D’Alain Grousset, 2025.
Sous-titré : Mémoires d’un demi-siècle de la SF française : 1945-2000
Reprenons le clavier après une longue absence, qui n’en a pas moins été productive en lectures et visionnages divers, pour parler un court instant d’un essai consacré à la SF française, publié l’année dernière chez ActuSF. Après être passé pas loin du dépôt de bilan, les éditions ActuSF poursuivent donc leur vocation de publié non seulement des nouveaux auteurs francophones, mais aussi des essais de diverses factures sur les littératures de l’imaginaire. La maison d’édition toute désignée, donc, pour publier cette somme mémorielle d’Alain Grousset.
Si le nom ne m’était pas familier, c’est sans doute parce que ce grand arpenteur des conventions de SF et fin connaisseur du milieu est avant tout un auteur jeunesse et que j’avoue lire ou avoir lu assez peu de littérature fantastique estampillée jeunesse. N’y voyez pas une forme de pédanterie mal placée : c’est simplement que je lisais moins étant enfant et finalement assez peu de fantastique ou de SF, qui m’attiraient davantage sur grands et petits écrans. Je vois parfaitement bien, avec deux enfants encore relativement jeunes, comment cette littérature particulière peut être la porte d’entrée vers une littérature plus complexe et plus adulte. C’est simplement que j’ai sauté l’étape.
Mais revenons à Alain Grousset. De son propre aveu, il a attendu l’âge de la retraite officiel pour se consacrer, trois ans durant, à coucher sur le papier ses souvenirs personnels ou reconstruits à partir des revues et fanzines dédiés et former, par leur addition, une histoire de la SF française d’après-guerre. Bien qu’il ne prétende pas avoir écrit une histoire à vocation encyclopédique, mais bien des histoires, personnelles, parfois anecdotiques, le tableau qu’elles dressent ensemble ressemble pourtant à s’y méprendre à un histoire tout ce qu’il y a de plus sérieuse de la SF française. Alors, bien sûr, pas de chapitre thématique ou de grandes envolées théoriques dans ce recueil, mais, par l’accumulation d’anecdote, le lecteur attentif identifiera aisément les grands « courants » de la SF, s’organisant régulièrement dans la sempiternelle querelle des anciens et des nouveaux, des conservateurs et des progressistes, des auteurs qui ne jurent que par le divertissement ou, au contraire, par le message.
Organisé assez simplement de manière chronologique, l’essai brosse un portrait d’un genre mal-aimé, méprisé, mais devenu pourtant mainstream en ce première quart de vingt et unième siècle. Presqu’exclusivement consacré à la science-fiction – et non à l’imaginaire ou à la fantasy, la construction linéaire est cependant souvent mise à mal par les apartés de l’auteur qui, au fil de ses souvenirs, brosse parfois le portrait d’un auteur, d’une maison d’édition ou d’une revue sur plusieurs décennies avant de revenir dans le passé et de reprendre son compte-rendu annuel des évènements marquants. Si ces ruptures sont bienvenues, elles provoquent cependant un léger problème : les évènements déjà racontés ont tendance à être commentés une seconde fois lors de la recension des années ultérieures. J’y reviendrai.
Que retenir de ce portrait de la SF française, me direz-vous ? Eh bien je retiens surtout son étroitesse. Pas d’esprit ou d’ambition, mais bien sa taille réduite, littéralement. Après une première décennie d’immédiate après-guerre surtout dominée par des « anciens », très marqués par le style pulp américain d’avant-guerre et souvent assez réactionnaires (Grousset a le mérite de ne rien cacher sur les accointances politiques parfois très ambiguës de certains auteurs, à l’instar du passé vichyssois assumé d’un René Barjavel, par exemple), il faut attendre la fin des années 50 pour voir émerger une nouvelle génération d’auteurs qui créeront une SF plus intellectuelle, politique, porteuse de message, qui florira dans les années 60 tout en réussissant l’exploit de rater 68. Ce qui transparait surtout, c’est que ces auteurs ne sont finalement qu’une poignée, si l’on ne compte que les auteurs et les éditeurs effectivement influents. D’un Michel Jeury à un André Ruellan, de Jacques Sadoul à Gérard Klein, on croisera à de très nombreuses reprises dans ces pages des noms que tout amateur de SF a déjà croisé dans ses vielles éditions J’ai Lu, Fleuve Noir ou autre.
Car c’est bien là aussi l’une des conclusions cinglantes de cet essai, conclusion pourtant informulée : le temps passe et les noms autrefois inévitables s’effacent de la mémoire collective à grande vitesse. Il faut en effet aujourd’hui compter sur l’attachement de certains éditeurs spécialisés et davantage passionnés que commerciaux pour encore avoir accès des auteurs autrefois de premier plan. Qui lit encore aujourd’hui du Ayerdhal ? du Jean-Pierre Andrevon, au-delà de ces deux ou trois best-sellers ? Ou même du Gérard Klein (qui, il est vrai, à davantage dominé le monde éditorial français de la SF que la littérature en question) ? Même des étoiles filantes, émergeantes en dehors du sérail, à l’instar d’un Serge Brussolo, sont finalement peu lues aujourd’hui et publiées de manière presque patrimoniale chez Gallimard (dans sa collection Folio SF, héritière des collections Anticipation et, en partie, de Lune d’Encre). Evidemment, on pourra arguer que ce n’est pas une particularité française : qui lit encore Clifford D. Simack en-dehors de Demain les Chiens ?
Pourtant, même les grands noms francophones resteront toujours dans l’ombre de la seule SF qui comptait alors, la SF américaine. L’essai d’Alain Grousset y revient à de multiples occasions : la SF française est en fait un genre mort-né. Si elle eu rarement l’occasion de naître et de renaître, elle a toujours vécu dans l’ombre de sa cousine anglo-saxonne. Les chiffres ne mentent pas : quelque soit la décennie envisagée, il semble y avoir une constance ; la SF américaine vend toujours plus que la SF française, à tel point que les auteurs français ont multiplié les pseudonymes américanisant (et pas seulement dans la SF ; c’est exactement ce qui a poussé Boris Vian à utiliser le patronyme de Vernon Sullivan à partir de J’irai cracher sur vos tombes, avec comme résultat de vendre beaucoup plus). C’est par exemple ce qui donna Kurt Steiner en lieu et place de d’André Ruellan. Et cette double domination éditoriale et économique a provoqué en quelque sorte l’anémie d’une niche littéraire mal-aimée et maltraitée. En l’absence d’éditeur francophone donnant sa chance à de jeunes auteurs, en l’absence d’une diversité de revues spécialisées (on ne compte pour finir que trois revues d’importance, Fictions, Galaxie et, plus récemment, Bifrost, qui est la seule encore vivante), il y a peu de terrains d’essai pour de jeunes auteurs francophones des littératures SFFF, peu d’endroits où envoyer une première nouvelle, obtenir des conseils éditoriaux et bénéficier d’un public bienveillant tout en restant suffisamment critique. Au lieu de cela, on a des éditeurs qui passent parfois trente ans à dire qu’ils ne publient pas de français car « leur production n’atteint pas les niveaux attendus ». C’est peut-être vrai, à défaut d’avoir pu s’améliorer dans un cadre professionnel, mais c’est surtout vrai d’un point de vue économique : il coute moins cher d’acheter les droits d’un best-seller américain ayant fait ses preuves, de payer un montant ridicule pour la traduction (souvent d’une qualité toute relative, le prix à la page expliquant sans doute cela), que de payer des avances à des auteurs francophones qui vendent moins.
Et ce n’est pas le nez creux de Jacques Sadoul, le premier a voir publié de la SF dans une collection poche qui ne lui est pas dédiée et, donc, le premier à avoir obtenu des chiffres de vente à six chiffres en francophonie, qui inverse la tendance. Il est, lui-aussi, très discret pour soutenir un écosystème francophile, même s’il est de toutes les conventions, de toutes les rencontres et qu’il a œuvrer de manière assez opportuniste à la mise en avant d’un genre qui n’est aujourd’hui plus un sous-genre. Je retiens encore du bouquin que les quelques grands noms francophones classiques, devenus des références internationales dans la SF, à l’instar de Pierre Boule et sa fameuse Planète des singes, sont des auteurs qui ne fréquentaient pas le milieu et ne se réclamaient pas d’un style. Comme quoi, s’affranchir des étiquettes et ne pas se laisser ghettoïser était sans doute la bonne formule.
Au-delà de ces grandes lignes de force, l’essai de Grousset est évidemment riche en anecdotes, comme l’auteur le souhaitait. Certains récits tiennent davantage de la comédie humaine que de la grande Histoire (les inimités personnelles, les jalousies, l’amateurisme, etc.), mais l’ensemble produit une esquisse de ce qu’était un milieu, une réalité d’auteur pendant plus de cinquante ans, avec ses hauts, ses bas et ses nombreuses périodes à l’encéphalogramme plat. Car, entre les classiques que l’on cite toujours aujourd’hui comme des références, il y a aussi nombre d’années creuses où les fans n’ont à se mettre sous la dent que les disputes par revue interposée, le maigre contenu éditorial de Galaxie répondant à Fictions et vice-versa. C’est aussi ça, l’histoire d’un microcosme qui s’est souvent regardé le nombril.
Il est n’est d’ailleurs pas anodin que Grousset s’arrête à l’orée des années 2000. Au-delà de la symbolique de la date (forcément emblématique pour la SF du XXème siècle), elle correspond également à l’essor d’une génération qui s’affranchi d’un microcosme littéraire, d’une société assez fermée d’auteurs qui défendent jalousement leurs positions et n’acceptent pas facilement de nouveaux venus. Ou, pour être plus précis, l’écosystème existe toujours : il devient cependant global et s’affranchi d’écoles de pensée précises grâce aux côtés positifs d’Internet, qui ouvre le monde à d’autres types de références et d’autres opportunités. Il suffit de voir l’évolution des rayons SFFF des librairies généralistes qui ne sont plus dominées par des noms anglo-saxons, mais par des noms provenant de partout dans le monde désormais (même si une nouvelle uniformité semble se dessiner notamment à travers des couvertures interchangeables et très inspirées de la littérature « romance » que je trouve personnellement assez laides et peu inspirantes). Les « nouveaux » français, belges, québécois s’affranchissent maintenant du modèle américain et ne sont pas ou plus censurés par la critique acerbe d’un Fictions ou d’un Bifrost qui tuerait leur carrière. On se forge désormais sur les réseaux et on s’essaie sur les forums de niche. Ce n’est pas forcément plus agréable, mais ça multiplie très largement les portes d’accès.
Je finirai cette courte chronique par un bémol assez important. Si je continue à saluer les éditions ActuSF pour leur courage éditorial (je doute que cet essai histoire soit tirer à plus de quelques milliers d’exemplaires), il serait peut-être temps qu’ils investissent dans un nécessaire relecteur. Pas uniquement pour des raisons orthographiques et grammaticales (l’essai n’en est pas exempt, comme nombre d’autres titres d’ActuSF), mais aussi pour des raisons réellement éditoriales : une relecture attentive aurait permis de fluidifier grandement le texte d’Alain Grousset et de lui éviter nombre de redites. Comme je l’ai dit plus haut, en raison de la forme anecdotique de l’ouvrage et de la tendance à l’aparté de l’auteur, nombre d’informations sont répétées et répétées à de multiples reprises dans le livre. Evidemment, si l’on compulse l’ouvrage à la manière d’un dictionnaire historiques, en se focalisant sur une année, un auteur ou une revue, ce n’est pas bien dramatique. En revanche, en lecture linéaire, c’est assez pénible : on aurait bien aimé lire d’autres épisodes, d’autres anecdotes, plutôt que d’en voir certaines répétées cinq ou six fois. Il n’en demeure par moins qu’il s’agit là d’un très intéressant effort de la part d’Alain Grousset d’ActuSF de documenter un genre qui, à l’époque, ne bénéficiait absolument pas d’un quelconque intérêt scientifique et, donc, qui ne peut se raconter qu’à travers des souvenirs personnels, forcément partiaux mais riches d’informations pour les amateurs du genre.
D’
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De Terence Young, 1963.
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