Station Métropolis, direction Coruscant

Sous-titré : ville, science-fiction et sciences sociales

D’Alain Musset, 2019.

Le Bélial’ est définitivement une maison d’édition précieuse pour la science-fiction en francophonie. Leur collection Parallaxe, débutée fin 2018, laisse la place à des essais d’universitaires très sérieux qui s’expriment sur leur domaine de prédilection (la linguistique, la physique, la géographie) dans un corpus imaginaire : la science-fiction au sens large. Alors que la sortie du quatrième tome de la collection se fait attendre en raison du COVID-19, c’est l’occasion de se pencher sur le troisième et dernier en date : Station Métropolis, direction Coruscant.

Alain Musset est un géographe de plus de 60 ans maintenant qui s’est essentiellement intéressé dans sa longue carrière universitaire aux villes et aux sociétés urbaines. Directeur d’études depuis plus de 20 ans à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, ah, les français et leur amour des acronymes !), il a développé au fil des ans une approche transthématique qui englobe l’ensemble des sciences sociales dans les textes scientifiques qu’il continue à signer régulièrement. D’abord spécialement dans les communautés urbaines sud-américaines, il a ouvert ses horizons en publiant par exemple un essai remarqué sur la justice spatiale et la ville.

Mais Alain Musset a aussi un violon d’Ingres : il est un amateur plus qu’éclairé de SF. Et il a, à plusieurs reprises, marié ses deux passions pour produire des textes comme Le Syndrome de Babylone : géofictions de l’apocalypse, Géographie et fiction : au-delà du réalisme ou encore De New York à Coruscant : essai de géofiction. C’est pourtant la première fois qu’il quitte les sages (mais souvent confidentielles) presses universitaires pour se lancer à l’assaut d’un éditeur (il est vrai indépendant mais néanmoins) mainstream de SF. Il y sera toujours question de géographie de la ville, bien sûr. De sciences sociales, évidemment. Et de Star Wars, cela tombe sous le sens ! 🙂

L’essai se divise donc en quatre grands chapitres qui abordent la question des villes sous des angles différents. Le premier chapitre est consacré à la démesure des mégapoles, qui se transforment en mégalopoles et, enfin, en monstruopoles, les cités planètes et autres monades chères à Silverberg. On y trouve des réflexions intéressantes sur le devenir des villes, le challenge purement géophysique de les créer et d’y subvenir aux besoins d’une population pléthorique. Le second chapitre s’ancre davantage dans la sociologie classique et identifie le phénomène des castes et des classes sociales et de leur répartition géographique au sein des cités imaginaires.

Le troisième chapitre est lui consacré au volet paranoïaque et anxiogène des cités du futurs. On y croisera les bidonvilles, les ghettos ou encore l’omniprésence du crime (Gotham étant le mètre-étalon dans le genre). Enfin, le dernier verse plus volontiers encore dans la dystopie avec une analyse assez juste des risques de contrôle accrus que facilite un environnement urbain futuriste (et forcément technologique). Big brother is watching you. Le livre se conclut enfin aimablement sur un texte qui tient davantage de l’opinion et qui laisse au lecteur le choix d’une perspective utopiste ou au contraire révolutionnaire de la ville de demain, telle que l’auteur l’imagine et telle qu’il a pu l’observer dans nombres d’œuvres de SF (ou dans la réalité, qui ne court jamais bien loin derrière elle).

Station Métropolis, direction Coruscant est un ouvrage passionnant et bourré de références intelligentes et intelligibles. C’est un vrai travail de chercheur, n’en doutons pas. Bien que Musset se soit sans doute auto-censuré pour ne pas surcharger son texte de références ou de notes en bas de page, le texte est clairement recherché et documenté comme il se doit. Fort de sa longue expérience universitaire et des multiples travaux qu’il a pu publier dans des revues à caractère davantage scientifique, il me semble évident que Musset nous présente ici un condensé de pensée, volontairement rédigé de manière fluide et directe, afin que ses messages soient perçus et compris.

Et si toutes les analyses et points de vue qu’il développe ne sont pas transcendantaux (je n’avais personnellement pas attendu Musset pour saisir qu’habiter en haut d’un immeuble étant souvent socialement mieux accepté qu’habiter dans les étages inférieurs), il est surtout passionnant de se rendre compte à quel point les auteurs de SF n’extrapolent finalement que très peu par rapport à la société que l’on connait au quotidien. Tout au plus ses mécanismes de différentiation sociale et de protection de groupes privilégiés y sont-ils magnifiés, exagérés pour la transparence de la démonstration (et, souvent, de la morale). Musset démontre par ailleurs une connaissance encyclopédique de la SF, en citant un très grand nombre d’œuvres qui viennent étayer sa démonstration. Et si certaines références sont elles-mêmes élitistes (disons que les lecteurs de Bifrost ne seront jamais perdus, mais l’amateur lambda, c’est moins sûr), Musset cite cependant volontiers les best-sellers ou les grands classiques (Métropolis, le cycle Fondation d’Asimov, Blade Runner, Le Cinquième Élément, Valérian, etc.) pour ne pas perdre un lecteur qui serait moins éclairé, moins versé dans le domaine.

Sans compter que l’auteur a par ailleurs un amour apparemment immodéré pour la saga Star Wars. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant qu’il cite à de nombreuses reprises non seulement les différentes trilogies cinématographiques, mais aussi et surtout nombre de romans de l’univers étendu (l’ancien, rebaptisé Star Wars Legend, et le nouveau, celui de Disney). Je ne pensais dans ma vie un jour lire dans un essai de sociologie des commentaires politiques sur la vision du monde développé dans des romans pour la jeunesse issus de l’univers Star Wars. Mais force est de constater que cela marche et qu’il y a visiblement des ambitions sociologiques qui m’étaient inconnues dans la production à la chaîne des romans Star Wars de ces 30 dernières années !

En résumé, je ne peux que vous conseiller de vous pencher sur cet essai qui est instructif, parfaitement documenté et parfaitement édité. Il faut, me semble-t-il, soutenir les éditeurs qui se lance dans ce genre d’aventure (comme je l’avais déjà signalé dans mon billet sur Fantasy & Histoire(s), le bel ouvrage sous la direction d’Anne Besson et édité chez ActuSF). C’est en soutenant ce genre de publication que l’on donne une place à l’analyse sérieuse du corpus de la science-fiction, encore trop souvent considéré comme un genre mineur. Bien sûr, le livre n’est pas donné considérant sa taille, mais il me semble logique de casser sa tirelire pour se coucher un peu plus intelligent qu’au matin, surtout dans un domaine que l’on croit déjà connaître sur le bout des doigts.

Le temps fut

De Ian McDonald, 2018.

Je vais faire une entorse à ma règle non-écrite et quand même faire un petit billet sur la dernière publication de la très belle collection Une heure lumière du Bélial’. J’avais sciemment choisi de ne pas les commenter car la blogosphère SFFF francophone était très très réactive sur ces publications et je ne voyais pas trop l’utilité d’ajouter ma pierre à l’édifice (j’essaie toujours de commenter des œuvres qui ne sont pas forcément dans les lumières de l’actualité éditoriale, histoire d’apporter un éclairage nouveau sur des bouquins ou des films qui sont parfois -trop- vite oubliés). Mais je constate que le bel enthousiasme qui animait la blogosphère SFFF autours de cette collection a tendance à s’épuiser ces derniers mois. Donc, je change mon point de vue !

Ian McDonald est un auteur irlandais qui cumule les prix littéraires divers depuis le début de sa carrière. C’est également un auteur relativement rare, certainement dans les traductions françaises. Alors que sa Maison des derviches attend gentiment dans ma PAL que je m’y attèle, je n’ai donc pas résisté au plaisir de découvrir une nouvelle plume à travers Le temps fut, une novella auréolée l’année de sortie par le British Science Fiction Award de la meilleure nouvelle.

Elle s’ouvre sur une scène de la vie quotidienne d’Emmett Leigh, un bouquiniste indépendant, spécialiste des ouvrages de guerre, qui gagne sa vie en dénichant des livres rares et en les revendant sur eBay. Lors de la fermeture d’une librairie londonienne historique, il tombe sur un petit recueil de poème intitulé Le temps fut. Si les poèmes ne sont pas de très bonne qualité, Emmett est surtout intéressé par une lettre manuscrite qu’il découvre dans l’ouvrage : une lettre d’un militaire, Tom, qui s’adresse à son amant, Ben. Ce genre de témoignage ayant une valeur importante chez les collectionneurs, Emmett se met à la recherche de ces deux soldats de la seconde guerre mondiale, histoire de donner du corps à cette trace historique. En cherchant, il finit par tomber sur une photo des deux hommes. Puis sur une seconde, lors de la première guerre mondiale cette fois-ci. Puis sur une troisième, lors de la guerre des Balkans des années 90. Problème, les deux hommes n’ont pratiquement pas bouger, physiquement parlant, entre les différents clichés…

A l’instar de Palimpseste de Charles Stross, McDonald signe donc une novella où le temps et ses méandres jouent un rôle clé. Mais l’ambiance n’est pas du tout la même. Là où Stross était davantage dans la hard-SF, McDonald est plus dans l’intime, le personnel, l’anecdote. Le temps fut est un récit d’amours contrariés et précieux. Il se scinde en deux, entre d’une part la quête du bouquiniste Emmett Leigh et ses amis marginaux et, d’autre part, les échanges épistolaires et autres extraits de journaux intimes des deux amants temporels. Ceux-ci sont rédigés parfois dans un style un peu trop alambiqué pour être réellement agréable, mais on sent la passion qui s’en dégage (homophobes s’abstenir, certains passages sont assez explicites).

L’un dans l’autre, cette novelle est une lecture intéressante et une bonne porte d’entrée dans le style et l’univers de McDonald, d’une S-F light orientée davantage sur ses personnages et sur leur psychologie que sur les gadgets technologiques qui les entourent. Je regrette simplement que certains développements semblent abandonnés en court de route (la copine perse d’Emmett, la relation qu’il développe au fil des pages et qui est expédiée assez cavalièrement) et que certaines faiblesses dans la construction du récit soient identifiées par l’auteur sans qu’il cherche à les expliquer ou à les corriger (pourquoi les amants temporels passent il leur temps sur des champs de bataille ? mystère…) Malgré ces scories somme toute mineures, Le temps fut est donc une nouvelle démonstration que les éditions du Bélial’ continuent à avoir le nez creux pour sélectionner les novellas de leur collection phare. Un plaisir de lecture à découvrir sans modération.

Argentine

De Joël Houssin, 1989.

Décidément, il semble que les auteurs de SF ressentent la géographie de manière similaire. Si la Sérénissime inspire à la rêverie et aux troubles identitaires un poil macabre, il semble que l’Argentine inspire davantage le post-apocalyptique crade et méchant. Après Berazachussetts et Plop (ok, il n’est pas dit que Plop se passe en Argentine, mais l’auteur était argentin), voici une nouvelle tranche de rigolade bien glauque sud-américaine.

L’auteur, cette fois-ci, est français. Joël Houssin est plus familier avec le polar qu’avec la SF, mais il a quand même à son actif quelques titres édités à l’époque chez Fleuve Noir Anticipation. Dont Argentine, donc, publié en 1989 et lauréat du prix Appollo (le dernier jamais attribué) l’année suivante. Ceux qui ne connaîtrait pas Joël Houssin se rappelle peut-être le formidable Doberman, un film de Jan Kounen avec Vincent Cassel dans le rôle titre. Et bien, le Doberman, personnage inénarrable, est sans doute la création la plus connue de Houssin. Je n’ai plus revu le film depuis des années, mais j’en garde un souvenir d’un portrait de criminels au vitriol, avec moult exagérations de réalisations et une violence visuelle omniprésente.

Force est de constater que les chiens ne font pas des chats : Argentine est du même acabit. On y suit la vie de Diego, une ancienne légende de la petite criminalité connue sous le nom de Godlen Boy. Diego vivote avec son jeune frère et son vieux père parano dans un Buenos Aires du futur, sorte de prison grandeur nature dont il est impossible de s’échapper, dans une dictature policière d’un futur proche sans espoir. Diego a renoncé à ses luttes de jeunesse et tente de survivre tant bien que mal. Jusqu’à ce que la situation s’envenime. Jusqu’à ce qu’il mette le doigt dans l’engrenage qui l’entraînera vers de nouveaux excès de drogue, de violence, de perdition et de paradoxes temporels. Oui, de paradoxes temporels.

Le bouquin ose le mélange entre un Mad Max super-gore et de la SF plus « dure » où le temps joue de méchants tours aux protagonistes. Et ça marche. Bon, faut avoir l’estomac bien accroché, on y croise quand même pas mal de scène de torture, d’abus sexuels étranges et variés, de sectes glauques, de morts dégueulasses, etc. Bref, pas la joie. Il me semble assez clair que Houssin a quelques marottes : il aime bien les petites frappes qu’il transforme en légende de la criminalité, il a quelque chose pour les femmes muettes, la drogue et les déviances sexuelles le titillent. Et il mélange ces ingrédients pour réaliser une fresque crépusculaire où le personnage principal, qui est pourtant finalement un gros connard, nous est éminemment sympathique. Tour de force que peu d’auteurs peuvent réussir.

Le texte est par ailleurs d’une modernité décapante. Il fêtait ses 30 ans l’année passée, mais il reste tout à fait d’actualité, ce qui est toujours un plus quand on verse dans l’anticipation à court terme (aucune date n’est mentionnée dans Argentine, mais on imagine aisément que cela pourrait se dérouler de nos jours, si une partie de la Terre avait versé dans la dictature policière… Attendez, quoi ? ça existe ?!). L’ambiance poussiéreuse d’une Buenos Aires aux portes d’un désert carcéral, miteuse et pourrissante, est parfaitement rendue par la plume incisive de Houssin. La très belle illustration de couverture, signée une fois n’est pas coutume par Aurélien Police (qui devient d’année en année le nouveau Manchu de l’édition SFFF), donne une parfaite idée de l’ambiance du bouquin. Diego/Golden Boy y est peut-être un peu trop présenté comme un héros, mais ça donne bien l’image d’un cadre urbain asphyxiant qui ensemble sa population.

Argentine est une belle claque, bourrés de bonne idées et de scènes percutantes. Les personnages bigger-than-life fonctionnent malgré leur côté parfois caricatural. C’est le premier bouquin de Houssin que je lis. Et pas le dernier.

PS: le contexte actuel (COVID-19) n’est peut-être pas le contexte idéal pour lire Argentine cependant, car le bouquin est quand même franchement sans espoir. Donc, à réserver pour l’instant aux cœurs solides !

Blade Runner 2049

De Denis Villeneuve, 2017.

Poursuivant ma préparation personnelle au Dune 2020 de Villeneuve, j’ai donc revu récemment le Blade Runner 2049, de ce même Denis Villeneuve, que je n’avais pas revu depuis sa sortie cinéma. Le film m’avait marqué à l’époque comme un paris réussi : faire une suite au mythique classique signé par Ridley Scott en 1982 (faut-il le rappeler, année faste pour la SF au cinéma avec les sorties de E.T., Tron, The Thing, Dark Crystal, Conan et, donc, Blade Runner premier du nom). La suite de Villeneuve réussissait à mes yeux à rendre hommage à l’original tout en proposant quelque chose de neuf, de contemplatif et de spectaculaire, à contrario de ce qui fait le cinéma de SF hollywoodien de cette dernière décennie. Et cette nouvelle vision confirme mon avis d’alors.

Exit les cuts épileptiques, dehors les scènes flashy de destruction du monde : Blade Runner 2049 prend son temps pour nous raconter l’histoire, finalement intimiste, d’un androïde en quête d’identité. On y suit l’agent K (le même que celui du Château de Kafka ? Ou, référence plus subtile mais qui prend tout son sens quand on sait [SPOILER] ce que K fera pour l’agent Deckard [/SPOILER], à celui de Dino Buzzati ?), un réplicant blade runner chargé d’éliminer les derniers réplicants des séries défectueuses qui se rebellèrent contre leurs créateurs humains. Joué par le mutique (et donc parfait pour le rôle) Ryan Gossling, l’agent K (KD6- 1.7, pour être plus précis) est maltraité par ses collègues humains mais poursuit ses missions avec un professionnalisme de machine. Le film s’ouvre d’ailleurs sur l’une d’entre elles, puisque K est chargé de « déclasser » le réplicant Sapper Morton, joué par Dave Bautista (qui prouve ici qu’il est capable de jouer réellement). La mission ne se passe cependant pas tout à fait comme prévu, car K trouve sous la ferme hydroponique de Morton le cadavre d’une femme morte en couche. Femme réplicant. Ce qui pose un sacré problème à la police du Los-Angeles du futur, puisque ce qui sépare les réplicants des humains est justement la capacité à enfanter. Et K de se lancer donc dans la quête de cet enfant/messie, qui le mènera sur les traces d’un ancien blade runner qui a disparu de la circulation voilà maintenant 30 ans…

Et je vais m’arrêter là pour la partie « résumé ». Si vous ne l’avez pas encore vu, arrêtez donc de lire ce blog et filez voir ce petit bijou du 7ème art ! Car le film, en plus de nous proposer une histoire intéressante, prolongeant intelligemment le propos de son aîné en continuant à questionner l’identité, le réel et l’humanité en tant que concept (rappelons-nous que la nouvelle d’origine est signée Philip K. Dick, hein !), Blade Runner 2049 est également une exceptionnelle réussite formelle.

On ne louera en effet jamais assez la superbe réalisation de Denis Villeneuve et l’incroyable œil de Roger Deakins sur la photographie. La très grande majorité des plans sont à couper le souffle. Le Los Angeles du futur, noir et pluvieux, est une version magnifiée de celui du film de 1982, rendu plus ample par la technologie qui soutient le visuel sans jamais être une fin en soi. Mais c’est quand K sort du L.A. claustro-phobique développé par Scott dans le premier opus que Villeneuve et Deakins s’en donnent à cœur joie : les plans dans les banlieues de L.A. ou, plus tard dans le film, dans un Las Vegas post-apocalyptique sont à couper le souffle. Le rouge omniprésent dans le Vegas du futur, couplé aux formes fantomatiques des gigantesques statues qui accueillent alors K, en font un décor inoubliable.

Et ce n’est pas que dans les extérieurs que le film marque des points : le siège de la Wallace Corporation (qui remplace la Tyrell Corporation du premier film comme constructeur des réplicants) est aussi menaçant qu’éthéré. Le « bureau » de l’héritier Wallace (joué par un excellent Jared Leto, qui ferait définitivement mieux de se consacrer à son métier d’acteur au lieu d’amuser les minettes avec 30 seconds to Mars… [ironique d’imaginer que Villeneuve voulait engager David Bowie pour le rôle initialement, du coup !]) et ses reflets multiples est juste jouissif, comme décors de SF.

Et ce qui est particulièrement appréciable est le fait que le film prenne son temps, comme je l’ai déjà mentionné. Ces décors sont donc non seulement présentés (show-off), mais aussi exploités. Et prennent dès lors tout leur sens. Le bureau de Wallace n’est pas simplement un bureau de méchant lambda, c’est aussi une métaphore de la personnalité dérangeante de son occupant. Il est aussi calme, placide et accueillant qu’il peut être froid et mortel. Et cela se reflète dans cette pièce à mi-chemin entre le jardin japonais (pour son côté géométrique et ordonnancé) et la cellule psychiatrique. D’autres décors, plus anodins, comme l’appartement de K, sont aussi l’occasion de montrer qui il est dans la hiérarchie sociale de ce monde de demain, mais aussi de montrer qu’il a une personnalité malgré tout. Son « auxiliaire » personnel, la très belle Joi, marque son appartement de sa présence. Elle l’humanise, même si la distance est toujours présente (jusque dans la scène de sexe, extrêmement triste).

Le casting est, comme je l’ai déjà mentionné, superbement exploité. Même le bougon Harrison Ford, qui n’a plus de rôle à la mesure de son talent depuis de nombreuses années déjà, renoue ici avec bonheur avec le rôle de Deckard. Ce n’est évidemment plus le blade runner de 2019, mais il offre ici une évolution touchante de l’un de ses rôles majeurs (pour un acteur qui en incarne quelques-uns, des rôles majeurs dans l’histoire du cinéma). Loin du Han Solo de la nouvelle trilogie ou de l’Indiana Jones de l’infamant 4e épisode, Ford joue ici un personnage vieillissant, désabusé et seul, qui renoue par un hasard incroyable avec l’espoir. Pas l’espoir de l’humanité, mais simplement un aboutissement personnel.

Et c’est ce qui est sans doute le plus formidable dans Blade Runner 2049. Même si la thématique abordée pourrait bouleversé l’ordre du monde dans lequel l’histoire se situe, cette majestueuse fresque de SF nous raconte en fait des trajectoires très personnelles. K cherche ses origines, son identité. Dès que sa quête commence, le spectateur apprend qu’on lui donne un autre nom, plus humain et pourtant, bien sûr, générique : Joe. C’est Joe qui trouvera Deckard, pas K. C’est Joe qui trouvera la clé du récit, qui ira jusqu’au bout de sa quête, pas K. Et Deckard, enfin, pourra conclure l’histoire qu’il débuta 30 ans avant dans le premier Blade Runner. Il pourra, enfin, répondre aux questions de Rutger Hauer dans l’original : qu’est-ce qui définit finalement l’humanité ?

C’est là, enfin, que le film réussi son dernier tour de force. D’un contexte post-apocalyptique, noir et désolé, le message livre un message d’espoir là où Scott, en bon nihiliste misanthrope qu’il est, finissait sur une note de désespoir. Si Scott avait réalisé lui-même la suite, probablement n’aurions-nous pas eu une conclusion si ouverte à cette saga, mais aurions-nous en lieu et place un message plus sombre et fermé, pessimiste, comme Scott l’a livré avec Prometheus d’une part et Alien: Covenant d’autre part (films largement incompris et sans doute mal jugés – je vous invite à lire le numéro spécial de Rockyrama sur la saga Alien pour plus de détails). Blade Runner 2049 est donc un très très bon film. Sans doute l’un des meilleurs films de SF de ces 20 dernières années pour moi (avec Moon, Ex Machina et Interstellar). Le film est en plus servi par une bande son primitive, assourdissante parfois, qui rend hommage à la musique de Vangelis sur l’original tout en lui apportant une ampleur nouvelle et une variation bienvenue.

S’il faut cependant trouver un défaut au film, c’est sans doute à mes yeux dans le personnage de Luv, jouée par l’actrice néerlandaise Sylvia Hoeks. Je n’ai rien contre l’actrice qui joue là très bien le rôle de l’antagoniste. Je trouve en fait simplement dommage que le film ait eu besoin de ce personnage, ait eu besoin d’un antagoniste. Ses motivations sont compréhensibles, mais son acharnement sadique en font parfois un cliché hollywoodien. Cette seule concession à la trame normale d’un thriller de SF (il faut bien incarner le mal) rend mal dans le film. Les scènes où elle apparait semblent un peu forcées, certainement le combat final entre elle et K/Joe.

Au-delà de cette unique concession à la logique hollywoodienne, Blade Runner 2049 est un superbe film de SF qui développe une identité propre tout en étant cohérent avec son aîné, souvent considéré (et à juste titre) comme un chef-d’œuvre du genre. Denis Villeneuve démontre avec ce film qu’il sait faire un pied-de-nez aux grands studios et réaliser un film intelligent avec des moyens considérables. Bien sûr, le film demandant un peu plus de réflexion pour s’y immerger et pour le comprendre que les blockbusters moyens, le film ne connut qu’un succès en demi-teinte au box-office, malgré une très grande majorité de critiques (professionnelles ou non) positives. Il ne me reste donc plus qu’à espérer que Villeneuve réserve le même traitement intelligent et sans concession au remake/reboot de Dune qu’il signera en fin d’année.

PS: je ne parle pas des trois courts métrages présents en bonus sur le Blu-ray qui prolongent l’expérience à la manière des Animatrix. Je n’en parle pas parce que je n’ai pas grand-chose à en dire. S’ils apportent quelques éléments supplémentaires au récit et qu’ils explicitent un peu ce qui s’est passé entre 2019 et 2049 dans le monde de blade runners, ils sont relativement anecdotiques et ne sont absolument pas nécessaires à la compréhension du film. A regarder si vous avez le temps, mais vous ne ratez rien !

Demain les chiens

De Clifford D. Simak, 1944-1973.

Recueil de nouvelles qui se lisent comme un roman, Demain les chiens est l’un de ces classiques de la SF dont on entend parler dans divers ouvrages de référence, mais qu’on ne lit pas. Et c’est bien dommage. Il est l’œuvre la plus connue de son auteur, Clifford D. Simak, auteur sans doute un peu oublié. Simak a la réputation d’être un auteur de sci-fi très classique, plutôt optimiste, qui signa essentiellement des récits d’aventure positifs et proches de la nature, des sortes de western aimables dans l’espace. Puis, en 44, contre toute attente, il écrit un texte très étrange du nom de City (c’est également le titre original de Demain les chiens). On y découvre une humanité qui fuit progressivement les villes pour s’installer à la campagne. Pas par peur d’une quelconque menace, mais simplement parce que le taux de natalité s’est méchamment réduit et que, technologiquement, les hommes n’ont plus besoin de vivre ensemble pour survivre.

Entre les lignes, on comprend donc que Simak par du principe que l’humanité n’est pas une espèce sociale et qu’elle a choisi de vivre ensemble uniquement pour des raisons d’opportunisme pendant les derniers millénaires. L’invention des robots et des IA (qui ne sont en aucun cas un point central de ces nouvelles, en tous les cas pas pour leur aspect technologique) dispense l’humanité de ce lien. De cette première nouvelle qui respire encore fort une certaine forme de naïveté dans la forme, mais non dans le propos, Simak développe dans les textes suivants le futur (et la fin) de l’humanité telle qu’on la connait. Entre chaque texte, plusieurs générations sautent, alors que l’on suit les descendants d’une même famille sur plusieurs centaines d’années. Cette famille aura été au centre du devenir de l’espèce humaine, parvenant à « réveiller » la conscience des chiens (ce qui donne son titre au recueil en langue française), identifiant une nouvelle forme de vie possible pour l’homme sur une planète lointaine, ayant des premiers contacts avec les « super-humains » de demain, etc.

Mais la marche inéluctable vers la fin est enclenchée dès la première nouvelle. Demain les chiens propose une lecture très sombre, très pessimiste de l’avenir de l’homme. Il est simple de faire un parallèle entre cette apparente rupture de style (je me fie à l’excellente introduction signée Robert Silverberg de la version poche de 1995, ici éditée en français par J’ai Lu en 2015, puisque c’est le premier texte de Simak que je lis) entre ces œuvres naïves d’avant-guerre et celle-ci et l’expérience que Simak retient de la seconde guerre mondiale. Le conflit a sans doute fait résonner en lui des questions importantes qui changèrent sa façon d’aborder le monde qui l’entourait alors. Et il livre donc avec Demain les chiens sont œuvre majeure, dans un découpage proche de celui du cycle de Fondation chez Asimov ou encore de l’Histoire du Futur de Heinlein.

Le fil rouge qui lie les différents récits est la présence de l’androïde Jenkins, qui passera d’assistant de la famille Webster (la famille au cœur des différents évènements déclenchant la fin de l’humanité) à une sorte de divinité pour la civilisation canine, puis à celui de dernier témoin dans l’épilogue du recueil, nouvelle écrite en 1973, soit 22 ans après la nouvelle précédente, à la demande de l’éditeur de Simak. Il est presque impossible d’aborder la richesse du contenu abordé dans les 9 nouvelles qui composent ce récit plurimillénaire, allant d’allégorie de la Bible à du space-opéra pur et dur. Je peux seulement en dire qu’on ne ressort pas indemne de cette lecture. S’il est compliqué d’en expliquer le déroulé, il est sans doute tout aussi compliqué d’en résumer l’impact. Car si la thématique peut sembler usée jusqu’à la corde aujourd’hui, il faut se rappeler que la majorité de ces textes sont sortis dans les années 40, dans des revues à fort tirage mais durée de vue limitée et qu’ils devinrent rapidement un saint graal pour les amateurs de SF, tant la profondeur et la richesse de thématiques abordées, couplées au pessimisme parfois nihiliste du fond, marquèrent les esprits d’une génération de lecteurs (et de futurs écrivains de SF à l’époque).

Simak explique lui-même dans les commentaires qu’il apporte à ce recueil qu’il ne s’explique pas pourquoi ces textes en particulier ont tant marqué les lecteurs. Il dit lui-même que ces textes ne le lui ressemblent pas vraiment et que, bien qu’il ait essayé de reproduire ce ton dans les décennies qui suivirent, il ne parvint jamais à retrouver une inspiration pareille. Humble, cependant, il se réjouit d’avoir signé un texte qui marqua une génération et qui continua à frapper l’imagination des générations suivantes. D’avoir, en somme, signé un classique.