L’une rêve, l’autre pas

De Nancy Kress, 1991.

Lauréat en son temps du Hugo et du Nebula dans la catégorie novella, L’une rêve, l’autre pas est un texte précieux. Nancy Kress est un nom honorable et honoré dans la SF mondiale depuis maintenant de longues années. Elle pratique une SF centrée sur ses personnages, légèrement décalée, à la manière de Ursula K. Le Guin en son temps et bien qu’elle explique elle-même ne pas du tout avoir la même façon de raconter ses histoires. Elle a une production relativement limitée, mais un cercle toujours fidèle d’amateurs éclairés qui la suivent et l’apprécient depuis quelques décennies désormais. De son propre aveux (l’édition poche chez Hélios du court roman est suivie d’une interview de l’auteur réalisée il y a quelques années dans laquelle elle se livre à une courte rétrospective sur sa carrière et sur son lectorat francophone), elle a toujours préféré les nouvelles et novellas aux romans ou aux cycles plus longs. Les nécessités économiques l’ont cependant obligé à se lancer, comme il est malheureusement coutumier dans la SFFF, dans des sagas plus longues, que je n’ai pas encore tenté. L’une rêve, l’autre pas (Beggars in Spain, dans sa version originale), d’abord rédigé au format court, a été ainsi réécrit par Kress comme une trilogie dans les années qui suivirent son succès initial, trilogie cependant inédite en français à ma connaissance.

Et le récit, comme souvent dans la bonne SF, part d’un principe tout simple. Kress explique dans l’interview précitée qu’écrire de la SF revient à décrire un monde classique en remplaçant deux ou trois éléments par des possibilités technologiques (et explique que la fantasy obéit à la même règle, en remplaçant simplement la technologie par de la magie). Et c’est exactement ce qu’elle fait dans cette novella : elle nous décrit un monde normal, contemporain, et extrapole simplement un peu sur l’eugénisme. Rien d’aussi extrême que Bienvenue à Gattaca ; elle introduit simplement la possibilité pour des parents anxieux de devenir de leur progéniture de modifier leurs gènes pour les rendre « meilleurs« . Le roman s’ouvre sur un industriel extrêmement riche qui souhaite le dernier « produit » de la firme biotechnologique derrière les mutations génétiques in vitro : la suppression du sommeil. Il souhaite une fille qui ne dort pas, qui pourra apprendre plus vite et plus que tous ses semblables. Et en forçant la main de la société, c’est ce qu’il obtient. Pourtant tout ne se passe pas comme prévu : sa femme a la mauvaise idée de porter des jumelles, l’une génétiquement modifiée et l’autre non…

Et ce n’est ici que les prémices de cette histoire qui suivra les deux jumelles de la naissance à l’âge adulte. Elles seront confrontées à la destruction de leur noyau familial, au regard des autres, à la jalousie, au mépris et au racisme. Mais aussi à la beauté, à l’amour et à l’entraide. L’une rêve, l’autre pas est un réel pamphlet contre la sottise et la peur de l’autre/de l’inconnu. C’est aussi une profession de foi dans l’humanité, la croyance que le bon sortira toujours du médiocre. C’est également une charge contre une certaine idée de l’Amérique et de son libéralisme égoïste.

Le message est d’ailleurs plus ambigu sur ce dernier point. Le personnage principal est adepte d’une forme de croyance nouvelle, théorisée par un japonais dans le roman, qui veut que l’être humain ne puisse s’accomplir que par ses propres efforts et que ce travail individuel et personnel est la seule solution pour entraîner un cercle vertueux qui amènera la civilisation à évoluer vers un mieux. Cette idée de croissance continue, soutenue dans la philosophie développée dans le roman par l’omniprésence d’une logique contractuelle dans les relations humaines, ressemble très fort à la logique inique du tout-puissant capitalisme et de son pendant individualisme ancré dans l’histoire même des USA. Kress a l’intelligence, après en avoir démontré les vertus, d’en exposer également les limites. Sans cependant aller jusqu’au bout du raisonnement et sans remettre en cause la nécessité d’une croissance continue, cependant, ce qui peut laisser un goût un peu amer en bouche aux lecteurs européens épuisés par les excès de l’Oncle Sam.

L’une rêve, l’autre pas reste cependant une très bonne novella, brillamment menée et équilibrée dans sa narration. Elle présente des personnages forts et marquants qui posent de réelles questions sans forcément donner toutes les réponses. Un texte intelligent et subtil qui démontre une nouvelle fois que la SF est sans doute l’un des meilleurs véhicules pour réfléchir aux enjeux clés du monde qui nous entoure, sans avoir le côté docte et pesant que la majorité des essais développent bien malgré eux.

Le casse du continuum

Sous-titré Comsic fric-frac

De Léo Henry, 2014

Il y a bien longtemps, dans les profondeurs de ce blog, j’avais chroniqué ma lecture de La panse, de Léo Henry, inédit sorti directement en poche en 2017 chez Folio SF. J’ignorais alors qu’il s’agissait en fait du deuxième volet d’une trilogie planifiée par l’auteur. Une trilogie qui ne présente cependant aucun lien entre les livres qui la compose d’un point de vue narratif : l’auteur avait simplement l’intention de créer trois récits dans trois genres de la SFFF pour couvrir le spectre complet de l’imaginaire. Ou, plus ou moins complet, car on ne va pas s’embêter avec les dizaines de sous-genres qui ont fleuri au cours des dernières décennies.

Donc, La panse était donc sa plongée dans le thriller de SF urbain. Le casse du continuum, sorti trois ans plus tôt était le planet-opéra de Léo Henry. Thecel, sorti il y a quelques semaines (soit trois ans après La panse, l’auteur a une certaine régularité dans son planning !), conclut la trilogie avec une plongée dans la fantasy. Mais comme Léo Henry est un auteur malin, il ne se contente pas d’évoquer un genre par ses poncifs. Il tente de les réinventer. Et c’est exactement ce qu’il faut avec Le casse du continuum. Bien sûr, on y croise une civilisation spatiale exotique, des IA capricieuses, des batailles à coup de pistolasers aux quatre coins de la galaxie. Mais c’est aussi un bouquin sur une braquage, comme le titre le laisse deviner.

On rencontre donc dès les premières pages sept personnages hauts en couleurs, tous spécialistes dans leur domaine respectif : les explosifs, l’assassinat, le cambriolage, la séduction, etc. Ils sont chacun repérés et contractés par une entité relativement mystérieuse, l’un des développeurs qui a accès au DOS de l’IA qui régule l’univers connu, en résumé. Cette entité charge les sept mercenaires (ce n’est pas un hasard, bien sûr) de « braquer » le CPU central de l’IA en question lorsqu’elle est phase de sommeil pour y réécrire des directives qui lui permettront de lutter contre un virus méconnu du grand public qui affecte l’IA et risque de mener l’humanité à sa fin. Les mercenaires devront donc intervenir dans la phase de sommeil de la machine dans une fenêtre de temps réduit, sans quoi ils risquent d’y rester coincé pour toujours, provoquant leur mort dans le monde réel.

Le bouquin est donc clairement influencé par Inception, sorti quelques années plus tôt, en y ajoutant un cadre de space-opéra exotique et efficace. Le bouquin se lit vite et le suspense est maintenu de la première page jusqu’à la conclusion (en cascade, chaque protagoniste ayant droit à sa scène post-générique). C’est un bon divertissement sans être un grand livre. Il n’y a pas dans Le casse du continuum le souffle particulier que Henry a mis dans Hildegarde, par exemple, ni le désespoir latent La panse. Le casse repose bien davantage sur des mécanismes rodés et des personnages archétypaux. C’était le risque, évidemment, de présenter sept personnages principaux dans un livre qui fait un petit 300 pages en poche : certains sont plus esquissés que réellement travaillé et l’on reste, parfois, sur sa fin quant aux trajectoires, aux enjeux et aux motivations des uns et des autres.

Il n’en demeure cependant pas moins que le livre est un divertissement honnête et un hommage sincère à la littérature de genre qui nourrit l’imagination de son auteur. Certaines envolées lyriques (probablement dues aux relectures de Laurent Kloetzer, ami et collègue de Henry) sont parfois over-the-top, mais cela ne gêne pas le récit outre mesure qui évite de verser dans le gloubi-boulga technologique malheureusement habituel en hard SF. Un livre sans prétention, mais un bon divertissement dans les publications originales de Folio SF.

Bill & Ted’s Excellent Adventure

De Stephen Herek, 1989.

Découvert grâce à la fausse bande d’annonce d’Honest Trailer, réalisée à l’occasion de la vraie bande d’annonce du troisième (!) opus des aventures de Bill & Ted qui devrait sortir cette année, j’avoue que je n’avais jamais entendu parlé de ce film avant cela. Et quand je dis jamais, c’est jamais. Ni dans les listes nostalgiques des films de notre enfance (certainement pas en francophonie où le film semble totalement ignoré, mais pas non plus sur les sites/blogs/vidéos anglo-américains), ni dans la filmo interdite de x ou de y. Pourtant, il semble que le film bénéficie d’un noyau de fidèles solide, ce qui explique une première suite en 1991 et une seconde en 2020, 31 ans après l’original. Mais ce noyau fait, semble-t-il, moins de bruits que les amateurs des Goonies et des films de John Hughes (Sixteen Candles, The Breakfast Club, Weird Science et Ferris Bueller’s Day Off).

Et si comme moi ce film ne vous dit rien, je peux vous le pitcher en une phrase : Dumb & Dumber ados, en plus gentil, qui voyagent dans temps à la recherche de figures historiques pour réussir leur dissert d’histoire. Avec Keanu Reeves dans le rôle d’un des deux crétins. Avec ceci, tout est dit, je pense. Allez, pour le plaisir, je peux vous dire que les deux ado would-be rockeurs voyagent dans le temps car, quelque part dans le futur, leur power ballad va sauver l’humanité. Et qu’il est donc d’une importance cruciale qu’ils réussissent leur devoir d’histoire, sous peine de fin du monde. Et ce n’est pas gagné, puisque quand le prof d’histoire demande à Ted qui est « Joanne of Arc » (je le laisse en anglais, sinon, la vanne ne marche pas), Keanu Reeves répond avec un air réjouis « la femme de Noah ! » (puisque l’Arche de Noé, en anglais, se dit Noa’s Arc…. >_<).

A part ça, on peut voir dans le film Napoléon tricher au bowling, Jeanne d’Arc donner un cours d’aérobic, Beethoven se déchaîner sur 5 synthés à la fois, Genghis Khan semer le chaos dans un magasin de sport et, bien sûr, Socrate tenter de draguer les minettes au mall du coin. Voilà voilà. A la base, ça devait être Hitler à la place de Napoléon, mais les scénaristes ont eu une lueur de lucidité et se sont dit que ça, c’était peut-être pousser le bouchon un peu loin (Maurice) !

Honnêtement, je ne sais pas quoi penser de ce film. Je suis autant atterré par sa bêtise abyssale qu’amusé par le fait Stephen Herek, le réalisateur, reconnaissait lui-même qu’il trouvait le script hilarant mais que son humour n’était pas forcément partagé par tous. Succession de sketches sans queue ni tête mettant en scène de grandes figures historiques, le film repose sur un équilibre très fragile. Le spectateur est-il dans les conditions de se farcir un nanar sympathique où deux idiots parviennent à mettre tout le monde dans leur poche par leur bonhommie avenante ? La machine se grippe très vite si l’on n’est pas tolérant. J’avais déjà ressenti à la vision de Pee-Wee’s Big Adventure : une certaine forme de gêne sur le parti-pris. Et heureusement pour le film qui nous occupe aujourd’hui, là où Pee-Wee Herman m’avait rapidement horripilé, j’avoue m’être laissé avoir par Alex Winter et (un très jeune) Keanu Reeves. Ils (sur-)jouent deux parfaits abrutis, c’est un fait, mais deux abrutis sympathiques.

Pourtant le film en lui-même est nettement moins abouti que Pee-Wee’s Big Adventure, pour rester dans le parallèle. Stephen Herek, réalisateur avec une assez longue filmographie de films de série B (son film le plus populaire est sans doute la version live des 101 Dalmatiens de 1996 sur un scénario, comme c’est étonnant, de John Hughes), n’est pas Tim Burton. Les effets spéciaux sont risibles, la direction d’acteur laisse la plupart du temps à désirer (sauf pour Keanu Reeves et pour George Carlin, le « Doc » du film, qui se débrouillent bien tout seuls sans direction), le rythme est bancal et la plupart des plans sont très basiques. Mais… Mais il se dégage, au risque de me répéter, quelque chose de bizarrement sympathique de l’ensemble. Un peu comme quand, en fin de soirée, vous rigolez aux vannes nazes de vos copains pas drôle, juste parce que l’alcool fait de l’effet. Le lendemain matin, vous vous rendez compte que vous avez ri pour rien, mais vous avez quand même encore le sourire aux lèvres. Voilà tout le programme et toute l’ambition de Bill & Ted’s Excellent Adventure. Ni plus, ni moins.

Le film n’aurait jamais existé sans le succès de Retour vers le futur. Le fantasque producteur de ce film étrange s’est dit qu’il y avait peut-être dans ce script quelques similitudes et s’est donc décidé à le financer malgré l’improbabilité du script. Merci à lui. Il n’a pas obtenu ce qu’il espérait, mais nous a permis de voir cet étrange pari. A tester avant que le troisième épisode ne sorte sur les écrans plus tard dans l’année !

Dredd

De Pete Travis, 2012.

Aaaaahh, enfin une adaptation de comics qui n’est pas ni une origin story larmoyante ni un combat destiné à sauver l’humanité ! Non, Dredd n’a pas l’ambition démesurée des productions Marvel et DC. Dredd n’est pas un super-héros. Pete Travis et son scénariste Alex Garland (qui signa notamment La Plage, 28 Jours plus tard et Sunshine pour Danny Boyle et réalisera ensuite cette petite perle de SF qu’est Ex Machina) veulent simplement nous raconter une journée type dans la vie de Judge Dredd. Sans fioriture. Sans temps mort. Du coup, ceux qui ne connaissent pas le « héros » de comics anglais (car si Dredd agit sur le sol américain, ses créateurs sont bien des auteurs de BD anglais) ou qui n’ont pas vu l’infamante première adaptation avec Sylvester Stallone au mi-temps des années 90 n’ont qu’à aller se faire voir.

Le film s’ouvre donc sur le minimum possible d’exposition : on est dans un monde post-apocalyptique, où toute la population s’est réfugiée dans quelques monstrueux centres urbains, à l’instar de Mega-City One qui sera le décor de notre histoire. Dans ces villes tentaculaires, des super-gratte-ciels ont vu le jour, véritable Tour de Babel accueillant pas loin d’un million d’âmes chacune. Mais ces « blocs » ne sont pas réservés à l’élite. Au contraire, ce sont les nouveaux HLM, les nouvelles banlieues, tout en verticalité, en proie au crime et à la pauvreté crasse. Dans ce monde où les institutions ont fait faillite, la justice est incarnée par des hommes et des femmes surentraînées qui cumulent les fonctions de flic, de juge et, le cas échéant, de bourreau. Ce sont les Judge. Les procès qu’ils entament sont expédiés en deux phrases et la sanction arrive sans tarder. Et elle fait mal.

Sans transition, on se retrouve dans les rues de Mega-City One pour suivre une légende parmi les Judge, le Judge Dredd, dans ses œuvres quotidiennes. Après s’être débarrassés de quelques camés (sans s’être soucié le moins du monde des dizaines de victimes collatérales que sa chasse à l’homme a causé), il rentre au bercail pour apprendre qu’on lui file une nouvelle rookie. Une Judge un peu jeune qui n’a pas la moyenne aux tests de sélection. Mais qui a l’avantage d’être télépathe. A Dredd de l’éprouver sur le terrain et de juger (arf-arf, j’ai fait exprès) si elle est apte pour le service oui ou non.

Et quelle meilleure manière de tester que d’aller enquêter sur le meurtre de trois pauvres petits dealers qui sont « accidentellement » tombé du 200ème étage de l’un de ces gigantesques immeubles ? Dans cette zone de non-droit, c’est Ma-Ma, un ancienne prostituée devenue baronne d’une nouvelle drogue qui a pour effet de ralentir la perception du temps qui passe, qui règne en maîtresse absolue. Et elle n’aime pas que des Judges viennent fourrer leur nez dans ses petites affaires. Du coup, ça sent la baston.

Et baston il y aura. Dredd n’a d’ailleurs presque que ça à proposer : de la baston, des fusillades crades et sans merci pendant une petite heure et demie. Un actionner bourrin façon années 80. Et ça marche, croyez-moi ! Bon, faut pas être allergique à une certaine forme de violence visuelle, mais mon Dieu ! qu’est-ce que ça fait plaisir de se mater un film d’action 1er degré comme celui-là de temps en temps ! Pete Travis, qui n’avait jusque-là signé que deux films passés totalement inaperçus (Angle d’attaque en 2008, Endgame en 2009) essaie visiblement de faire le maximum avec le budget réduit dont il dispose. Après quelques scènes en extérieur qui montre une ville de SF réaliste tout ce qu’il y a de plus correct, la majeure partie du film se passe dans le méga-building. Du coup, à peu près tout a pu être tourné en studio en limitant les SFX aux explosions et autres artifices utilisés pendant les scènes de baston. Ce qui aurait pu être vu comme un peu cheap donne au contraire une atmosphère oppressante au film qui rend la situation encore plus désespérée.

Côté casting, Travis n’avait pas non plus les moyens de se payer de grands noms. Pourtant, Karl Urban (Eomeeeeer !) fait un boulot convenable en Dredd impitoyable et inexpressif, caché derrière ce casque qu’il n’enlèvera pas une minute dans tout le film. Et Olivia Thirlby tient elle-aussi assez bien le rôle de l’apprentie Judge Anderson, qui, bien que dégoûtée de ce que l’uniforme l’oblige à faire, n’hésite cependant pas plus d’une seconde à le faire. Mais c’est surtout côté méchants que le casting brille : Domhnall Gleeson, quand il n’est pas ridicule en General Hux, démontre qu’il sait aussi joué un personnage sensible et torturé. Wood Harris, en second couteau brute et sang cœur, est aussi très efficace. Mais c’est surtout Lena Headey qui tire son épingle du jeu en maîtresse impitoyable du crime locale. Elle était déjà effroyable avant de s’asseoir sur le Trône de Fer, donc ! 🙂

Alors, bien sûr, la morale du film est douteuse (tout comme l’était la morale du comics, puisque le principe même d’un Judge est à la frontière du fascisme). Bien sûr c’est super-gore. Bien sûr Dredd n’y est qu’un justicier lambda que rien ou presque ne distingue des autres Judge, puisque le parti a été pris de ne pratiquement pas développer l’univers ou les personnages. Mais bon sang qu’est-ce que c’est jouissif de retomber sur ce genre de film faussement simple qui assouvi nos pulsions malsaines avec tout de même un certain brio dans la forme. Verhoeven n’aurait pas craché sur la filiation.

Malheureusement pour Travis, le film a fait un four. Avec un budget de 45 millions de dollars, il n’est même pas rentré dans ses frais et n’a rapporté qu’un peu plus de 40 millions à l’international, signant par là-même la fin (déjà) de la courte carrière de réalisateur de Travis. Dommage, car le film ne le mérite vraiment pas. Évidemment, ce n’est pas un chef d’œuvre, mais c’est un « trésor caché » qui aurait connu une longue carrière en VHS dans les vidéoclubs, s’il était sorti 20 ans plus tôt. Et, l’un dans l’autre, pour une ambition similaire, il est vachement mieux que le Predator de Shane Black

Alita: Battle Angel

De Robert Rodrigez, 2019.

Après des années et des années de « development hell », l’annonce de la mise en chantier effective de l’adaptation en film live de Gunnm, le formidable manga de Yukito Kishiro, m’avait a l’époque filé des sueurs froides. Le spectre des adaptations internationales précédentes de manga/d’anime en films live, façon Dragon Ball Evolution, me revenaient alors en mémoire. Et ce n’étaient pas des bons souvenirs, bien sûr. Surtout qu’entretemps, nous avions eu le très moyen Ghost in the Shell. Cependant, le Nicky Larson de Lacheau a démontré qu’on pouvait ne pas être japonais et faire une bonne adaptation, donc l’espoir était permis.

Et qu’est-ce que ça donne au final ? Eh bien une demi-réussite. C’est nettement moins pire que je l’imaginais. Mais le film est malgré tout loin d’être épargné par les défauts classiques d’une adaptation hollywoodienne. Bon, commençons par vous raconter en deux mots de quoi ça parle. Je ne suis pas sûr que ce soit réellement nécessaire, vu que Gunnm est quand même un pilier de la culture manga, même en francophonie, depuis sa première parution il n’y a pas loin de 30 ans. Mais bon, pour ceux qui ne sont pas trop versés dans les japonaiseries, Gunnm (et donc Alita: Battle Angel) nous raconte l’histoire d’une jeune et jolie androïde (corps mécanique, cerveau humain) retrouvé sur une décharge par le Docteur Ido (Daisuke dans le manga, Dyson dans l’adaptation US). Ce dernier répare les gentils robots de « La Décharge« , l’une des dernières grandes villes de la Terre après une guerre cataclysmique entre la Terre et Mars quelques décennies plus tôt.

La Décharge porte ce charmant petit nom car elle est, assez littéralement, la décharge à ciel ouvert de la cité volante de Zalem, la dernière des mégacités du monde, refuge de la classe supérieure. Mais le Docteur Ido n’est pas qu’un gentil médecin. C’est également un chasseur de prime qui tue les criminels de La Décharge la nuit à grand coup de marteau mécanique. Ido baptisera assez vite la jeune androïde du nom d’Alita (dans la version US, Gally dans le manga) après l’avoir réparée. Et, à nouveau, on comprendra assez vite qu’Alita, jeune fille innocente et naïve au début du film, cache en fait une machine à tuer aussi rapide qu’efficace. Et j’invite ceux que ce court résumé intrigue de se jeter sur le manga, édité et réédité depuis des années chez Glénat. Et plus sur le manga que sur le film.

Commençons par ce qui marche dans le film : visuellement, Rodriguez ne s’est pas moqué de nous. Zalem et La Décharge sont bien rendues. Alita/Gally, personnage en motion capture, est super réaliste (malgré ses grands yeux qui ont fait débat lorsque la bande d’annonce est parue mais qui ne détonnent absolument pas dans le film). Le film contient même ce qu’il faut de fan-service : il adapte les deux-trois premiers tomes du manga (l’histoire de Hugo, qui avait déjà été adapté dans une version animée très moyenne dans les années 90), mais inclus par exemple des courses de MotorBall, qui apparaissent plus tard dans le manga, mais donnent des visuels spectaculaires. Et, oui, on a droit aux combats avec du Panzer Kunst, avec du plasma et on a droit aussi à un gros plan sur Alita/Gally lorsqu’elle peint les deux traits métalliques sous ses yeux qui rendent le personnage autant kawaï que badass. Et l’histoire ne fait pas totalement l’impasse sur le côté sombre du manga non plus, avec la présence de Vector, la vie assez trouble de Hugo (le beau gamin dont Alita/Gally ne peut évidemment s’empêcher de tomber amoureuse) ou encore la présence fantomatique du méchant de la série, le mystérieux Desty Nova.

Autre bonne surprise : le casting. L’inconnue Rosa Salazar fait une très jolie Alita. Christoph Waltz, égal à lui-même, donne une version d’Ido vieillie et peu plus papy gâteau mais qui marche quand même. Et les seconds rôles de Mahershala Ali en tant que Vector ou encore de Ed Skrein comme Zappan marchent parfaitement. Seul petit regret, côté casting, Keean Jonhson fait un peu trop beau gosse de romcom pour adolescente pour être un Hugo crédible. Hugo, dans le manga, n’a rien d’un leader charismatique. C’est juste un gamin paumé à la vie tragique qui se berce d’illusion et qui provoque un sentiment presque maternel chez Gally/Alita. Ici, on a juste le quarterback lambda dont la back story tragique tombe du coup un peu comme un cheveu dans la soupe.

Ce qui m’amène à mon problème principal avec film. Gunnm n’est pas un shonen. Ce n’est pas un seinen non plus, mais c’est un manga segmenté pour un public intermédiaire (les grands ados, quoi). Et Alita: Battle Angel est un film tout public (enfin, PG-13, pour être exact). Du coup, on a en effet une adaptation du manga sous les yeux, mais une adaptation très très édulcorée. Gunnm est un manga sombre où l’espoir est peu présent. Tous les personnages (Alita/Gally comprise) cachent de sombres démons dans leur passé. Rodriguez nous livre, surtout au début du film, un film post-apocalyptique où les décors sont très colorés et presque… joyeux. La population locale a l’air en bonne santé et on assiste même, un peu gêné, à une sorte d’entraînement aux patins à roulettes (en prévision du MotorBall qui… se joue en effet sur des patins à roulettes, mais à 250 km/h) entre ados en bonne santé et tout droit sortis d’une pub Benetton.

Pourtant, le film n’est pas avare en scènes d’action. Mais elles semblent très … molles par rapport à ce que le manga propose. Même quand Alita fini par se rappeler qu’elle maîtrise le PanzerKunst, j’ai eu la méchante impression de voir des combats au ralentit. Les deux exemples les plus frappants de « mainstream-isation » du manga sont sans doute 1) le fait d’avoir affublé Ido d’une ex-femme et d’une raison très paternelle de s’occuper d’Alita et 2) d’avoir complètement modifier le personnage tragique de Makkaku (un orphelin brûlé à l’acide et jeter dans les égouts de la décharge, récupéré par Desty Nova pour en faire un vers géant qui se nourrit du cerveau de ses proies humaines) en le remplaçant par un gros robot lambda un peu bourrin. Dans le même ordre d’idée, cela m’a perturbé qu’ils ont mis des têtes humaines à tous les participants du MotorBall là où Kishiro avait justement choisi une approche biomécanique beaucoup plus extrême pour développer leurs particularités de combat.

Alita: Battle Angel n’est donc certes pas un ratage complet, mais il n’arrive pas à la cheville de son matériau d’origine. Le script de James Cameron et de Laeta Kalogridis est en même temps étonnamment fidèle à la trame du manga tout en s’en éloignant pour des raisons de malheureux politiquement correct. Si les producteurs n’avaient pas visé le PG-13 mais s’étaient lancé dans une adaptation rated-R, le film aurait sans doute connu un succès moindre (le film, sans être un hit, a fait un score honorable, puisqu’il a rassemblé pas moins de 400 millions de dollars au box-office mondial) mais nous auraient donné un film plus noir, punchy et fidèle à l’esprit du manga. En résumé, Alita: Battle Angel est sans doute un bon film de SF, rythmé, bien joué et bien réalisé pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre. Mais, à ceux-là, je dirais simplement : laissez tomber le film, plongez-vous dans le manga ! C’est d’un tout autre niveau.

PS : Et ce résultat en demi-teinte ne va pas arranger les projets, eux-aussi bloqués en development hell depuis des années, d’adaptation live US d’Akira et d’Evangelion. Tant mieux ? Et on souhaitera beaucoup de patience à Edward Norton, dont le caméo en Desty Nova tout à la fin d’Alita: Battle Angel laissait présager un deuxième volet qui… ne semble pas prêt de voir le jour.