De Benjamin Patinaud, 2026.
Sous-titré : Comment le monde est devenu une dystopie discount
Alors que c’est plutôt du côté des éditions ActuSF que l’on se tourne d’habitude pour les essais relatifs à la SF et à la culture geek en général, c’est cette fois-ci à la maison Au diable vauvert que l’on doit l’essai qui nous occupera aujourd’hui. La maison d’édition, qui publie très régulièrement de la littérature de genre essentiellement anglo-saxonne (très belles rééditions des classiques de William Gibson, récemment), compte aussi dans son catalogue nombre de romans, essais ou fictions engagées, notamment féministes. Petite digression d’ailleurs : difficile d’assumer être l’éditeur francophone historique de Neil Gaiman, du coup… Fermons la parenthèse.
Benjamin Patinaud, alias Bolchegeek, signe ici son deuxième bouquin, quelques années après Le Syndrome Magneto dans lequel il s’attaquait au traitement des antagonistes dans les comics et la culture geek en général. Dans COGIPpunk, déformation du terme cyberpunk en y faisant référence à la COGIP, la boîte fictive imaginée dans la série de Canal+ Message à caractère informatif, exemple de la société absconse, impersonnelle et interchangeable, dont on ignore la réelle raison d’être et qui se veut la caricature du milieu de l’entreprise, Patinaud s’attaque à la dystopie molle dans laquelle nous avons fini par vivre. Sans beaucoup de surprise à la lecture de son pseudo web, l’essai est franchement à gauche. Patinaud participe d’ailleurs régulièrement à Blast et travaille aussi avec L’Humanité (car, oui, l’Huma existe toujours).
Le bouquin, riche au point d’en devenir fouillis par moment, aborde le cyberpunk et la dystopie en général dans ses différentes dimensions et selon ses différentes thématiques. Pour chacune d’entre elles, Patinaud revient sur les raisons qui font que nous ne vivons pas dans le Los Angeles de Blade Runner ni dans les déserts apocalyptiques de Mad Max. Non, nous vivons bien dans une dystopie, mais dans sa version wish. Au-delà du thème classique de dictature molle des démocraties capitalistes, abordé par nombre d’autres penseurs et auteurs avant lui, Patinaud développe surtout la résilience du modèle capitaliste lorsqu’il s’emballe pour devenir le capitalisme dérégulé et amoral actuel. Pourquoi avons-nous les horreurs du contrôle gouvernemental absolu, les déséquilibres de revenus qui s’aggravent, le refus de prendre sérieusement le changement climatique et les catastrophes inégalitaires qu’il provoque ? Simple : parce que si le consommateur ne peut entretenir l’illusion d’un confort ouaté, si l’image du self-made man s’écroule, alors il n’y a plus personne pour acheter les produits formatés que veut refiler le grand capital.
Si les expressions que j’utilise sentent la douce ironie, croyez-moi bien, ce n’est en aucune façon parce que je ne partage pas le constat et les conclusions du bouquin. Oui, bien sûr que la situation mondiale actuelle et la décomplexion toujours plus assumée de la droite extrême qui pointe partout le bout de ses bottes me dépriment fondamentalement, comme l’auteur. Et bien sûr qu’in fine, oui, la raison est toujours : l’argent, ou plutôt la quête maladive du toujours plus. Si je me permets le cynisme, c’est simplement parce que le livre a beau être malin, il n’en demeure pas moins un objet hybride qui, par son format et ses choix, dilue parfois malheureusement son propos.
Je m’explique : il me semble que l’auteur aurait voulu écrire un essai d’économie politique ou, peut-être, de philosophie. Cependant, publié dans une collection de littérature de genre et auteur à succès d’une chaîne Youtube dont la marque de fabrique est d’avoir une lecture politique de la production culturelle, l’essai verse presque par défaut dans le trop plein de références. Certains d’entre elles, pas forcément les plus populaires, m’ont évidemment fait sourire : ce n’est pas tous les jours qu’un bouquin parvient à citer Marx, Boltansky, Marc Fisher et… Karim Debbache ! Et si je me reconnais dans la réflexion, si le bouquin souvent est un miroir, il a aussi le côté dérangeant de vouloir faire rire avec une réalité qui est, au mieux, désopilante. La collection Parallaxe, chez Le Bélial’, vise elle-aussi à parler de sujets complexes en partant de référence geek, pour amener un public amateur de littérature SFFF, d’anime, de jeux vidéo ou de cinéma de genre à se plonger dans des sujets parfois très ardus (physique, chimie, linguistique, etc.) Et si tous les essais là-bas publiés ne réussissent par leur paris (certains restent trop hermétiques), ils partagent tous une même ambition : être didactique.
Et c’est peut-être ce que je reproche le plus à COGIPpunk : il survole beaucoup de sujets, est finalement assez peu didactique avec les concepts socio-politiques qu’il met en avant, et enquille les chapitres à un rythme effréné sans réellement s’assurer qu’un ciment théorique relie les éléments entre eux. Donc à qui est destiné ce livre ? A un public déjà bien informé de convaincus qui se sentiront flattés de capter presque toutes les références ? A des passionnés de SF qui découvriront là une symbolique qu’ils n’avaient pas soupçonnés ? A une caste de geek neet qui verront s’ouvrir une fenêtre, inquiétante il est vrai, sur la réalité qui les entoure ?
Pourtant, en écrivant cela, je sais que je fais la fine bouche : je suis aussi conscient du fait que le bouquin est bien écrit, amusant, docte quand il faut, moralisateur et engagé sans être poussif. C’est objectivement un bel essai littéraire d’un auteur érudit qui démontre que la SF est essentiellement politique et qui nous donne ici quelques clés pour le comprendre. Je ne peux pourtant m’empêcher, quelques jours après avoir fini le bouquin et après avoir enchaîné avec du Marc Fisher, de garder un léger goût amer en bouche. Un trop plein de références et de démonstrations érudites sans en retenir une ligne rouge qui permet de passer du constat à l’action. Ce n’était sans doute pas le propos du livre ou l’intention de l’auteur, mais ça me manque…
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