La réserve des lutins

De Clifford D. Simak, 1968.

Je poursuis ma découverte de l’œuvre désormais méconnue de Simak. Quelques semaines après La Planète Shakespeare, j’enchaîne donc avec un autre roman tardif de l’auteur américain : La réserve des lutins. Il y est toujours question d’exploration spatiale, d’extra-terrestres … et de Shakespeare. Mais également de lutins, de banshees et de dragon, pour faire bonne mesure et intégrer quelques éléments de fantasy dans un récit qui sent bon la bonne vieille SF de papy. Le roman se lit facilement, d’une traite, et présente les mêmes points positifs et les mêmes défauts que La Planète Shakespeare, malheureusement.

On y suit les péripéties du professeur Maxwell, revenant d’un voyage interstellaire qui ne s’est pas déroulé comme prévu et qui découvre avec un certain déplaisir que ses amis l’ont enterré il y a quelques semaines. Il parvient cependant à charmer la jeune assistante qui occupe désormais son appartement dans le quartier de l’université, parvient à amadouer son tigre de compagnie et les embarque tous deux dans une quête visant à comprendre le pourquoi de la situation, aidés par ses deux compagnons, un homme de Cro-Magnon érudit importé par la Division du Temps de l’université et… un fantôme bien mystérieux. Pour cela, la petite troupe devra déjouer les ambitions interstellaires d’une race extraterrestre désagréable (une sorte de grande vessie remplie d’insectes se déplaçant sur une roue organique) et résoudre les problèmes de voisinage des lutins de la réserve magique, qui n’ont de cesse de se disputer avec ces fichus trolls.

Ça fait un peu beaucoup, non ? Au moins ne peut-on reprocher à Simak d’avoir une imagination débordante. Et c’est là le problème. Si le tout est très amusant et si les rebondissements nous portent de pages en pages et de chapitres en chapitres, les dialogues servant le tout avec une certaine verve amusée, l’ensemble est tout de même un peu bancal. Simak, dans Demain, les chiens, avait pourtant réussi à se contenir et à poursuivre une seule idée et ses conséquences (il est vrai, nettement plus mélancoliques que dans le roman qui nous occupe aujourd’hui) sur plusieurs millénaires. Ici, le lecteur et les protagonistes n’ont pas le temps de souffler.

Et à force de mêler diverses intrigues l’une dans l’autre, aucune ne semble réellement prendre le dessus et un sentiment de gâchis pointe le bout de son nez lorsque l’on tourne la dernière page. De nombreuses pistes, évoquées pendant quelques pages et abandonnées sans autre forme de procès, sont jetées en pâture au lecteur sans y revenir. La règle bien connue en dramaturgie du fusil de Tchekhov créée pourtant une attente légitime de la part du lecteur : pourquoi évoquer tel ou tel élément si ce n’est pour ne rien en faire en définitive ? Enfin, je suis un peu injuste : Simak essaie bien de renouer les différents fils entre eux dans un final expédié en quelques pages. Mais l’ensemble sonne, il faut bien se l’avouer, un peu forcé. Artificiel.

Je me doute bien sûr que mon commentaire ci-dessus est inutilement acerbe. Simak souhaitait surtout amuser son lecteur, l’embarquer sur une montagne russe de situations invraisemblables et d’exotismes divers empruntés à la fantasy populaire ou à la SF des magazines pulp des années 50. Et c’est bien ce que propose La réserve des lutins. En cela, le roman est une réussite, en définitive. Comme je le disais : on ne s’ennuie pas et le principe du page-turner avec le crescendo en fin de chapitre fonctionne. Me souviendrais-je cependant de ce roman dans quelques années ? Dans quelques mois ? Rien n’est moins sûr. A nouveau, à réserver aux curieux ou aux afficionados du style Simak. A ceux qui veulent une tranche d’évasion rétro pétaradante !

Ravage

De René Barjavel, 1943.

Barjavel, Barjavel… Voilà un auteur que je n’avais plus lu depuis mon adolescence. Je me souviens encore du Grand Secret et de la Nuit des Temps que j’avais trouvé passionnants du haut de mes 12 ou 13 à l’époque. Licencieux aussi, puisque Barjavel était, dans mon souvenir, un fervent défenseur de l’amour libre. Ces lectures, avec les sages descriptions charnelles de Christian Jacq dans ses diverses œuvres égyptiennes, sont des souvenirs de lecture que je conserve encore dans un coin de ma tête depuis plus de 25 ans maintenant. J’avais donc un apriori favorable en prenant Ravage entre les mains, mâtiné sans doute d’une certaine crainte de ne pas y retrouver l’impact de mes souvenirs. Sur le papier, en plus, le livre à tout pour me plaire : vendu comme de la SF (ou, en tous les cas, comme de l’anticipation), contexte apocalyptique, texte pionnier, etc.

Puis vint la lecture de ladite œuvre. Le malaise qui s’en suivi. Et quelques recherches pour vérifier si rien ne m’avait échappé. Évacuons le résumé du scénario rapidement : François Deschamps est un jeune ingénieur de province qui monte sur Paris rechercher sa belle en l’an de grâce 2052. La société a évolué vers le tout automatique et le tout industriel, les villes s’étant élevées dans les cieux sans parvenir à réduire les inégalités de classe, plus importantes que jamais. La belle en question, Blanche Rouget, du haut de ses 17 ans, a cependant succomber aux attraits des médias tout puissants. Elle doit devenir une starlette de la radio (le média tout puissant en question). Le conflit latent entre l’ingénue, l’intriguant producteur qui essaie de la mettre dans son lit et son donjuan provincial, grand, musclé et fort semble être le nœud de l’intrigue, entrecoupé de quelques passages édifiants où Barjavel glose sur les évolutions de la société future qu’il imagine.

Puis vient la catastrophe : la grande nation noire de l’Amérique du Sud, établie par des descendants des esclaves africains chassés des États-Unis, déclare la guerre au monde. Grâce à une technologie inconnue, ils parviennent à mettre à mal tous les outils et instruments fonctionnant à l’électricité. La société verse alors rapidement dans le chaos. François prend à ce moment la tête d’une équipe de survivant pour quitter la ville foyer d’infection et de mort pour tenter la traversée de l’hexagone à pied et rejoindre ainsi sa Provence natale où il espère un retour à la terre et à un bon sens agraire. Ce qu’il achève en devenant dans une dernière partie plus courte une sorte d’autocrate semi-religieux pour tout le Sud de la France.

Et je vous assure que j’ai édulcoré au maximum les deux derniers paragraphes pour éviter de choquer les âmes sensibles. Ce que je ne vais plus faire à partir de maintenant. Ravage est un mauvais livre. Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Si, en fait. J’aurais pu utiliser le terme de torchon. Raciste, misogyne et ayant des relents de Vichy-sme tellement puissants que c’est à se demander si l’ouvrage n’est pas une commande du Maréchal lui-même. Pour être honnête, lorsque j’ai fermé le bouquin, avec le même sentiment dérangeant dans le ventre qu’en fermant Rêve de Fer il y a quelques années, je me suis demandé si je n’avais pas simplement mal compris le message. Si l’ironie de l’ensemble ne m’avait pas échappé. Si la critique acerbe (et parfois amusante, il faut le concéder) que Barjavel fait de la société de 2052 n’était pas simplement poussée à l’absurde dans le régime rétrograde et obscurantiste mis en place à la fin du roman par son héros. C’est la thèse des ardents défenseurs de Barjavel, en tous les cas.

Mais… Force est de constater que si moqueries il y avait au début du roman, parfois d’ailleurs assez gauches et simplistes, le ton de la fin du livre est on ne peut plus sérieux. Le parallèle avec Rêve de fer est frappant : le livre de Spinrad n’est jamais drôle. Il est horrible de bout en bout. Son exagération et son mécanisme fasciste poussé à l’extrême indique clairement au lecteur qu’il s’agit d’une satire. D’une allégorie aussi affreuse que vomitoire, mais d’une allégorie malgré tout. Barjavel, de son côté, se veut presque prophétique quand il transforme son François en figure tutélaire, en autorité morale d’un régime autocratique inspiré de quelques principes de la chrétienté défigurés par une morale puante. L’homme de demain, paysan par essence, se doit d’avoir plusieurs femmes dont le rôle se limite à beaucoup enfanter. Les livres sont brûlés car responsables de la dégénérescence de la saine société proche de la nature. L’écriture et la lecture sont prohibés comme distractions parasitaires, sauf pour la classe des dirigeants, les meilleurs des hommes qui ont pour mission de mener leur cheptel sur le chemin vertueux de la société de demain. Soit le manuel du parfait retour à la terre voulu par Pétain en 43, date à laquelle le livre est édité chez Denoël, l’éditeur des écrits les plus horribles de Céline. Ravage a même eu droit à une prépublication épisodique dans Je suis partout, célèbre publication collaborationniste dont la plupart des auteurs ont été mis au ban de la société à la fin de la guerre.

Les analyses que j’ai pu lire ici et là (dont le très bon article d’ActuSF sur le sujet) ont tendance à limiter le discours fascisant à la dernière partie du roman. Pourtant, et même si les premières parties n’épargnent l’inefficacité de l’État (et critiquerait donc partiellement l’administration vichyssoise ?), François Deschamps est un personnage à la moralité douteuse dès le départ. Rejetant les scories de la vie facile, par opposition au producteur véreux, petit et informe (Barjavel n’a pas osé l’affubler d’un patronyme juif, heureusement…), l’homme fort du roman est dès le départ tourné vers le passé, insensible au doute ou à la remise en question, foncièrement misogyne et violent. A aucun moment du roman recourir au meurtre pour défendre ses intérêts ne lui pose le moindre problème. Il va même jusqu’à tuer un de ses compagnons qui s’est endormi sur son quart sans autre forme de procès et sans autre conséquence. Et je ne vous parle évidemment pas de l’usage répétitif du mot nègre en début de roman (qu’il faut replacer dans son contexte, il est vrai).

Cette apologie de l’homme providentiel, qui guidera le peuple par son bon sens paysan et son rejet du modernisme, est un trait commun de tous les régimes fascistes. La nostalgie des temps heureux que l’on doit retrouver quel qu’en soit le prix est une idéologie qui fait froid dans le dos. Et Ravage ne dit rien d’autre, ni dans sa forme ni dans son fond. Je ne comprends pas, dès lors, que le bouquin soit encore au programme de temps d’écoles et de lycées comme un exemple français de SF avant l’heure. Sans vouloir paraphraser le bon article d’ActuSF auquel j’ai déjà fait référence, Ravage est un livre d’anticipation médiocre. Les quelques traits futuristes, souvent grossiers et irréfléchis (la SF a pour vocation de présenter un futur réaliste, sinon cela devient de la fantasy), sont balayés par une société très 1940 dès que les protagonistes quittent Paris. Une fois les voitures volantes crashées au sol, le « futur » présenté par Barjavel se limite aux expériences architecturales moquées de Le Corbusier et à quelques gimmicks dont l’utilité est discutable (conserver ses défunts à domicile sous une forme embaumée, le développement d’une cure électrique qui donne des pouvoirs aux aliénés, etc.)

S’il faut trouver une valeur au bouquin, c’est sans doute l’imagerie qu’il développe dans ses secondes et troisièmes parties, lorsque les villes tombent dans le chaos et lorsque les protagonistes traversent une France ravagée par le feu et les épidémies. On y trouve, c’est vrai, les échos des récits post apocalyptiques modernes qui rencontrent tant de succès ces dernières décennies. En cela, le livre est en effet plus brut et explicite que ses illustres pairs que sont 1984, Le Meilleur des Mondes ou encore le Nous Autres de Zamiatine. Cependant, là où ces trois livres sont peut-être plus sages dans leur récit, ils sont éminemment plus intelligents dans leur propos. Il n’y a que peu de mise en garde dans Ravage : il y a un programme politique. Et c’est celui, rétrograde, décrié et dangereux, du pétainisme.

J’aimerais finir cette chronique en exprimant mon étonnement. Je ne saisis pas que Ravage soit encore régulièrement présenté comme un exemple de science-fiction française, comme un précurseur. Barjavel, discret sur le sujet après avoir été blanchi après-guerre de toutes accusation de collaboration, s’est bien gardé de remettre les mêmes idées dans ses ouvrages suivants. Le Grand secret ou la Nuit des temps remettent également en cause le culte de la modernité, mais ils ressemblent beaucoup plus à des délires de vieux soixante-huitards, où l’amour libre et la foi en l’humain ont autant de valeur que la mise en garde contre les abus des technologies. Barjavel n’est pas Céline, bien sûr. Il n’a pas écrit Bagatelles pour un massacre. Mais Ravage est clairement le produit de son temps et défend, de manière il me semble totalement éhontée, une idéologie infamante. S’il est intéressant de le lire pour comprendre comment un contexte peut produire aussi un roman de genre, il n’en demeure pas moins que c’est un mauvais livre. De la science-fiction cheap, des personnages inintéressants et un message d’un autre temps. La science-fiction, même française, a produit nombre d’autres livres nettement plus riches, intéressants et qui nous forcent à réfléchir aux problèmes d’aujourd’hui à travers une satire d’un demain potentiel. Que ces messieurs (et dames, bien sûr) qui font les programmes officiels de l’enseignement s’en souviennent et laissent de côté les œillères qui les aveuglent sur une littérature « de genre » qu’ils méprisent autant qu’ils ne la saisissent pas. Il est temps de s’y intéresser. Et de faire le ménage pour remiser le vieux grand père un peu raciste à sa juste place : dans une caisse oubliée au fond du grenier.

Comment parle un robot ?

Sous-titré : Les machines à langage dans la science-fiction

De Frédéric Landragin, 2020.

J’avais déjà abordé un ouvrage de la collection Parallaxe dans ces colonnes, avec l’excellent Station Métropolis Direction Coruscant. La collection du Bélial’ (qui est définitivement l’une des maisons d’édition de SFFF francophone les plus dynamiques et intéressantes à suivre) a, pour rappel, pour objet de laisser la parole à des universitaires mordus de SF. Ils exposent ainsi leurs thèses, appartenant la plupart du temps au domaine de la futurologie, en les argumentant par des exemples issus de la littérature SF ou du cinéma SF de ce dernier siècle. L’exercice peut sembler illusoire sur le papier, mais cela donne des thèses scientifiques intéressantes à envisager pour le futur, en les raccrochant à ce que la réalité d’aujourd’hui réalise en effet déjà (et ce qui est en développement à court terme).

Le précédent livre chroniqué ici parlait d’architecture et de géographie urbaine. Celui-ci est d’un tout autre domaine. Frédéric Landragin, directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste de la linguistique, spécifiquement computationnelle depuis de nombreuses années. Il a d’ailleurs déjà signé un autre titre dans la même collection, consacré quant à lui au dialogue avec les potentielles intelligences extraterrestres.

Et Landragin de développer, de manière très didactique, ce qu’est la capacité de parole, de dialogue d’un robot. L’illustrant par des cas aussi célèbres que le T-800 ou HAL, Landragin scinde bien les différents types d’interlocuteurs machines auxquels nous pourrions avoir (ou avons déjà) affaire. Il distingue ainsi les chatbox évolués, les assistants personnels du type d’Alexa ou Siri des véritables robots parlant. La clé, comme souvent, est la capacité de l’IA. Ou, plus précisément, la présence d’un IA véritable, basée sur du machine learning, ou d’une IA à capacité réduite comme le sont les chatbox précités. Cependant, même dans le cas du machine learning, Landragin s’évertue à nous démontrer que le langage est une chose complexe et, à travers de exemples célèbres et historiques (en linguistique), nous pointe les pièges que seul la connaissance contexte d’une conversation peut éviter. Et c’est précisément sur ceci que les machines achoppent, quel que soit leur degré de complexité et de raffinement.

De fait, si les quiproquos et les malentendus sont légions dans le dialogue humain-humain, il ne peut en être autrement dans le cas du dialogue humain-machine. Ce n’est pas demain, donc, que nous pourrons dialoguer avec un véritable C3PO. Ou même avec le Robby de Forbidden planet. Même l’illusion d’un véritable babelfish, formidable invention de Douglas Adams dans le The Hitchhicker’s Guide to the Galaxy (reprise bien des années plus tard par l’un des ancêtres de Google, AltaVista) est encore un doux rêve. Si DeepL donne de meilleurs résultats que Google Translate, il n’en demeure pas moins que les résultats des traductions automatiques sont et resteront encore pour longtemps fort limité.

Comment parle un robot ? est donc un livre assez savant qui, de manière je le répète fort didactique, prend son lecteur par la main pour lui ouvrir les portes de la linguistique computationnelle. J’ai pourtant eu un peu de mal à finir le livre : emporté par son sujet, Landragin se lance dans des démonstrations parfois assez longues et assez techniques qui m’ont, je l’avoue, lassé. Si le domaine m’intéresse, je suis trop néophyte que pour suivre aisément une conversation d’expert comme il nous propose ici. Et si les exemples issus de la SF grand publics émaillent en effet le bouquin, ils sont finalement assez accessoires par rapport au propos, intéressé davantage par l’état de l’art d’une discipline actuelle que réellement tourné vers un avenir moins proche de nous. Peut-être est-ce ici la frustration de me dire que je ne dialoguerai pas de manière soutenue avec un robot de mon vivant, ce que le livre démontre très bien, qui terni pour moi l’expérience de lecture ? C’est sans doute le cas et il ne faut donc pas tenir compte de mon relatif ressentiment envers l’auteur. Le fait qu’il m’ait un peu « gâché mon plaisir » (!) n’enlève en rien l’intérêt de son essai. Son côté très technique, cependant, lui fermera sans doute les portes d’un public plus large. Ce n’est évidemment pas l’ambition de la collection Parallaxe, mais je n’ai pas ressenti ça à la lecture de l’autre livre. La mayonnaise n’a donc pas tout à fait pris pour moi…

La Chose

De John W. Campbell, 1938.

Le Bélial’ continue sa ligne éditoriale de sa collection Une Heure Lumière en alternant des novellas d’auteurs récents et des novellas classiques, comme celle de Heinlein ou Zelazny. La Chose appartient à cette seconde catégorie. Publiée pour la première fois sous le nom de Who Goes There? sous le nom de plume de Don A. Stuart dans l’Astounding Science Fiction (dont John W. Campbell venait de devenir le directeur et l’éditeur principal, débutant ainsi sa seconde carrière et s’éloignant de l’écriture), La Chose est un histoire familière pour tous les fans de SF depuis près de 40 ans maintenant. Certainement depuis l’adaptation de John Carpenter en 1982, The Thing, qui était déjà la deuxième adaptation cinématographique de la novella.

Vous connaissez donc tous l’histoire : un groupe de scientifiques et d’explorateurs, coincés dans l’hiver antarctique, découvrent une entité extraterrestre un peu par hasard en effectuant des recherches sur le magnétisme. Cette entité est gelée et considérée comme morte. Mais, pas de chance, pour le bien de la science, plusieurs membres de l’expédition souhaitent la dégeler et effectuer quelques recherches sur place. Et il se trouve que la créature, la chose, n’est pas si morte que cela et qu’elle ne veut pas spécialement que du bien aux humains et à la vie terrestre en général…

Ce qui frappe surtout à la lecture de cette nouvelle est sa modernité tant dans le traitement que de la forme. J’ai déjà parlé de nombreuses fois dans ces colonnes de textes fantastiques de la première moitié du XXeme siècle. La Chose date de 1938, rédigée alors que son auteur n’avait même pas 30 ans. Et on la dirait pourtant rédigée hier, à peu de chose près. Bien sûr, quelques concepts scientifiques évoqués ci et là au gré des pages sont un peu surannés et la technologie dont dispose les explorateurs est datée. Mais la tension du texte, le rythme crescendo de ce huis-clos semi-horrifique le rapprochent bien davantage de textes récents que de ses contemporains. Je saisis aisément pourquoi le texte a marqué son époque et inspiré nombre de fictions ultérieures (Alien, The BodySnatchers, etc.) et de réalisateurs. On est à mille lieux de l’ambiance gothique de Lovecraft ou du space-opéra à la Captain Future. Pas d’aventures rocambolesques, de monstres libidineux ou de jeune femme éplorée à sauver ici : on a juste un groupe d’hommes qui se rendent vite compte que leur situation est désespérée et qui essayent de sauver l’humanité et, si possible, leur peau, d’un monstre bien plus flexible, intelligent et insidieux que ses compères de l’âge d’or du pulp.

Sur le fond, La Chose est donc clairement en avance sur son temps et mérite sa place dans l’histoire de la littérature fantastique. Sur la forme, cependant, j’ai quelques doutes. Le style de Campbell, très loin des canons de son époque également, est assez compliqué à suivre. De manière très moderne, voire post-moderne, Campbell choisi de laisser peu de place aux transitions et situe très peu son action. La majorité du texte est en fait composé de dialogues ou de monologues qui se perdent parfois dans des sous-entendus peu clairs. Nombre de phrases se concluent sur des points de suspension quand les acteurs de l’action changent d’avis. Et si c’est fort réaliste, cela ne rend pas le texte plus clair, malheureusement. Le fait que la novella a une grosse dizaine de personnages principaux qui ne sont que très peu développés n’aide évidemment pas à s’accrocher aux trajectoires des uns et des autres.

Pierre-Paul Durastanti, le traducteur, explique dans une courte introduction que Campbell a également rédigé une version longue, initialement, de la même histoire. Un financement participatif sur Kickstarter a permis de l’éditer il y a quelques années. Pourtant, Durastanti précise cette version longue aurait mieux fait de rester dans les cartons oubliés de l’histoire, sa qualité n’était pas géniale (comme quoi, Campbell a eu raison de passer à une carrière d’éditeur, sachant visiblement où couper). Je ne peux pas juger, n’ayant pas lu cette version longue, mais je regrette en tous les cas que Campbell n’ait pas choisi de faire redescendre la pression de temps à autre dans la novella et d’en profiter pour prendre quelques paragraphes pour développer l’un ou l’autre des personnages principaux.

En résumé, La Chose est donc une novella avec une importance historique évidente et a parfaitement sa place dans cette collection dédiée. Elle est clairement en avance sur son temps, tant dans son fond intemporel que dans sa forme très post-moderne. Je regrette simplement qu’elle soit un peu confuse, se perdant dans des personnages interchangeables dont les noms et les rôles se mélangent malheureusement assez vite. A tester, cependant, pour tous les curieux qui se demandaient qui se cachait derrière le Prix John W. Campbell.

La Nef des fous

De Richard Paul Russo, 2001.

Me fiant une nouvelle fois au critère de sélection le moins qui sûr qui soit, à savoir l’illustration de couverture, je me suis lancé récemment dans La Nef des fous, de l’inconnu au bataillon Richard Paul Russo. La couverture, représentant un vaisseau spatial orné d’une croix ostensiblement catholique survolant une planète au look désertique (dans sa publication poche chez Pocket, l’illustration de la version du Bélial’ étant plus classique), a attiré mon attention. Et c’est tant mieux.

Je n’ai pas d’autre point de comparaison que celui de dire qu’il s’agit d’une bonne série B. Je sais que le terme s’applique davantage au cinéma qu’à la littérature, mais je ne vois pas trop quelle autre image utiliser pour décrire ce space-opéra de Russo. L’auteur, relativement discret, écrit peu et ne semble pas précédé d’une aura de prestige comme certains de ses compatriotes peu productifs. Il a raisonnablement gagné deux prix (deux fois le Philip K. Dick award, qui n’est certes pas le plus prestigieux des prix SF) et a bien rédigé comme il se doit une trilogie (bien sûr !), mais sans faire de vague. Seuls deux de ses romans furent publiés en français et c’est celui qui nous occupe aujourd’hui qui a sans doute eu le plus les honneurs de la presse et de la critique.

Pour faire simple, on suit dans ce roman un vaisseau-monde, l’Argonos, concept très commun dans les space-opéras, où les derniers descendants de la Terre parcourent l’univers à la recherche de planètes habitables ou d’avant-postes de l’humanité éparpillés dans le cosmos. L' »histoire » du vaisseau est limité à une centaine d’années, toutes traces d’évènements plus anciens ayant été perdu lors d’une révolte des classes inférieures du vaisseau (les soutiers) contre sa classe dirigeante. En lieu et place d’une mémoire informatique, une forme abâtardie de la religion catholique, proche d’un protestantisme pentecôtiste, est désormais la garante de la mémoire du vaisseau-monde.

C’est dans ce contexte que Bartoloméo, un rejeté de la société, handicapé se déplaçant grâce à un imposant exosquelette, second du capitaine du vaisseau en perte de légitimité, nous conte ses aventures. Il est aux avant-postes lorsque le vaisseau capte un signal d’une planète proche, signal qui laisse à penser que la planète en question a effectivement hébergé un avant-poste humain. La planète, baptisée Antioche par le clergé du vaisseau, s’avère cependant être un leurre. Les seuls humains que l’équipage de l’Argonos découvrent sont des cadavres atrocement mutilés. Fuyant ce lieu maudit, l’Argonos fait face à une nouvelle révolte de ses classes opprimées, alors que d’autres périls semblent pointer à l’horizon…

Russo nous raconte donc une histoire déjà vue et revue mille fois dans d’autres romans ou films d’anticipation. L’influence d’Alien comme de Sphere ou Event Horizon se fait même parfois lourdement sentir. Et pourtant. Et pourtant la sauce prend. Il y a dans le texte, simple, facile d’accès, laissant la part belle aux dialogues et à l’action, une alchimie qui rend difficile de lâcher le bouquin avant d’arriver à sa conclusion. Les personnages de Bartoloméo, héros malgré lui, du capitaine sur le retour, de l’Archevêque qui poursuit ses propres intérêts bien loin du Dieu qu’il sert, du nain qui représente les opprimés du vaisseau, et de toute une galerie de personnages secondaires aussi stéréotypés que satisfaisants, ces personnages, donc, sont très efficaces. Russo a eu l’intelligence de les rendre un peu plus épais que de simples stéréotypes. Là où les auteurs de hard-SF ont tendance à oublier l’humain, Russo développe leurs faiblesses, leurs tentations, leurs émois intérieurs. Sans oublier pour autant de laisser une place plus qu’honorable aux périls extra-terrestres, aux batailles spatiales et autres éléments que l’on s’attend légitimement à rencontrer dans un bouquin classé en space-opéra.

La Nef des fous n’est donc pas un livre surprenant. Il entraîne son lecteur sur des sentiers connus. Ses rebondissements, bien amenés, sonnent familiers. Mais la mécanique du récit et les personnages finalement très humains que Russo développe nous entraînent avec brio dans cette histoire de fuite en avant spatiale. Il y a quelque chose d’inéluctable dans la progression de l’histoire, partant d’un vaisseau proche de l’implosion pour nous amener à une conclusion logique, attendue et satisfaisante malgré cela. C’est le concept même d’une bonne série B : nous divertir avec une recette connue. Russo n’a pas d’éclat dans son style et ne brille pas par son originalité. Mais il « fait le boulot« . Et de manière très convaincante, notamment sur l’intrication maligne du religieux dans un scénario de SF classique. Si j’en crois ce que je lis sur Internet, il s’agit du seul bouquin réellement marquant de Russo. Dommage. Mais, d’un autre côté, avoir écrit un bouquin qu’il est difficile de lâcher avant de l’avoir terminé est déjà un bel exploit. Soyons heureux que ce genre de divertissement simple mais efficace existe encore. Cela ferait une bonne mini-série du SyFy !