Cyberpunk’s Not Dead

Sous-titré : Laboratoire d’un futur entre technocapitalisme et posthumanité

De Yannick Rumpala, 2021.

Dernier volume en date de la collection Parallaxe du Belial’, nous avons à nouveau entre les mains une étude magistrale consacrée à la littérature de genre. Ici, Yannick Rumpala, prof de sciences po à Nice, s’attaque à un sous-genre qui n’aura que partiellement survécu au tournant du millénaire : le cyberpunk. Malgré le fait que le terme était fort à la mode début d’année avec la sortie du jeu tellement attendu sur PC/PS4/PS5 (et tellement critiqué depuis), force est de constater en effet que le genre littéraire lié n’est plus tout à fait à la mode. Même les adaptations sur grands et petits écrans se font relativement rares (exception notable : Altered Carbon, qui remplis à peu près toutes les cases relevées par Rumpala dans son essai) ces dernières années (dans son acception stricte du genre, précision importante). Et c’est la première question du bouquin : est-ce un sous-genre mort ? Est-ce qu’il est obsolète ? Nous raconte-t-il quelque chose sur l’époque que nous vivons aujourd’hui ?

Rumpala essaie de répondre à ces questions dans une approche qui divise le sujet en plusieurs chapitres. L’auteur se penche donc successivement sur la dimension technique, sur le lien entre les grandes corporations des romans concernés et l’avenir du capitalisme, sur la dimension urbaine et sociale du futur décrit, sur l’invasion du corps futur par la technologie, sur la dimension subversive de cette littérature et de ces héros (après tout, on parle bien de punk dans cyberpunk !) et sur la notion du cyberespace comparé à que l’Internet est aujourd’hui en comparaison de ce que l’on imaginait à l’aube des années 80, période dorée du sous-genre qui vécut jusqu’à la fin des années 90. Et Rumpala de conclure son livre avec texte syncrétique qui, à partir des conclusions de ces différents chapitres, envisage cette littérature comme une littérature de contre-utopie (ou, plus exactement, se pose la question de savoir s’il s’agit réellement de contre-utopies).

Le bouquin ratisse donc assez large dans le champ des sciences humaines, comme les autres bouquins de la collection. Et la démonstration est fort intéressante même si, il faut l’avouer, elle souffre sans doute un peu d’un jargon parfois hermétique. Je n’en veux pas particulièrement à Rumpala, qui rédige ici un texte qui pourrait être publié tel quel dans une publication scientifique sur la littérature ou la philologie, par exemple. Pourtant, Parallaxe et le Bélial’ ne sont les PUF. J’ai déjà ici parlé plusieurs fois de textes d’Anne Besson, notamment publiée aux PUF et je n’ai pas de soucis à aller dans cette direction-là pour une lecture d’un type différent. Mais je pensais que Parallaxe avait avant tout une vocation vulgarisatrice. Roland Lehoucq, le directeur de la collection, avait réussi à maintenir cette ligne dans ses propres publications, à l’instar de La science fait son cinéma, dont nous avons parlé ici il y a peu. Le texte y était fluide et plaisant, n’hésitant pas à manier l’humour tout en conservant une démarche scientifique argumentée avec nombre de références très pertinentes. Dans ce Cyberpunk’s Not Dead, c’est moins le cas : on est davantage dans un texte savant.

Comme je le disais plus haut, la démonstration est intéressante et la multiplicité des focales envisagée rend la lecture réellement bien argumentée. J’ai cependant quelques réserves quant au corpus envisagé. Rumpala se concentre presque exclusivement sur l’œuvre de William Gibson, évidemment, et sur quelques ouvrages de Walter Jon Williams, Bruce Sterling et Pat Cadigan. Et c’est à peu près tout. On a là évidemment l’essence du sous-genre, mais on ne prend absolument pas en compte l’évolution des thématiques qui y furent abordées dans des œuvres plus tardives. Bien sûr, les unifs américaines (essentiellement) et européennes (plus sporadiquement) se sont surtout concentrées sur Gibson, comme un étudiant en littérature se concentrera surtout sur Alain Robbe-Grillet quand il se penchera sur le Nouveau Roman, et la littérature scientifique sur laquelle Rumpala peut se baser navigue donc dans ce périmètre réduit. C’est, cependant, selon moi, une vision réductrice d’un « mouvement » ou d’un sous-genre de contre-culture.

Il me semble par exemple qu’on se prive d’un matériau fort intéressant en n’envisageant pas les sources (Philip K. Dick est à peine mentionné alors que l’adaptation de Blade Runner est un influence majeure -et pas seulement visuelle- de Gibson, sans parler de ce que Spielberg a fait de son Minority Report qui coche également toutes les cases du sous-genre) ni les évolutions. Alors qu’il prend dans son corpus quelques romans de la seconde partie des années 90, il ne passe que très rapidement sur le manga et les adaptations animées successives de Ghost in the Shell. Et il ne s’intéresse aucunement aux dizaines d’autres titres dans la BD japonaise, américaine ou européenne sur la thématique. Rumpala semble en effet enterrer définitivement le genre à la sortie de Matrix en 99. Or, Altered Carbon, que j’ai cité plus tôt, est sortir en roman en 2002 et a été adapté par Netflix en 2018, pour la première saison. Autre exemple : les BD de Mathieu Bablet (pas tellement Shangri-la, mais bien Carbone & Silicium)…

Bien sûr, les tropes du genre ont évolué. Et les dimensions mésestimées dans les romans fondateurs (la dimension de genre, la question du changement climatique et de la limitation des sources d’énergie, par exemple) font bien partie du texte/de l’image, désormais. Et je ne parle même pas des autres médias : le jeu vidéo regorge de titres qui exploitent une imagerie et des thématiques cyberpunk (à l’instar, à nouveau, de Cyberpunk 2077 que j’ai déjà cité). Ou des jeux tout courts, d’ailleurs, comme le légendaire CCG Netrunner de Richard Garfield (le même qui a invité Magic The Gathering) édité pour la première fois en 1996 et qui est pile poil dans la thématique. Même des auteurs français comme Laurent Kloetzer s’y sont frottés bien après la mort annoncée du genre, avec par exemple CLEER, dont j’avais parlé il y a longtemps dans ces colonnes (sans pour autant l’apprécier outre mesure).

Bref, ce Cyberpunk’s Not Dead est un essai érudit et intéressant intellectuellement parlant, mais qui a des limites évidentes. Le corpus étudié est à mon sens trop réduit pour gloser sur la mort éventuelle d’un genre ou sur la pertinence de son propos à l’égard de la réalité de la société (parfois dystopique, il est vrai) dans laquelle nous vivons actuellement. Le style, parfois volontairement alambiqué, ferme également quelques portes chez le lecteur curieux. Et c’est bien sûr un dommage. Reste un ouvrage intelligent qui pose de bonnes questions et qui apportent des réponses qui font avancer le débat. Mais, avec beaucoup de limites et de frustrations, je dois l’avouer.

La science fait son cinéma

De Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer, 2018.

Le premier volume de la collection Parallaxe m’avait, pour une raison x ou y, échappé il y a quelques années lors de sa parution originale. Pourtant, le programme est alléchant : des scientifiques qui s’attaquent à la représentation de la science-fiction au cinéma. Considérant que je regarde majoritairement des films de SF ou des films fantastique et que le principe même du « mythbuster« , popularisé par le programme télé de Discovery Channel du même nom, me séduit, le livre était fait pour moi. C’est d’autant plus agréable de constater que Lehoucq et Steyer, malgré leurs cursus universitaires impressionnants, ne se prennent pas au sérieux. Ils manient en effet avec brio l’humour pour porter leur propos.

En résumé, la mécanique du bouquin est assez simple à saisir : les auteurs analysent scientifiquement la véracité/crédibilité de ce que l’on nous montre à l’écran dans quelques grands films de science-fiction des 30 dernières années. Et, évidemment, ça coince à tous les étages. Je ne vais pas faire l’exercice de citer l’ensemble des films qui passent au gril, mais pour donner une idée du contenu, je ne peux m’empêcher de donner deux exemples qui m’ont frappé particulièrement (attention, ça va forcément spoiler !). Le premier concerne le Gravity de Cuaron. Le film, qui se veut réaliste, mésestime un élément important auquel je n’avais jamais réfléchi : il est impossible que les débris du satellite qui viennent frapper la station au début du film reviennent la frapper une seconde fois, en fait. Simplement parce que l’orbite des débris n’est pas stable et que ceux-ci s’éloigneront invariablement de l’orbite de la station, de l’ordre de quelques degrés (ce qui donne tout de suite quelques kilomètres de différences, hein) soit vers la Terre, soit vers l’espace. Du coup, le compte à rebours auquel Clooney et Bullock font face n’est simplement pas réaliste.

Deuxième exemple, toujours dans un film qui se veut réaliste (jusqu’à un certain point) : le trou noir de l’Interstellar de Nolan. Malgré le fait que le réalisateur se soit adjoint les services d’un spécialiste mondialement reconnu en la matière, la liste des incohérences et des imprécisions (dans la représentation graphique comme dans les effets du trou noir sur les objets stellaires qui l’entourent, humains compris) est en fait trop longue pour être détaillée. Et ce ne sont que deux exemples parmi les dizaines de films qui sont passés au crible par nos deux compères. Citons entre autres Prometheus, Seul sur Mars, Godzilla, The Thing ou encore Ant-man et Pacific Rim. Il y a là des problèmes que l’on connait ‘instinctivement‘ (non, un être biologique de la taille de Godzilla ou d’un kaiju ne peut en fait pas vivre sur Terre ; l’apesanteur et la pression atmosphérique leur rendraient tous mouvements simplement mortels, sans parler de l’impossibilité de leur régime alimentaire ! Et, dans le même registre, la quantité d’énergie, même nucléaire, qui serait nécessaire à faire fonctionner des robots géants de la taille de ceux de Pacific Rim est tellement ridiculement élevé qu’il serait tout bonnement impossible de les faire bouger !) et d’autres que l’on ne soupçonne pas si l’on ne se pose pas deux minutes pour y réfléchir (Interstellar, donc, mais aussi l’anthropomorphisme désespérant dont l’écrasante majorité des représentations d’aliens, qui ne colle pourtant pas avec le développement de vie intelligente ‘alternative‘).

Et Lehoucq et Steyer de nous faire remarquer tout cela avec un amour certain pour le matériau de base. Si leur but est réellement de réfléchir « comme des scientifiques« , ils n’en demeurent pas moins des spectateurs qui sont conscient qu’il existe quelque chose appelé la suspension de l’incrédulité lorsqu’on se prend un paquet de pop-corn dans une salle obscure. Si leurs démonstrations cassent un peu la magie de certains films, ils sont aussi bien conscient qu’un film comme Pacific Rim n’entends aucunement être réaliste et que ce n’est donc pas son propos. Mais quel petit garçon (ou petite fille, soyons inclusif !) ne s’est jamais rêvé à la tête d’un robot géant pour défendre l’humanité contre des extra-terrestres démoniaques arrivés d’une autre dimension ! Simplement, Lehoucq et Steyer nous disent que le robot géant ressemblera plus probablement à un tank (ou à des petits drones, c’est encore plus efficace) et que ces monstres géants, s’ils ont cette taille, feraient mieux de rester dans l’eau (et, si possible, pas dans la fosse des Mariannes, comme Pacific Rim nous le fait croire, car ils imploseraient tout simplement sous l’effet de la pression sous-marine… :-))

Lehoucq et Steyer sont aussi des amateurs de cinéma et, à ce titre, n’hésitent pas à tacler les films qu’ils apprécient moins, pour utiliser un euphémisme. La grande victime de leur bouquin n’est autre que Prometheus, dont ils critiquent à peu près tout, de la réalisation, au design en passant par le scénario et le jeu des acteurs. On sent bien qu’Alien fut un film important pour eux dans la construction de leur passion pour le cinéma et la science et qu’ils ont assez mal vécu l’élucubration délirante d’un Ridley Scott sur le retour (bien que d’autres critiques crient au génie devant Prometheus, qui m’a personnellement laissé franchement indifférent, tout comme sa suite). Mais ces écarts plus critiques ne sont pas légions. Lehoucq et Steyer restent la plupart du temps sur leur cahier de charge : débusquer ce qui est vrai, ce qui est approximatif et ce qui est totalement à côté de la plaque scientifiquement parlant dans les blockbusters de SF récents et moins récents. Et, comme vous l’aurez compris : ça marche. C’est ludique, intéressant, documenté sans prétendre à la thèse de doctorat. Moins magistral que les autres bouquins de la collection, ce premier Parallaxe ouvrait, il y a trois ans déjà, la voie à une collection qui parlent aux amateurs de la littérature (et du cinéma) de genre et qui a pour ambition de les (nous ?) rendre plus intelligents. Je cautionne à 100% !

Le Messie de Dune

De Frank Herbert, 1969.

Il y a un peu moins d’une année, je signais ici une assez longue critique du premier tome de la saga Dune, en préparation de la nouvelle version ciné de Villeneuve (qui n’est toujours pas sortie à ce jour !). Il est temps, aujourd’hui, de plonger plus avant dans la saga fleuve SF des années 60 et 70. Herbert aura mis quatre ans pour rédiger et publier la suite à son premier opus, le Messie de Dune, sorti en 1969. Nettement plus court que son prédécesseur, ce deuxième tome fait l’impasse, assez logiquement, sur des chapitres introductifs nous présentant l’univers de Dune ou la vie et la destinée de ces principaux protagonistes. Il n’en constitue cependant pas une suite directe. Si Paul Atréides, connu désormais sous le nom de Muad’dib, l’Empereur-Dieu de Dune, est toujours le « héro » de notre histoire, il s’est passé une dizaine d’année entre la fin de Dune et le début de ce tome.

Et la situation a changé en dix ans. Le djihad, tant redouté par Paul a eu lieu en son nom. Des mondes innombrables ont basculé dans la guerre au nom de la nouvelle foi, au nom du nouvel Empire. On l’apprendra plus tard dans le roman, des centaines de millions (s’agissait-il de milliards ?) de personnes sont mortes dans des guerres de conquête locales, le mouvement religieux lancé par et centré autour du prophète Muad’dib ayant des vocations prosélytes assez agressives (c’est un euphémisme, pour ceux qui n’auraient pas capté). Mais ce n’est pas de ceci que parle le Messie de Dune. Cela n’est que l’arrière-plan qui nous mène à l’intrigue réelle du roman.

Le Messie de Dune est en fait, pratiquement, un huis-clos. Une série de quelques personnages issus du premier tome, à savoir la révérende-mère du Bene Gesserit qui avait testé Paul dans sa jeunesse, un représentant de la Guilde Spatiale, la propre femme de Paul, fille de l’ancien Empereur déchu, et, nouvel antagoniste, un Danseur-Visage tleilaxu (sorte de métamorphe aux ordre de la Bene Tleilax, une école de pensée et groupe d’influence qui crée des mentats -les ordinateurs humains- « tordus ») se rassemble pour ourdir un complot visant à renverser Paul et reprendre leurs droits, tant économiques que philosophiques, sur la galaxie et l’Empire en particulier. Pour cela, ils veulent offrir à Paul un cadeau particulier, qui le déstabilisera et leur offrira un moyen de pression bien utile.

Et tout le tome, pendant ses 250 pages, ne nous contera que la mise en place de ce piège, entrecoupé par des passages d’introspection où Paul et sa sœur se posent des questions sur leurs pouvoirs, leur influence, leur rôle dans le devenir de l’humanité. Il est bien sûr question d’Arakis, mais Herbert laisse largement le world-building dans ce tome pour s’attarder surtout sur ses personnages, sur la tragédie classique qu’il construit pierre par pierre (ou grain de sable par grain sable, bien sûr… ouarf-ouarf-ouarf, qu’est-ce qu’on se marre). A tel point d’ailleurs, que le livre, pour ses deux premiers tiers, est essentiellement théâtral. Des scènes de dialogue succèdent aux scènes de dialogues sans que l’histoire ne progresse réellement, les décisions (et surtout l’action) étant systématiquement repoussées.

Et cela donne, à nouveau, comme dans le premier tome, un roman de SF avec un rythme très étrange. Lent, introspectif, volontairement mystique, voire obscur, Le Messie de Dune m’a fasciné et frustré à la fois. Fasciné car il y a quelque chose de grandiose à assister à l’inéluctable destin d’un prophète maudit, d’un futur Dieu qui n’a pas choisi ce qui lui arrive. Il devenait déjà de plus en plus antipathique vers la fin du premier tome. Il connait dans ce second opus à nouveau quelques émotions humaines, notamment et surtout envers sa femme et sa sœur, accentué encore l’arrivée du « cadeau » des conjurés [SPOILER], à savoir un Duncan Idaho, fidèle lieutenant de feu le père de Paul et véritable mentor dans sa jeunesse, ressuscité ici par les bons soins des technologies tleilaxiennes [/SPOILER]. Mais elles ne sont que passagères ou accessoires. Paul, omniscient et présent dans plusieurs réalités/temporalités, n’est plus vraiment un humain. Il est autre chose. Il est le prophète ultime, le Dieu vivant qui craint, regrette et anticipe son destin tout à la fois.

C’est en cela que Dune reste une œuvre magistrale et passionnante : elle nous plonge aux confins d’un univers de SF très construit et de la création d’une véritable religion avec toutes les incompréhensions, injustices et horreurs que cela provoque. Cependant, je disais également que la lecture du Messie de Dune était une expérience frustrante. Les défauts qui m’avaient dérangé dans le premier tome, à savoir une certaine tendance au verbiage technico-ésotérique hermétique et un rythme extrêmement lent, sont ici poussé un cran plus loin. Il ne se passe virtuellement rien dans ce roman avant le dénouement annoncé dès les premières pages. Et ça bavarde beaucoup. Pire, ça bavarde sans s’écouter. Les protagonistes se lancent systématiquement dans de grandes tirades à double-sens, abusant d’un vocabulaire très marqué qui n’est que partiellement défini dans les annexes du roman (copiées-collées des annexes du premier tome), et se coupent l’un l’autre pour assener à l’autre leur propre vérité (ou leur propre sous-entendu, beaucoup plus souvent). Cela donne des dialogues assez abscons, qui plongent volontairement le lecteur dans des abimes d’incompréhension. Et j’avoue avoir toujours un peu de mal avec ce principe. Boileau disait voilà déjà quelques siècles « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement« . Hebert aurait mieux fait de s’inspirer davantage de la maxime : ses dialogues, qui constituent la très large majorité du roman, sont tout sauf clairs, rendant son propos parfois confus, souvent pénible.

Reste un acte nouveau, une transition nécessaire entre un premier opus qui constitue la Genèse de l’œuvre et sa suite. C’est une pierre nécessaire dans l’édifice magistral que Herbert construisait alors. Mais est-ce un bon livre pour autant ? Eh bien, j’hésite. Je suis heureux de l’avoir lu et, comme à la fin de l’article consacré au premier tome, je reste persuadé que je lirai les prochains opus. Mais ne peux subjectivement prétendre avoir vécu une superbe expérience de lecture. Disons que c’est une histoire passionnante malgré la forme. Je suis impatient de savoir comment les diverses forces en présence se positionneront à la suite des évènements qui concluent ce tome et j’anticipe, malheureusement, de devoir faire un effort de lecture et de compréhension pour aller au-delà d’une forme lourde et volontairement obscurantiste.

MIND MGMT

De Matt Kindt, 2012-2015.

Il y a bien longtemps en ces lieux, je m’exprimais déjà sur un autre comics indé de Matt Kindt, Du sang sur les mains, également publié aux formidables éditions Monsieur Toussaint Louverture. Prenons d’ailleurs quelques minutes, avant d’entrer dans le vif du sujet, pour une fois encore féliciter en encourager ladite maison d’édition. Née de rien il y a quelques années (de l’amour de l’impression, en fait, et d’un goût certain pour la littérature américaine sous toutes ses formes), l’éditeur a grandi pour s’imposer maintenant avec un catalogue cohérent, intelligent et accessible, tant en romans (avec de belles éditions grand format luxueuse suivie de version semi-poche très abordables) qu’en BD/comics.

Et c’est un véritable travail d’orfèvre qu’ils ont dû réaliser sur l’édition en trois tomes omnibus du roman graphique de Kindt. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris était déjà un exploit d’adaptation, justement reconnu à Angoulême. Et bien l’équipe de Toussaint Louverture réédite la performance avec l’adaptation de MIND MGMT. Chaque centimètre carré de chacune des planches est exploité par Kindt qui y glisse volontiers des indices, des explications ou des élucubrations diverses. Et l’adaptation française reprend cela à merveille sans rien entamé de la mise en page très recherchée et parfois carrément déstructurée de Kindt. Graphiquement, l’auteur continue d’exploiter le filon entamé avec Du sang sur les mains et son crayonné tantôt esquissé, tantôt plus travaillé. Le dessin a cependant plus d’ampleur et plus de constance que dans l’œuvre précédente et on sent bien la patte artistique qui se dégage. Au-delà des personnages, de leurs expressions faciales souvent fort bien rendues et dynamisme du trait, on retiendra cependant surtout un travail de mise en page aussi osé que significatif dans le récit.

Et qu’en est-il, de ce récit, justement ? Et bien c’est sans doute mission impossible que de le résumer en lui faisant honneur. En effet, MIND MGMT est un récit à tiroirs, où chaque vérité en cache une autre, progressant de digression en digression et d’époque en époque (évidemment pas dans un ordre linéaire). Le récit s’ouvre sur le quotidien de Meru, une autrice/journaliste en manque d’inspiration qui décide d’enquêter sur l’affaire étrange d’un vol à bord duquel tous les passagers ont perdu la mémoire, à l’exception d’un enfant et d’un passager qui semble avoir disparu à l’atterrissage. Bien vite, elle se lance en quête de ce dernier pour comprendre ce qui est arrivé. Mais avant d’atteindre son but, elle est contactée par des agents du FBI qui semblent s’intéresser très fort à ses recherches et est, parallèlement, poursuivi par deux tueurs que rien ne semble arrêter.

Derrière tout ceci, on comprend vite que se cache une organisation secrète, le Mind Management, qui regroupe des individus divers qui présentent un « don » (influencer les autres, lire l’avenir, persuader par le chant, effacer la mémoire, etc.) Ces « mutants » semblent cependant avoir été abandonné par leur pays, après que l’un d’eux ait causer un massacre ayant emporté la moitié des habitants de Zanzibar une quinzaine d’année plus tôt. Et c’est précisément cet ex-agent en fuite que Meru tente de retrouver sans le savoir…

Complot, espionnage, super-pouvoirs, amnésie, action et réflexion sur la nature humaine sont au programme de ce comics indépendant. Partant d’un postulat courant dans le genre, des mutants à la X-Men, MING MGMT traite son sujet de façon adulte, sombre et souvent mélancolique. S’il y a bien sûr un secret à découvrir, un méchant à affronter, c’est surtout le parcours initiatique de Meru et de ses quelques alliés qui est au cœur de la BD. C’est la véritable force de MIND MGMT : à travers ses indices savamment distillés au fil des planches, c’est un véritable drame humain qui se joue. Les motifs qui animent les personnages les remettent à notre niveau : vengeance, amour, soif de démontrer sa supériorité, faiblesse, abandon. Voilà qui ramène ces super-héros potentiels à ce qu’ils sont fondamentalement : des types comme vous et moi qui n’ont pas forcément choisi ce qui leur arrivait et qui n’ont pas la possibilité de faire machine-arrière, leur mutation les rendant par trop différents. Le parallèle avec X-Men est évident, mais le traitement est réellement différent : beaucoup plus adulte, conscient de soi.

Cependant, je dois bien l’avouer, MING MGMT, auréolé de son statut de perle de la BD américaine indépendante, ne m’a pas convaincu à 100%. Verbeux par moment, parfois un peu fatiguant à lire à tel point les planches peuvent être chargé d’informations parasites (dont on a peur qu’elle nous échappe, nous privant ainsi d’une clé de compréhension essentielle, alors qu’elles sont souvent anecdotiques), j’ai eu un peu de mal à entrer dans le récit et à réellement me sentir concerné par le devenir de Meru. Comprenons-nous bien : c’est de la très bonne BD, intelligente et bien écrite. Mais le scénario est parfois tellement (volontairement) déconstruit, faisant ressembler l’ensemble à une grande poupée gigogne dont on aurait mélangé les morceaux (je sais, c’est impossible, mais je n’ai pas trouvé mieux comme image !), que je me suis un peu paumé de temps à autre et qu’il a fallu faire un effort pour retourner dedans. Or, une lecture ne devrait pas demander d’effort inutile.

Le propos peut être complexe et la compréhension malaisée (j’ai essayé de lire Arendt dans le texte plusieurs fois déjà, mais mon petit cerveau n’est malheureusement pas assez développé pour suivre !), ce n’est pas un souci. Là où j’ai du mal, c’est quand l’effort est requis car il devient un gimmick : c’est de la BD intelligente car il faut faire un effort pour comprendre. Non : Shangri-la est de la BD particulièrement maligne et sa lecture est autrement plus fluide (alors que les concepts traités sont tout aussi sérieux, sinon plus). Bref, je crains que Kindt ne se soit un peu perdu dans des circonvolutions très chics, mais qui desservent son propos et, plus globalement, l’œuvre qui nous occupe aujourd’hui. Je passe rapidement également sur le dénouement qui est un ton en deçà des deux premiers tomes et qui semble à contrario un peu facile.

Retenons simplement que MIND MGMT est certainement une bonne BD, dont la patte graphique et la richesse du scénario valent certainement le détour. Je trouve seulement dommage que son auteur ait probablement un peu exagéré le côté « regardez-moi, je fais de la BD underground intellectuelle !« . L’œuvre aurait été un film (je ne le dis pas au hasard, bien sûr, les droits d’adaptation ayant été acheté depuis longtemps), on l’aurait dit calibré pour le Sundance. On a connu pire comme référence. Mais on a aussi connu mieux, comme bilan final.

Shangri-la

De Mathieu Bablet, 2016.

Je ne parle que très rarement de BD en ces colonnes. Et encore plus de BD franco-belge. Je me dois cependant de faire une exception (bientôt suivie par d’autres : je suis très BD/Manga/Comics en ce moment !) pour l’excellent Shangri-la, de Mathieu Bablet. Repéré il y a déjà quelques années sur les étals de mes marchands de culture favoris, j’avais résisté jusqu’il y a peu. La publication récente du nouvel opus de l’auteur, Carbone et Silicium, sur lequel je reviendrai bientôt, m’a cependant fait craqué. Pensant que l’un précédait l’autre (ce qui n’est pas du tout le cas, il s’agit bien d’œuvres totalement distinctes), j’ai donc acheté ce très bel objet qu’est Shangri-la.

Et c’est un gage du bonheur de lecture que j’en ai tiré que de savoir que j’ai donc acheté Carbone et Silicium dans la même librairie quelques jours après, ayant à peine digéré la claque que fut Shangri-la. La première chose qui frappe à la lecture de Shangri-la est bien sûr le dessin. Bablet a une maîtrise évidente de son art et chaque planche, construire selon un découpage aussi subtil que précis, frise avec l’œuvre d’art. La tonalité chromatique est particulièrement splendide, variant du jaune-orangé pour les plans à l’intérieur de la station orbitale au bleu-violet des sous-sols et des extérieurs dans l’espace. Je transmets mal, par l’écrit, le plaisir qu’on les yeux de parcourir ces variations de couleurs, allant d’un détail à un autre. Je vous invite donc de demander à Google ce à quoi ressemble le dessin et sa mise en couleur si particulière de Shangri-la

Bablet a également la particularité d’être un dessinateur avec une dualité claire dans son trait. Si ses décors sont millimétrés, précis, tout en lignes de fuite, en architectures froides et angulaires, il n’en est rien de ses personnages. Ceux-ci ont des physiques et des gueules parfois approximatives, à la façon, d’une certaine manière, d’un Bill Plympton. Ces gueules cassées expriment cependant à merveille les sentiments qui les traversent, l’expérience qu’ils vivent dans le récit. Bablet, âgé d’à peine 29 ans à la sortie de l’album, ce que n’ont pas manqué de remarquer nombre de critiques au Festival d’Angoulême de cette année-là, fait preuve d’une maturité dans le trait et d’une minutie qui le place parmi les plus grands dessinateurs actuels de la BD franco-belge (oui, pas de demi-mesure). D’ailleurs, le jury d’Angoulême ne s’est pas trompé puisque Sangri-la était dans la sélection officielle alors qu’il s’agissait seulement du deuxième album en solo de son auteur.

Mais Shangri-la, c’est aussi une superbe histoire de SF. Les humains, après avoir bousillés la Terre, vivent dans quelques grandes stations orbitales en attendant des jours meilleurs. Ils y sont confrontés à la toute puissante de la société Tianzhu Enterprise, qui possède la station, mais également tous les objets de consommation de masse que les habitants souhaitent pour leur « bien-être » (smartphone, tablette, machine à café, etc.) Dans ce contexte, un petit groupe d’ami opère dans l’espace pour réparer de petits satellites de recherche de la maison mère qui semblent présenter des avaries inédites. Bien vite, leur mission s’avère plus complexe et dangereuse qu’initialement prévue et les amis en question seront confrontés à des choix qui changeront leur vie…

Derrière cette accroche qui a l’air très classique, Bablet ratisse relativement large. On croisera donc dans Shangri-la une réflexion de fond sur le spécisme, sur la dictature douce, sur le racisme comme ciment du pouvoir, sur le prix de la révolte, sur l’eugénisme ou encore sur la folie du scientisme. Rien que ça. Et la multiplication de ces idées dans un œuvre d’une taille finalement assez modeste aurait pu donner une bouillie informe. Ce n’est pas le cas : chaque élément, pensé, ciselé, est rendu avec justesse et de manière naturelle dans le récit, faisant de Shangri-la l’une des plus belles, tristes et justes dystopies qu’il m’ait été donné de découvrir ces dernières années. Et Dieu sait que j’en lis un paquet ! Du propre aveu de son auteur, l’excellent Planetes de Makoto Kamimura et Universal War One font partie de ses influences majeures, au même titre que les œuvres d’Otomo ou, dans un style différente, de Mike Mignola. Difficile de faire mieux, comme référence, surtout lorsque l’on s’attaque à un genre aussi codifié, balisé et exploité que la SF dystopique.

Pourtant Bablet, malgré sa relative maigre expérience au moment de l’édition de cette seconde BD et malgré ses influences qui frisent toutes avec le génie, parvient à livrer une œuvre aussi intense que réussie, aussi personnelle que grand public. Shangri-la est une superbe BD, une lecture dont je me souviendrais longtemps et qui peut tout à fait me réconcilier avec le monde de la BD franco-belge que je n’avais plus pratiqué depuis de nombreuses années (autrement que pour me procurer des classiques souvent datés de plusieurs décennies). Perdu au milieu des productions honnêtes mais interchangeables de Soleil, de Dargaud et de Dupuis, Shangri-la, publié par Ankama sous son label 619, est plus qu’une découverte : c’est une révélation. Si vous aimez un tant soit peu la SF intelligente (bon, ok, pas drôle), alors faites-moi confiance : jetez-vous dessus au plus vite. On tient là un « instant classic« , comme disent nos amis anglo-saxons.