Sept secondes pour devenir un aigle

De Thomas Day, 2013.

Cela faisait un petit moment déjà que je ne m’étais pas plongé dans du Thomas Day. Et certainement dans ses nouvelles. L’homme a pourtant eu les honneurs de la superbe collection Une Heure Lumière dont il signait le premier volume (ok, davantage avec une novella qu’avec une nouvelle à proprement parlé, mais quand même un texte court). Et ça faisait déjà quelques mois que l’édition poche du recueil Sept secondes pour devenir un aigle me faisait de l’œil dans ma PAL. Publié il y a déjà sept ans maintenant, et auréolé à l’époque du Grand Prix de l’Imaginaire, le recueil publié chez Folio SF ne nous réserve que du bon.

Mariposa, le premier texte, nous conte l’histoire d’une île étrange du pacifique, qui hébergerait la tombe de Magellan et qui aurait servi de décors à des batailles de la seconde guerre mondiale, entre des japonais enterrés et des américains conquérants. L’île héberge aussi des arbres à papillons aussi mystérieux que merveilleux. La nouvelle enchaîne les personnages et les styles littéraires (journal de navigation, échanges épistolaires entre un soldat japonais et sa femme resté au pays, minutes d’un interrogatoire musclé d’un vétéran américain récalcitrant, etc.) et développe, contre toutes attentes considérant l’auteur, une véritable poésie presque zen. En cela, bien sûr, la nouvelle touche l’une des obsessions de Day : son amour du Japon et de sa culture.

La seconde nouvelle, l’éponyme du recueil, navigue sur d’autres terres : on y suit un amérindien un peu paumé qui, au milieu du séance d’onanisme, est interrompu par l’arrivée de son vrai père, dont il ne soupçonnait même pas l’existence, qui débarque en assassinant sa belle-mère (la copine de son « père« , qui était en fait son oncle). Et son vrai père de l’entraîner dans un road trip existentiel, à la recherche des origines de son peuple. On retrouve ici davantage le Day que l’on connait par ailleurs : rapide, violent, sentant volontairement le stupre et le sang. Un superbe texte à la morale aussi abrupte que sans merci.

Ethologie du Tigre, le troisième texte, avait déjà été publié dans un recueil inédit de la collection Folio SF pour ses dix ans (en 2010, donc). Je l’avais lu à l’époque mais l’avait un peu perdu de vue. Une fois encore, on change radicalement de contexte : on retourne en Asie, dans l’Asie moderne où un occidental défiguré par un tigre quelques années auparavant est appelé au Cambodge par un homme d’affaire local pour mener l’enquête sur trois têtes de bébé tigre découverts sur le chantier de son plus récent complexe hôtelier. Sans concession, à nouveau, la nouvelle est particulièrement bien construite et sa fin est extrêmement bien amenée. La nouvelle se construit en partie autours du concept fort intéressant de la « barrière Gaïa« , le point de rupture où les catastrophes écologiques feront plus de morts sur base annuelle qu’il n’y a de naissance la même année. Un concept très intéressant à creuser pour de la SF écologique.

Shikata ga nai, « on ne peut rien y changer« , est le plus court texte du recueil. On y suit trois jeunes gens qui vivent dans la zone interdite de Fukushima pour y récupérer ce qui est récupérable et avoir une « vie facile » au mépris d’un danger en grande partie invisible. Intéressant sur le concept, c’est sans doute cependant la nouvelle la moins prenante de l’ensemble. Tjukurpa, le cinquième texte, nous emmène rencontrer les populations aborigènes d’Australie. Comme Sept seconde pour devenir un aigle, cette plongée à contre-courant chez un peuple brimé fait mal par où elle passe. Le personnage principal, une ado moche, se lance dans un nouveau culte de la réalité virtuelle permettant un retour aux sources qui efface « l’homme blanc » et tout le mal qu’il a apporté sur l’île-continent. Puissant.

Le dernier texte, Lumière noire, est davantage une novella qu’une nouvelle. C’est un récit post-apocalyptique plutôt classique où une IA a pris le contrôle des technologies mondiales pour réguler la population humaine. Une sorte de Skynet avec une conscience écologique. La nouvelle est très agréable à lire et est sans doute la plus cinématographique et la plus classique dans son développement de l’ensemble du bouquin. Intéressant de voir Day s’essayer à l’exercice de singer Terminator en y ajoutant une moralité différente et, logique pour l’auteur, très ambigüe. Le recueil se termine sur une essai signé Yannick Rumpala, intitulé « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… » Le court essai, érudit, brasse assez largement dans les grands textes de SF (et dans les nouvelles du présent recueil) pour nous expliquer que la SF continue à être un véhicule privilégier de la réalité de demain, même lorsque les paradigmes sociétaux changent. Éducatif, bien que je ne voie pas réellement le lien avec le recueil qu’on a dans les mains. Enfin, si, le lien, je le vois. Mais je trouve étrange de l’intégrer de la sorte, comme une postface qui peut passer inaperçue.

Sept secondes pour devenir un aigle est donc une collection de nouvelles qui confirme si besoin est que Thomas Day est et reste une voix importante de la SFFF francophone. Si certains des textes présentés ici ne font finalement que fleurter avec l’imaginaire, ils démontrent dans leur ensemble, en effet, que la SF est toujours un médium formidable pour mettre le doigt où ça fait mal dans la société humaine. Et Day n’hésite pas à jeter du sel sur les plaies ouvertes, bien que je l’aie trouvé ici plus modéré que dans d’autres romans plus anciens. Je ne sais s’il s’assagit avec le temps, mais il rappelle ici à tous qu’il est un nouvelliste hors pair. Avis aux amateurs.

L’une rêve, l’autre pas

De Nancy Kress, 1991.

Lauréat en son temps du Hugo et du Nebula dans la catégorie novella, L’une rêve, l’autre pas est un texte précieux. Nancy Kress est un nom honorable et honoré dans la SF mondiale depuis maintenant de longues années. Elle pratique une SF centrée sur ses personnages, légèrement décalée, à la manière de Ursula K. Le Guin en son temps et bien qu’elle explique elle-même ne pas du tout avoir la même façon de raconter ses histoires. Elle a une production relativement limitée, mais un cercle toujours fidèle d’amateurs éclairés qui la suivent et l’apprécient depuis quelques décennies désormais. De son propre aveux (l’édition poche chez Hélios du court roman est suivie d’une interview de l’auteur réalisée il y a quelques années dans laquelle elle se livre à une courte rétrospective sur sa carrière et sur son lectorat francophone), elle a toujours préféré les nouvelles et novellas aux romans ou aux cycles plus longs. Les nécessités économiques l’ont cependant obligé à se lancer, comme il est malheureusement coutumier dans la SFFF, dans des sagas plus longues, que je n’ai pas encore tenté. L’une rêve, l’autre pas (Beggars in Spain, dans sa version originale), d’abord rédigé au format court, a été ainsi réécrit par Kress comme une trilogie dans les années qui suivirent son succès initial, trilogie cependant inédite en français à ma connaissance.

Et le récit, comme souvent dans la bonne SF, part d’un principe tout simple. Kress explique dans l’interview précitée qu’écrire de la SF revient à décrire un monde classique en remplaçant deux ou trois éléments par des possibilités technologiques (et explique que la fantasy obéit à la même règle, en remplaçant simplement la technologie par de la magie). Et c’est exactement ce qu’elle fait dans cette novella : elle nous décrit un monde normal, contemporain, et extrapole simplement un peu sur l’eugénisme. Rien d’aussi extrême que Bienvenue à Gattaca ; elle introduit simplement la possibilité pour des parents anxieux de devenir de leur progéniture de modifier leurs gènes pour les rendre « meilleurs« . Le roman s’ouvre sur un industriel extrêmement riche qui souhaite le dernier « produit » de la firme biotechnologique derrière les mutations génétiques in vitro : la suppression du sommeil. Il souhaite une fille qui ne dort pas, qui pourra apprendre plus vite et plus que tous ses semblables. Et en forçant la main de la société, c’est ce qu’il obtient. Pourtant tout ne se passe pas comme prévu : sa femme a la mauvaise idée de porter des jumelles, l’une génétiquement modifiée et l’autre non…

Et ce n’est ici que les prémices de cette histoire qui suivra les deux jumelles de la naissance à l’âge adulte. Elles seront confrontées à la destruction de leur noyau familial, au regard des autres, à la jalousie, au mépris et au racisme. Mais aussi à la beauté, à l’amour et à l’entraide. L’une rêve, l’autre pas est un réel pamphlet contre la sottise et la peur de l’autre/de l’inconnu. C’est aussi une profession de foi dans l’humanité, la croyance que le bon sortira toujours du médiocre. C’est également une charge contre une certaine idée de l’Amérique et de son libéralisme égoïste.

Le message est d’ailleurs plus ambigu sur ce dernier point. Le personnage principal est adepte d’une forme de croyance nouvelle, théorisée par un japonais dans le roman, qui veut que l’être humain ne puisse s’accomplir que par ses propres efforts et que ce travail individuel et personnel est la seule solution pour entraîner un cercle vertueux qui amènera la civilisation à évoluer vers un mieux. Cette idée de croissance continue, soutenue dans la philosophie développée dans le roman par l’omniprésence d’une logique contractuelle dans les relations humaines, ressemble très fort à la logique inique du tout-puissant capitalisme et de son pendant individualisme ancré dans l’histoire même des USA. Kress a l’intelligence, après en avoir démontré les vertus, d’en exposer également les limites. Sans cependant aller jusqu’au bout du raisonnement et sans remettre en cause la nécessité d’une croissance continue, cependant, ce qui peut laisser un goût un peu amer en bouche aux lecteurs européens épuisés par les excès de l’Oncle Sam.

L’une rêve, l’autre pas reste cependant une très bonne novella, brillamment menée et équilibrée dans sa narration. Elle présente des personnages forts et marquants qui posent de réelles questions sans forcément donner toutes les réponses. Un texte intelligent et subtil qui démontre une nouvelle fois que la SF est sans doute l’un des meilleurs véhicules pour réfléchir aux enjeux clés du monde qui nous entoure, sans avoir le côté docte et pesant que la majorité des essais développent bien malgré eux.

Le casse du continuum

Sous-titré Comsic fric-frac

De Léo Henry, 2014

Il y a bien longtemps, dans les profondeurs de ce blog, j’avais chroniqué ma lecture de La panse, de Léo Henry, inédit sorti directement en poche en 2017 chez Folio SF. J’ignorais alors qu’il s’agissait en fait du deuxième volet d’une trilogie planifiée par l’auteur. Une trilogie qui ne présente cependant aucun lien entre les livres qui la compose d’un point de vue narratif : l’auteur avait simplement l’intention de créer trois récits dans trois genres de la SFFF pour couvrir le spectre complet de l’imaginaire. Ou, plus ou moins complet, car on ne va pas s’embêter avec les dizaines de sous-genres qui ont fleuri au cours des dernières décennies.

Donc, La panse était donc sa plongée dans le thriller de SF urbain. Le casse du continuum, sorti trois ans plus tôt était le planet-opéra de Léo Henry. Thecel, sorti il y a quelques semaines (soit trois ans après La panse, l’auteur a une certaine régularité dans son planning !), conclut la trilogie avec une plongée dans la fantasy. Mais comme Léo Henry est un auteur malin, il ne se contente pas d’évoquer un genre par ses poncifs. Il tente de les réinventer. Et c’est exactement ce qu’il faut avec Le casse du continuum. Bien sûr, on y croise une civilisation spatiale exotique, des IA capricieuses, des batailles à coup de pistolasers aux quatre coins de la galaxie. Mais c’est aussi un bouquin sur une braquage, comme le titre le laisse deviner.

On rencontre donc dès les premières pages sept personnages hauts en couleurs, tous spécialistes dans leur domaine respectif : les explosifs, l’assassinat, le cambriolage, la séduction, etc. Ils sont chacun repérés et contractés par une entité relativement mystérieuse, l’un des développeurs qui a accès au DOS de l’IA qui régule l’univers connu, en résumé. Cette entité charge les sept mercenaires (ce n’est pas un hasard, bien sûr) de « braquer » le CPU central de l’IA en question lorsqu’elle est phase de sommeil pour y réécrire des directives qui lui permettront de lutter contre un virus méconnu du grand public qui affecte l’IA et risque de mener l’humanité à sa fin. Les mercenaires devront donc intervenir dans la phase de sommeil de la machine dans une fenêtre de temps réduit, sans quoi ils risquent d’y rester coincé pour toujours, provoquant leur mort dans le monde réel.

Le bouquin est donc clairement influencé par Inception, sorti quelques années plus tôt, en y ajoutant un cadre de space-opéra exotique et efficace. Le bouquin se lit vite et le suspense est maintenu de la première page jusqu’à la conclusion (en cascade, chaque protagoniste ayant droit à sa scène post-générique). C’est un bon divertissement sans être un grand livre. Il n’y a pas dans Le casse du continuum le souffle particulier que Henry a mis dans Hildegarde, par exemple, ni le désespoir latent La panse. Le casse repose bien davantage sur des mécanismes rodés et des personnages archétypaux. C’était le risque, évidemment, de présenter sept personnages principaux dans un livre qui fait un petit 300 pages en poche : certains sont plus esquissés que réellement travaillé et l’on reste, parfois, sur sa fin quant aux trajectoires, aux enjeux et aux motivations des uns et des autres.

Il n’en demeure cependant pas moins que le livre est un divertissement honnête et un hommage sincère à la littérature de genre qui nourrit l’imagination de son auteur. Certaines envolées lyriques (probablement dues aux relectures de Laurent Kloetzer, ami et collègue de Henry) sont parfois over-the-top, mais cela ne gêne pas le récit outre mesure qui évite de verser dans le gloubi-boulga technologique malheureusement habituel en hard SF. Un livre sans prétention, mais un bon divertissement dans les publications originales de Folio SF.

Bill & Ted’s Excellent Adventure

De Stephen Herek, 1989.

Découvert grâce à la fausse bande d’annonce d’Honest Trailer, réalisée à l’occasion de la vraie bande d’annonce du troisième (!) opus des aventures de Bill & Ted qui devrait sortir cette année, j’avoue que je n’avais jamais entendu parlé de ce film avant cela. Et quand je dis jamais, c’est jamais. Ni dans les listes nostalgiques des films de notre enfance (certainement pas en francophonie où le film semble totalement ignoré, mais pas non plus sur les sites/blogs/vidéos anglo-américains), ni dans la filmo interdite de x ou de y. Pourtant, il semble que le film bénéficie d’un noyau de fidèles solide, ce qui explique une première suite en 1991 et une seconde en 2020, 31 ans après l’original. Mais ce noyau fait, semble-t-il, moins de bruits que les amateurs des Goonies et des films de John Hughes (Sixteen Candles, The Breakfast Club, Weird Science et Ferris Bueller’s Day Off).

Et si comme moi ce film ne vous dit rien, je peux vous le pitcher en une phrase : Dumb & Dumber ados, en plus gentil, qui voyagent dans temps à la recherche de figures historiques pour réussir leur dissert d’histoire. Avec Keanu Reeves dans le rôle d’un des deux crétins. Avec ceci, tout est dit, je pense. Allez, pour le plaisir, je peux vous dire que les deux ado would-be rockeurs voyagent dans le temps car, quelque part dans le futur, leur power ballad va sauver l’humanité. Et qu’il est donc d’une importance cruciale qu’ils réussissent leur devoir d’histoire, sous peine de fin du monde. Et ce n’est pas gagné, puisque quand le prof d’histoire demande à Ted qui est « Joanne of Arc » (je le laisse en anglais, sinon, la vanne ne marche pas), Keanu Reeves répond avec un air réjouis « la femme de Noah ! » (puisque l’Arche de Noé, en anglais, se dit Noa’s Arc…. >_<).

A part ça, on peut voir dans le film Napoléon tricher au bowling, Jeanne d’Arc donner un cours d’aérobic, Beethoven se déchaîner sur 5 synthés à la fois, Genghis Khan semer le chaos dans un magasin de sport et, bien sûr, Socrate tenter de draguer les minettes au mall du coin. Voilà voilà. A la base, ça devait être Hitler à la place de Napoléon, mais les scénaristes ont eu une lueur de lucidité et se sont dit que ça, c’était peut-être pousser le bouchon un peu loin (Maurice) !

Honnêtement, je ne sais pas quoi penser de ce film. Je suis autant atterré par sa bêtise abyssale qu’amusé par le fait Stephen Herek, le réalisateur, reconnaissait lui-même qu’il trouvait le script hilarant mais que son humour n’était pas forcément partagé par tous. Succession de sketches sans queue ni tête mettant en scène de grandes figures historiques, le film repose sur un équilibre très fragile. Le spectateur est-il dans les conditions de se farcir un nanar sympathique où deux idiots parviennent à mettre tout le monde dans leur poche par leur bonhommie avenante ? La machine se grippe très vite si l’on n’est pas tolérant. J’avais déjà ressenti à la vision de Pee-Wee’s Big Adventure : une certaine forme de gêne sur le parti-pris. Et heureusement pour le film qui nous occupe aujourd’hui, là où Pee-Wee Herman m’avait rapidement horripilé, j’avoue m’être laissé avoir par Alex Winter et (un très jeune) Keanu Reeves. Ils (sur-)jouent deux parfaits abrutis, c’est un fait, mais deux abrutis sympathiques.

Pourtant le film en lui-même est nettement moins abouti que Pee-Wee’s Big Adventure, pour rester dans le parallèle. Stephen Herek, réalisateur avec une assez longue filmographie de films de série B (son film le plus populaire est sans doute la version live des 101 Dalmatiens de 1996 sur un scénario, comme c’est étonnant, de John Hughes), n’est pas Tim Burton. Les effets spéciaux sont risibles, la direction d’acteur laisse la plupart du temps à désirer (sauf pour Keanu Reeves et pour George Carlin, le « Doc » du film, qui se débrouillent bien tout seuls sans direction), le rythme est bancal et la plupart des plans sont très basiques. Mais… Mais il se dégage, au risque de me répéter, quelque chose de bizarrement sympathique de l’ensemble. Un peu comme quand, en fin de soirée, vous rigolez aux vannes nazes de vos copains pas drôle, juste parce que l’alcool fait de l’effet. Le lendemain matin, vous vous rendez compte que vous avez ri pour rien, mais vous avez quand même encore le sourire aux lèvres. Voilà tout le programme et toute l’ambition de Bill & Ted’s Excellent Adventure. Ni plus, ni moins.

Le film n’aurait jamais existé sans le succès de Retour vers le futur. Le fantasque producteur de ce film étrange s’est dit qu’il y avait peut-être dans ce script quelques similitudes et s’est donc décidé à le financer malgré l’improbabilité du script. Merci à lui. Il n’a pas obtenu ce qu’il espérait, mais nous a permis de voir cet étrange pari. A tester avant que le troisième épisode ne sorte sur les écrans plus tard dans l’année !

It: Chapter Two

D’Andrés Muschietti, 2019.

Dans ma séance récente de rattrapage de films, j’ai totalement oublié de vous parler du deuxième chapitre de It. Et… ce n’est pas forcément un bon indice quant à la qualité du film. Le premier chapitre, sorti en 2017, est devenu un véritable phénomène et a remis sur le devant de la scène l’absolue nécessité de continuer à adapter les livres de ce merveilleux conteur moderne qu’est Stephen King. Je lis rarement du King, plus par paresse (il aime les briques, le vieux coquin !) que par manque d’intérêt. Mais certains des films tirés de ses œuvres sont passés à la postérité comme de réels classiques modernes : Shawshank Redemption, bien sûr, Stand by me, évidemment, mais également La Ligne verte ou, dans une veine plus horrifique, le formidable The Mist de 2007. Et Shining, qui est cependant plus du Kubrick que du King.

Évidemment, la courte liste ci-dessus donnerait pratiquement l’illusion qu’il n’y a qu’un seul homme qui sait adapter correctement King, à savoir le vétéran Frank Darabont. Ce n’est tout à fait vrai : De Palma a fait une version très correcte de Carrie, John Carpenter de Christine et Rob Reiner de Misery (c’est également Reiner qui réalisa Stand by me). Mais, à côté de ces quelques films, les très nombreuses adaptations ciné et/ou télé des œuvres de King ne valent généralement pas tripette. Alors même qu’il est considéré comme l’un des grands maîtres de l’horreur en littérature depuis maintenant près de 50 ans (et oui, ça ne nous rajeuni pas, les amis !). Comme si, d’une manière ou d’une autre, l’écrivain le plus célèbre du Maine était affublé d’une malédiction à ce sujet. Et, ce, jusqu’au premier chapitre des aventures de notre clown cauchemardesque préféré, Ça, qui ne devint rien de moins que le film d’horreur le plus bankable de tous les temps en 2017, totalement près de 750 millions de dollars au box-office mondial, coiffant alors le vieux record du Sixième sens (qui n’avait d’horrifique que le nom).

Cela dit, bien marcher au box-office n’est pas synonyme de qualité. Je ne citerais pas d’exemple qui risqueraient de nous fâcher. Ce n’est cependant pas le cas avec It. Le film, réalisé par l’inconnu Andrés Muschietti, réalisateur argentin du relativement confidentiel Mama en 2013 (avec, déjà, Jessica Chastain), était une véritable réussite. Sans être novateur, il était servi par un casting de gamins irréprochables et était extrêmement léché question mise en images. Le film avait un budget conséquent et cela se voyait à l’écran. A part un fin un peu trop explicite (mais présente dans le livre), le film jouait parfaitement sur les mécanismes primaires de la peur et ses « jump scare », bien qu’attendu, étaient fichtrement efficaces.

La promesse d’un second chapitre, rapidement mis en chantier après le succès monstre (et sans doute surprise) de la première partie du diptyque était une bonne nouvelle pour les amateurs. Et pourtant, le succès espéré ne fut pas au rendez-vous et le film a rapidement plongé dans l’anonymat après un bouche-à-oreille relativement défavorable. Le hype était passé. Comment l’expliquer ? De plusieurs manières, à mon avis. Le film en lui-même n’a pas grand-chose à se reprocher. Le casting des versions adultes des gamins du premier chapitre est en béton (Jessica Chastain, donc, mais aussi James McAvoy, Bill Hader, James Ransone ou encore Jay Ryan). La réalisation est toujours aussi léchée et la photo maîtrisée. Peut-être le rythme est-il un peu plus lent et le déroulé des scènes un peu plus convenu mais cela reste un défaut mineur. Bill Skarsgard fait le taf avec sa version baveuse, horripilante et effrayante du clown maléfique.

Mais qu’est-ce qui ne marche pas, alors ? Et bien sans doute en premier lieu le fait que les protagonistes aient vieilli. La terreur infantile que provoque l’image du clown marche par définition moins bien sur des adultes. Ils fuient d’ailleurs moins le clown que leur passé. Et si dans le premier chapitre ils devaient déjà se dépasser comme enfant, c’était surtout pour vaincre des peurs irrationnelles et non les affres de la vie adulte. Je ne veux pas dire pour autant que les traumas des enfants n’étaient pas provoqués par le monde réel, mais ils étaient déformés pour jouer sur nos instincts primaires, ce qui rendait leur exploitation par Pennywise encore plus perverse et efficace. Je peux parfaitement compatir au trauma de la jeune Bev Marsh, traumatisée par un père abusif. La voir répéter les mêmes schémas 30 ans plus tard auprès d’un mari abusif ne me touche que beaucoup plus partiellement. C’est injuste, mais cela n’en demeure pas moins vrai.

L’autre élément qui rend le film un peu maladroit est d’avoir voulu créer un triangle amoureux entre Bev, Bill et Ben. Si cela marche avec les frustrations des débuts de l’adolescente, reproduire le même scénario à nouveau 30 ans plus tard nous conduit à penser que les personnages n’ont pas évolué d’un iota. C’est d’ailleurs peut-être l’un des messages du film : aucun de ces personnages n’a pu évoluer car ils sont restés bloqué dans leur passé. Mais si c’est clair pour le personnage de Mike, à tel point qu’il resté sur place et a passé toutes ses années à ressasser les mêmes histoires pour tenter de comprendre ce à quoi il avait affaire, le film nous présente la plupart des autres comme des adultes qui ont tourné la page et qui sont obligés, bien malgré eux, de faire un bond en arrière.

Enfin, le film perd également le grand pouvoir nostalgique d’une Amérique « à papa ». Le premier chapitre fleurait bon l’effet nostalgie, jouant également sur le succès de Stranger Things (qui s’inspirait lui-même largement de King), jusqu’à en reprendre l’un de ses acteurs principaux. L’Amérique moderne, désillusionnée, fait définitivement moins rêver. Et ce second chapitre a également le défait de vouloir trop expliquer et de se lancer dans le décorticage de ce qu’est Pennywise. Or, démystifier réduit bien sûr la portée horrifique du personnage. Difficile de faire autrement si l’on veut conclure la saga et si l’on veut respecter le bouquin de King, je le sais bien, mais il n’empêche que cela tue un peu le côté suspens et jette un voile d’indifférence polie sur le devenir des protagonistes que l’on veut nous faire aimer.

It: Chapter two est donc un film qui ne mérite pas sa mauvaise presse. Il n’est pas raté. Son réalisateur n’a pas fait « n’importe quoi », comme j’ai pu le lire un peu partout sur la toile. Il est resté fidèle à son approche du premier chapitre et a livrer un film techniquement tout aussi maîtrisé, soutenu par des acteurs qui remplissent parfaitement le contrat et marque bien la personnalité de leur personnage malgré leur temps d’écran parfois réduit. Si quelques coupures auraient sans doute aidé à maintenir un rythme plus soutenu et si certains choix de réalisation (notamment les scènes où les personnages sont en proie à des psychotropes amérindiens) sont plus discutables, le film est l’un dans l’autre une réussite formelle. Mais il ne réussit pas la mission sans doute impossible de transcender son matériau de base pour nous embarquer une nouvelle fois dans une véritable « histoire qui fait peur ». Ce qui rend, en définitive, le film assez oubliable. Et c’est bien dommage.