bien avec le choix majoritaire du noir et blanc, grâce auxquels les aplats mettent en lumière l’essentiel : les émotions des personnages. L’animation marque là un tour de force : elle n’est jamais aussi formidable que dans ces moments de pause où seules les pupilles des protagonistes bougent, reflétant des réactions émotionnelles beaucoup plus intenses que ces mouvements presque imperceptibles.

Pour autant, l’animation n’est pas que simple. Emilie Tronche, qui a placé beaucoup de ses propres souvenirs dans les aventures du jeune Samuel, a apparemment une relation particulière avec la musique et la danse. Ce double attrait a des conséquences sur la série : les choix musicaux, qui généralement clôturent les épisodes, sont excellents et fort à propos. Plus important ; les protagonistes, parfois de manière totalement impromptue, s’expriment par la danse. Leurs émotions passent alors par leur corps, avec la grâce et la maladresse d’enfants de dix ans. Cela résonne particulièrement en moi, puisque j’ai moi-même un fils de 9 ans qui se prend actuellement pour Michael Jackson et qui, par le plus heureux des hasards, partage le même prénom que notre petit héros. Et je n’ai évidemment pas pu m’empêcher de projeter. Mais même sans cela, la grande aventure de la vie que traverse ce Samuel en un an, avec son pote tête-brûlée, son amour inaccessible, sa copine qui elle a des sentiments pour lui, est une histoire archétypique. La revivre, c’est plonger en territoire connu et pourtant c’est à nouveau être émerveillé. C’est presque la matière des mythes.

Résumons-nous : vous avez la possibilité de stopper ce que vous faites, là, maintenant, et de vous connecter sur la chaîne Youtube d’Arte (rappelez-vous, Arte est l’un des rares diffuseurs a avoir réussi à négocier l’absence de pubs sur Youtube, en plus !) et à bingewatcher 1h40 d’animation de qualité, poétique, amusante, émouvante, drôle, subtile et maitrisée. Vous avez été un enfant de dix ans un jour. Vous avez vécu ces premiers émois et ces péripéties qui vous semblaient à l’époque, les évènements les plus importants du monde. Alors je n’ai plus qu’une seule question pour vous : qu’est-ce que vous fichez encore ici ?

Le Voleur d’art

De Michael Finkel, 2023.

Sous-titré : Une histoire d’amour et de crimes

Michael Finkel est ce qu’il est convenu d’appeler un journaliste-écrivain. Il ne publie en effet pas des romans, mais des portraits d’hommes hors-norme moderne. Son premier coup d’éclat date d’il y a une vingtaine d’année lors de la sortie de True Story : Le Meurtrier et le Journaliste, dans lequel l’auteur décrit son expérience et la relation qu’il a établi avec un meurtrier écroué qui avait également usurpé son identité (celle de Finkel). Il y a une dizaine d’année, Finkel a récidivé avec l’histoire de Christopher Thomas Knight dans son livre Le Dernier Ermite, un ancien cambrioleur américain qui a décidé de vivre coupé de tous contacts humains dans une forêt du Maine entre 1986 et 2013. A la lumière de ces deux livres-témoignages, on constate une certaine attirance de la part de Finkel pour les personnages qui cumulent des destins extraordinaires et un certain mépris pour les lois (le premier était un meurtrier, le second un cambrioleur).

Quoi de plus logique, donc, pour Finkel, que de s’intéresser à l’histoire du français Stéphane Breitwieser, connu mondialement pour avoir été l’un des voleurs d’art les plus prolifiques de tous les temps, à égale mesure avec des personnages de fiction comme Arsène Lupin. Mais c’est précisément là où le bât blesse dès la quatrième de couverture pour moi : présenter un voleur de manière presque romanesque comme un équivalent du personnage inventé par Maurice Leblanc le rend dès le départ beaucoup plus sympathique qu’il ne l’est vraiment.

Revenons en quelques minutes aux faits. Stéphane Breitwieser est un alsacien dilettante, vivant chez sa mère et peu social qui, par ce qu’il décrit comme un concours de circonstances (mal-?)heureux, s’est un beau jour mis à voler des œuvres dans les musées européens. Il clamera, après avoir été arrêté des années après le début de ses méfaits, l’avoir fait par amour de l’Art et par amour de sa compagne d’alors, qui fut son assistante dans nombres de ses vols. Entre le milieu des années 90 et son arrestation en 2001, le couple Stéphane Breitwieser/Anne-Catherine Kleinklauss aura volé des centaines d’œuvres d’art de dizaines de musées européens. Après son arrestation, la police retrouvera une série de pièces dans un canal près de Mulhouse, apparemment jetées par la mère de l’intéressé après son arrestation. Des dizaines d’œuvres sur bois (peintures et autres) auraient été brûlées par sa mère également pour dissimuler les objets du délit et d’autres pièces n’ont jamais été retrouvées. Bref, un terrible gâchis pour la culture européenne en général, des mains d’un couple dont la motivation aurait été, d’après leurs dires, l’attirance pour le beau. Car, toutes ces années après, il n’a en effet jamais pu être démontré que le couple en avait fait un quelconque commerce. Ils volaient et, disaient-ils, entreposaient lesdites pièces dans leur chambre commune, à l’étage de la maison familiale, pour « leur plaisir personnel« .

Et c’est exactement le discours que reprend Finkel dans son bouquin, rédigé sur base d’entretiens avec l’intéressé et différents protagonistes (un ami cadreur, certains policiers, des témoins directs ou indirects) bien des années après le propre livre de Breitwieser, Confessions d’un voleur d’art, publié en 2006. Et le bouquin de Finkel est bien construit, malgré un style un peu quelconque, partant d’un premier portrait du voleur, développant ses principaux coups d’éclat et commentant largement son arrestation et les suites de celle-ci. J’ai cependant un problème de fond avec l’histoire, comme vous l’avez sans déjà compris : j’ai beaucoup de mal à voir les protagonistes principaux comme de gentils idéalistes. Il est d’ailleurs notable que le voleur donnant son titre au bouquin, en filigrane, fini par blâmer sa compagne comme muse de ses vols et sa mère comme complice silencieux et destructrice du patrimoine élégamment emprunté.

Je n’en crois rien. M. Breitwieser est un cleptomane qui a profité du manque de moyens de nombre de musées locaux pour assouvir ses pulsions. Je suis prêt à croire qu’il n’y avait pas là d’intentions bassement pécuniaires, le dossier ne présentant aucune tentative de vendre les œuvres qu’il avait volé. Mais son discours justificatif disant qu’il empruntait là des œuvres mal mises en valeur afin d’en profiter pour lui seul se fissure déjà à sa première arrestation en Suisse, après s’être fait prendre à la suite d’un vol raté dans une galerie commerciale. Et une galerie commerciale n’est pas un musée : les œuvres qui y sont exposées ne sont pas des œuvres mal mises en valeur par des musées désargentés dont on pourrait imaginer « sauver » les œuvres pour profiter d’une forme d’onanisme artistique. Non, ce sont des œuvres vendues au profit des artistes (ou d’autres propriétaires) pour l’onanisme artistique d’un nouveau propriétaire. Donc son acte est bien un simple vol. Et la boulimie dont il fit preuve après quelques années, volant plusieurs pièces sans réel intérêt pour celles-ci, les conservant mal chez lui, voire les abimant définitivement, confirme que l’attrait pour l’art n’est qu’une excuse. Preuve ultime, après avoir été libéré après quelques années de prison, il a été repris pour vol à l’étalage, confirmant en cela sa cleptomanie maladive.

Je suis donc assez peu convaincu par ce portrait d’un triste individu et par le choix de Finkel de lui trouver toutes sortes de circonstances atténuantes ou d’excuses. Je peux comprendre qu’il ait été charmé par le bonhomme, les grands artistes de la cambriole pouvant se revêtir d’un manteau de romantisme, mais la conclusion reste la même. A cause d’un imbécile qui se croyait tout permis, la France, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark ont irrémédiablement perdu une partie de leur patrimoine. Et si les différentes polices concernées semblent assez inefficaces, je peux comprendre leur incompréhension face à un profil il est vrai atypique. Reste un livre qui ressemble par bien des aspects à une variante du syndrome de Stockholm : Finkel, apparemment attiré par les personnages aux marges de la légalité, fini par pardonner aux criminels. Sans doute très chrétien, mais à côté de la plaque à mes yeux.

From Russia with Love

De Terence Young, 1963.

On prend les mêmes et on recommence ! Moins d’un an après Dr. No, Sean Connery est de retour sous la caméra de Terence Young dans l’adaptation du cinquième tome de la série de romans d’espionnage du britannique Ian Fleming. On se fiche donc très clairement de la chronologie des romans qui, s’ils partagent en effet une série d’ennemis communs, ne s’embarrasse pas d’une linéarité scénaristique très importante. On verra donc les méchants de ce deuxième film, cinquième roman, faire référence à la mort méchant du premier film, sixième roman. Au diable la continuité ! Point mineur que cela. Ce qui frappe surtout avec ce second film, c’est que bien que ce Bond soit encore davantage dans la veine du film policier/d’enquête que dans le style film d’action qui caractérisera la suite de la saga, ce Bons Baisers de Russie bénéficie clairement d’un budget plus élevé. En effet, si le premier long avait effectivement été tourné sur place en Jamaïque, la plupart des sets extérieurs sentait la production un peu cheap, avec des routes désertes et des décors assez plats. Celui-ci, qui se passe en partie à Venise (images d’illustration uniquement) et, surtout, à Istanbul, exploite bien davantage ses décors dans de nombreuses scènes extérieures (de l’intérieur de Sainte-Sophie aux fameuses citernes stambouliotes, alors encore immergées).

Le dépaysement propre aux films de Bond s’illustre donc davantage dans ce deuxième long, même si l’on quitte ici la mer des caraïbes pour l’imagine du Proche-Orient, à une époque où la Turquie et sa capitale en particulier représentait encore la porte de l’Orient et ses fantasmes des marges/marches de l’Europe. Sean Connery reprend donc le rôle de Bond pour un deuxième opus qui, bien qu’encore très classique dans sa forme (comme dans le Dr. No, il y a par exemple un court plan où l’on voit et on entend un contrôleur aérien à Istanbul appeler Londres pour explicitement dire que l’avion de Londres à bien atterri : le plan ne sert à rien dans l’histoire, à part à confirmer au spectateur de ce début des années 60 qu’on a bien changé de décors), accélère son rythme pour proposer davantage à ses afficionados. Il y a en effet moins de temps mort et moins de scènes mécaniques façon « X reçoit l’info Y, il la vérifie en allant à Z et revient interroger ou confronter W« . Pour autant, le scénario reste relativement classique et tourne autour de l’inévitable McGuffin.

Le film débute avec une course-poursuite dans un labyrinthe végétal, au terme de laquelle Bond se fait assassiner par un blond antipathique et mutique. Nous découvrons alors que ce n’était pas Bond, mais un autre homme portant un masque et servant à l’entrainement d’un tueur du SPECTRE. Ceux-ci, dont nous découvrons rapidement trois autres membres, le numéro 1 et son fameux chat (Ernst Stavro Blofeld, dont on connait bien sûr la longévité dans la saga), la diabolique Rosa Klebb, ancienne colonelle du SMERSH (services secrets soviétiques) passée au SPECTRE et portant le numéro 3 et Tov Kronsteen, champion d’échec et mastermind du plan de ce film, portant le numéro 5 (pour rappel, le Dr. No portait le numéro 8). Ceux-ci sont donc épaulés par le tueur blond de la scène pré-générique, Donald Grant, joué par nul autre que Robert Shaw (mais si ! … c’est le propriétaire bourru du bateau de chasse dans le premier Dents de la Mer !).

Et le plan de Kronsteen, bien que relativement risqué, est assez simple : il veut profiter de la désertion de Klebb, méconnue de la diplomatie russe, pour manipuler une jeune employée de l’ambassade soviétique à Istanbul, Tatiana Romanova. Cette dernière doit faire croire à sa désertion à l’Ouest, emportant avec elle une machine servant à décrypter les messages secrets soviétiques (le McGuffin du film, basé largement sur l’Enigma, le fameux appareil utilisé par les nazis pendant la seconde guerre mondiale, dont le fonctionnement a été « craqué » par Alain Turing), en raison de l’amour qu’elle éprouve pour nul autre que James Bond, dont elle aurait découvert la photo dans un dossier. Bien sûr, même le SPECTRE sait que le prétexte est tiré par les cheveux mais compte sur le fait que même si cela sent le piège à 100 km, les Britanniques ne pourront tout simplement pas refuser une telle opportunité. Car le SPECTRE entend bien que la désertion de Romanova ait lieu, mais veut en profiter pour se venger de Bond en l’assassinant et ainsi récupéré la machine soviétique pour la vendre au plus offrant. D’une pierre deux coups.

Inutile de préciser que tout ne se passera pas comme prévu et que, bien sûr, James Bond sauvera la situation. On retiendra cependant de ce deuxième long plusieurs éléments importants : l’arrivée de Q et des gadgets (ici, une valise relativement anodine qui compte pièces en or, munitions, poignard et un système de gaz lacrymogène qui s’active en fonction de la manière dont on ouvre ladite valise), l’arrivée de Blofeld comme vilain récurent de la saga et bien sûr la menace de l’Est, l’Union Soviétique restant à ce moment de l’histoire comme le grand opposant aux régimes de l’Ouest (bien qu’on verra dans d’autres Bond que les deux fronts de la Guerre froide s’alignent quand il s’agit de lutter contre le SPECTRE ou d’autres vilains mégalomaniaques menaçant l’équilibre et/ou la sureté mondiale). Les méchants de ce deuxième opus sont un poil décevant : Kronsteen est surtout là pour expliquer le plan initial et se faire tuer pour démontrer le machiavélisme de Blofeld, Klebb, malgré des tendances sadiques et saphiques, est finalement assez peu exploitée et Blofeld est à peine montré (ce qui est logique, pour une première apparition). Grant, quant à lui, tient bien le rôle de l’assassin mutique qui « aide » Bond pendant la majeure partie du film afin de s’assurer que ce dernier ait bien le McGuffin en sa possession. Il perd de sa superbe à la fin du film quand il commence à parler et, surtout, quand il tombe dans le trope sans doute le plus moqué de la saga bond, à savoir expliquer l’entièreté des plans du méchant à Bond alors qu’il le menace de son arme et qu’il a bien l’intention de le tuer. Mais, bien sûr, c’est la loi du genre.

On n’oubliera cependant pas les différentes James Bong girl du film : la riche Sylvia Trench, toujours jouée par Eunice Gayson, qui se fait à nouveau larguer par Bond quand le devoir appelle celui-ci, les deux tsiganes d’un camp près d’Istanbul et bien sûr l’italienne Daniela Bianchi dans le rôle de Tatiana Romanova. Très belle femme, elle a cependant moins à donner qu’Ursula Andress dans Dr. No, puisque son rôle correspond davantage à celui-ci de la femme en détresse qui ne peut résister aux charmes de l’espion britannique. Maltraitée par ce dernier, on ne peut que s’amuser du dédain avec lequel il la considère quand il comprend qu’elle n’est pas au courant des détails du complot. Mais, après tout, comme le dit Ian Fleming lui-même dans l’un des bonus de l’édition BluRay du film dans une vieille interview à la BBC : « (il) écrit des livres pour des hommes adultes hétérosexuels qui fantasment sur la puissance« . Dont acte.

Mention spéciale également Pedro Armendáriz, acteur mexicain à la filmo assez fournie dans les années 50, qui incarne ici un parfait Ali Kerim Bey, le contact local du MI-6 à Istanbul. Dandy séducteur à la nombreuses progénitures (tous ses hommes de main sont ses fils, il n’a confiance qu’en eux), il est un parfait allié pour Bond tout au long du film. Comme d’autres alliés de l’espion (à l’instar du jamaïcain Quarrel dans Dr. No), il mourra à l’écran de s’être trop approché du britannique, entrainant l’ire de ce dernier et un désir de vengeance qui s’exprimera assez clairement dans la confrontation finale avec Grant. L’acteur, excellent dans ce rôle, était malheureusement atteint d’un cancer, qui ne se remarque pas du tout à l’écran, et a fait le choix de se suicider quelques semaines après la fin du tournage. Paix à son âme, lui qui avait joué pour John Ford, John Huston ou encore Luis Buñuel.

Concluons donc cette courte critique par un avis plus court sur ce deuxième volet en tant qu’objet filmique indépendant : on est face à une grosse production, à l’échelle de ce début des années 60, qui surfe sur l’exotisme des situations, du Bosphore au voyage en train qui rappelle l’Orient express, du camp de gypsies où la danse du ventre est à l’honneur aux lagunes de Venise. Et on a un Bond malin, toujours aussi charmeur ou violent, en fonction des circonstances, moqueur à l’occasion, quittant ses habits de détective pour celui, plus affirmés, d’espion. La scène de combat final est également plus musclée et impressionnante que la conclusion du Dr. No, même si le décor est moins exotique. On a malgré tout droit à quelques explosions pyrotechniques, notamment dans la scène de course-poursuite en hors-bords, scène appelée à devenir un grand classique de la saga. Terence Young, qui a manifestement plus de moyens que dans le premier opus, reste cependant très académique dans sa mise en scène, même si celle-ci profite de décors « in situ » qui enrichissent grandement le visuel du film. On est donc face à un Bond honnête où le rythme est toujours parfaitement acceptable malgré son âge, plein de rebondissements et d’intrigues. Un cran au-dessus du premier volet, donc, ne fut-ce que pour la qualité de la production.

PS: je reviendrai dans de prochaines critiques de la saga sur la raison pourquoi j’ai mentionné un univers étendu dans le premier article, ainsi que sur le rôle d’Harry Saltzman, sur lequel je me suis manifestement trompé.

James Bond will return.

Dr. No

De Terence Young, 1962.

Entamons ensemble un nouveau format sur ce blog, consacré à des séries et/ou à ce qu’il est convenu d’appeler désormais des univers étendus. Mais plutôt que de commencer de manière assez convenue par Star Wars, Marvel ou la Terre du Milieu, autant aller vers quelque chose de plus surprenant en se lançant dans la saga James Bond. Composée de 25 films produits par Eon, deux films indépendants (Casino Royale en 1967 et Never Say Never Again en 1983), de 12 romans et deux recueils de nouvelles signés Ian Fleming, la saga Bond fait partie de l’imaginaire collectif mondial depuis plus de 60 ans maintenant, ayant d’abord passionné les britanniques en mal de sensation à travers une série de romans de gare débutée dans les années 50 avant de changer drastiquement la forme des films d’action à partir des années 60, créant de nombreuses émules à travers les décennies, sans parler des nombreuses parodies assumées ou non assumées.

Le personnage de James Bond est par ailleurs devenu un archétype, un mythe moderne. Bien qu’absent des écrans depuis quelques années déjà, en l’attente de la perle rare qui remplacera Daniel Craig, Bond n’en demeure pas moins une valeur sûre de l’imaginaire collectif. Depuis quatre ou cinq générations maintenant, chacune a « son » Bond, qu’elle considère forcément le meilleur interprète, la meilleure version de l’espion britannique. Il est également l’image d’un idéal masculin relativement passéiste, où violence, alcool, répartie et une certaine forme de misogynie faisaient encore un cocktail attirant. Et la saga a également forgé une certaine forme de l’idéal féminin, à travers les multiples James Bond Girls, qui ont bien davantage évoluées au fil des décennies que leur partenaire de jeu. Bond est aussi une certaine idée de l’empire britannique, de la civilisation occidentale, de l’ostracisme exotique, concepts sentant le souffre dans le débat public d’aujourd’hui, mais que la saga a fait évoluer bon gré mal gré au fil des décennies. Bref, au-delà d’être une série de film d’action à grand budget, passant du film d’espionnage à la légère anticipation, c’est aussi un miroir : la saga Bond nous parle du temps du passe, de l’évolution de mœurs et des valeurs et, sur le tard, du décalage inévitable que les changements toujours plus rapides de ces valeurs provoquent.

Mais comme il faut bien commencer quelque part, parlons du premier film tiré des aventures littéraires de Fleming, à savoir Dr. No, plus connu en francophonie sous le titre de James Bond 007 contre Dr. No, puisque nous préférons apparemment être explicite dans nos serials. Ce premier opus, réalisé avec un budget modeste, est pour sa plus grande partie un film policier/d’espionnage britannique classique : à part quelques séquences tournées directement en Jamaïque pour assurer le dépaysement exotique du spectateur en salle de cinéma, la majeure partie de l’intrigue est une suite assez simple et explicites de scènes en intérieur où Bond, envoyé par son patron londonien pour enquêté sur la disparition inexplicable d’un agent de liaison et de sa secrétaire au bureau de Kingston, interroge des témoins, relève des preuves, explore des pistes et confirme des hypothèses. Même le Dr. No, dans la dernière partie davantage « grand spectacle » du long métrage, ne s’y trompe pas : il réduira l’espion élégant à « un stupide policier« .

Ce qui aurait pu se résumer à un film d’enquête avec un soupçon d’aventure est cependant complètement sublimé par une série de choix, choix pour partie issus des romans de Fleming et, pour une autre partie, créés par l’alliance créative de Terence Young et des producteurs Harry Saltzman et Albert R. « Cubby » Broccoli. Le réalisateur, de la vieille école anglaise, début à l’orée des années 50 par quelques films noirs et quelques films de guerre dont l’Histoire du 7ème art à perdu la trace. Il enchaîne ensuite avec des films d’aventure et des drames avant d’atterrir, un peu par hasard, sur l’adaptation du premier Bond au cinéma, alors que la saga est déjà depuis quelques années un succès de librairie en Grande-Bretagne (essentiellement). Bizarrement, le choix est fait d’adapter non le premier des romans (Casino Royale, 1953), mais le sixième tome, Dr No, publié quatre ans avant. Probablement parce que le cadre du roman est plus exotique, ajoutant un argument commercial au film. Je disais juste avant que Terence Young est tombé par hasard dans le projet, mais ce n’est évidemment pas tout à fait vrai. Broccoli, qui avait réussi à sécuriser les droits d’adaptation de la série (on verra les années suivantes que ce n’est pas tout à fait aussi simple), a débuté sa carrière de producteur par le film de guerre Les Bérets rouges, réalisé par Terence Young en 1953, avant de produire trois autres de ses films en 1956 et 1958. Donc les deux hommes se connaissent et savent travailler ensemble, ce qui semble être un grand avantage si l’on se fie à la réputation difficile de Broccoli comme producteur.

Et les deux hommes (Saltzman joue bien sûr également un rôle, mais de moindre importance créative) ont le génie créatif, l’intuition incroyable, peut-être dictée par des restrictions budgétaires ou par des conditions de plateau particulières, de mettre dès ce premier opus en place un certain nombre de tropes bondiens qui seront la marque de fabrique de la saga. Ainsi, le générique hyperstylisé, précédé de la fameuse scène où Bond tire sur le spectateur dans ce qui semble être le viseur d’un fusil, sont déjà là. Draguer Moneypenny également, tout comme la relation d’amitié et de mépris respectif entre Bond et son supérieur, M, qui n’est ici pas nommé. Mais bien davantage que ces gimmicks, c’est le casting parfait de Sean Connery, alors relativement inconnu, dans le rôle-titre qui marquera le personnage et son univers de manière tellement profonde que ses successeurs ne pourront se définir que par leurs traits communs ou divergents. Connery est sûr de lui, impulsif, dragueur, à la boisson facile, profite des femmes et use, par ailleurs, très explicitement de son permis de tuer. Ainsi cette scène où il tue de sang-froid un adversaire désarmé alors même qu’il n’a pas obtenu réponse à ses questions. On trouve encore dans ce Dr. No le premier usage de « la réplique qui tue« , ici incarnée par la réponse de Bond à un passant qui assiste, médusé, à l’explosion d’un corbillard en contrebas d’un fossé dans lequel trois assassins envoyés pour supprimer l’espion anglais périssent dans les flammes, situation à laquelle Bond répondra par un flegmatique « I think they were on the way to a funeral« .

On retrouve également les premières James Bond girls : Eunice Gayson, la riche Sylvia Trench qui tombe sous le charme de Bond et qui disparait de l’intrigue après quelques scènes, Zena Marshall, la traitresse que Bond consomme allègrement avant de l’envoyer paitre (au moins celle-ci survit, ce qui ne sera pas le cas de nombre d’autres James Bond Girls dans ce rôle) et enfin, la sculpturale Ursula Andress, dont c’est ici le premier rôle d’importance au cinéma, dans le rôle de l’iconique Honey Ryder (iconique sortie des eaux de la Mer des Caraïbes en bikini blanc). Et contrairement à ce que l’image d’Epinal laisse penser, ces dames, à l’exception sans doute de la facile Sylvia Trench au début de l’épisode, sont plus complexes que ce que l’on imagine. Honey Ryder, en particulier, malgré son patronyme ridicule, n’est pas juste une « Damsel in distress« . Elle aussi une femme indépendante qui sait faire usage de violence quand il le faut. J’avais totalement oublié ce cours passage où elle explique avoir été violée par son propriétaire après le décès de son père et s’être vengé en le tuant avec une veuve noire dans les jours suivants (histoire à laquelle Bond répond de manière assez amusée « Well, it wouldn’t do to make a habit of it« ). Et bien que son rôle reste relativement anecdotique, s’inscrivant dans le film un peu par hasard, elle n’en demeure pas moins elle aussi un modèle auquel toutes les autres actrices endossant ce rôle parfois ingrat de l’objet du désir seront comparées impitoyablement au fil des décennies.

Reste bien sûr un dernier trope bondien encore à commenter ici : le vilain (mot beaucoup plus adéquat que méchant). Et c’est le Dr. No qui donne son nom au film qui a le grand avantage d’ouvrir le bal. Génie criminel froid et calculateur, il introduit par ses inévitables monologues explicatifs non seulement ses plans machiavéliques pour détourner les fusées américaines de leur objectif, mais également l’organisation SPECTRE, qui donnera quelques-uns des méchants les plus mémorables de la saga. Pourtant, ce n’est pas le point fort de ce premier opus. Arrivant très tard dans le long métrage, il n’y a finalement que peu de scènes pour imposer un souvenir vivace dans l’esprit des spectateurs. Il a bien sûr une base secrète over-the-top et se délecte d’un échange intellectuello-cynique avec Bond, mais il est aussi assez anecdotique. La scène du repas partagé, où l’on insiste sur ses mains robotiques, perdues apparemment à cause d’un incident dû à la radiation nucléaire, est nettement plus satisfaisante que la confrontation finale avec Bond dans la salle du réacteur nucléaire, assez mal chorégraphiée et finalement peu spectaculaire. Mettons cela sur le compte du peu de moyens alloués à ce premier long métrage, le budget effets spéciaux étant davantage passé dans l’explosion finale du repaire du méchant et dans les quelques inserts, à l’instar de la tarentule montant sur l’épaule de Bond en milieu de film.

Dr. No est donc un film de son époque, un film d’enquête/d’aventure qui serait sans doute devenu assez anecdotique s’il n’avait pas été le premier volet d’une franchise qui vit toujours aujourd’hui, plus de 60 ans plus tard. Et les quelques coups de génie, ceux déjà cités ci-avant, mais également le thème musical composé par John Barry (abondamment utilisé, voire presque exclusivement utilisé dans ce premier opus), l’ingéniosité et la classe du personnage directement incarné par un Sean Connery animal, en font une entrée fracassante dans la légende. Bien sûr, le film est daté. Et certains tropes manquent encore, comme les voitures ou les gadgets, mais on a définitivement un James Bond devant les yeux. Réac, violent, presque colonialiste, comme l’état la société d’alors et comme le souhaitait certainement Ian Flemming. L’œuvre d’une époque, à redécouvrir pour entrer dans la légende.

PS : détail amusant, Terence Young, le réalisateur, signera quelques années plus tard le scénario d’un … OSS 117 ! Plus étrange encore, sur le tard, il a accepté de produire et de réaliser en partie une commande de téléfilm pour Saddam Hussein. Comme quoi, l’Histoire, ici dans deux réalités très différentes, est ironique presque par principe.

James Bond will return.