Les prénoms épicènes

D’Amélie Nothomb, 2018

Chaque année depuis plus de 15 ans, je prends quelques heures fin août (oui, j’écris cet avis un peu en retard, étant un peu trop pris par des questions professionnelles) pour lire la nouvelle fournée d’Amélie Nothomb. Je me souviens d’une interview de Beigbeder il y a quelques années où on lui demandait comment se portait son livre à la rentrée littéraire (je pense que c’était à l’occasion d’Au secours pardon, donc ça date déjà…). Il eut une réponse désolée en disant qu’il était forcément derrière l’Eddy Merckx d’Albin Michel. Et je le comprends, le pauvre garçon. Nothomb sort chaque année sa fournée pré-automnale avec une régularité qui n’a d’égale que son succès, ce qui est probablement désespérant pour les autres auteurs de la rentrée littéraire.

Et pourtant, Dieu sait si les itérations nothombiennes n’ont pas toute la même valeur. Les prénoms épicènes, itération 2018, penche du mauvais côté : nous pourrions dire qu’il s’agit là d’un Nothomb mineur. Et quand on y pense, malheureusement, cela fait déjà bien longtemps qu’il n’y a plus eu un Nothomb majeur. Le dernier vraiment marquant étant sans doute Journal d’Hirondelle, qui date déjà de 2006. Douze ans (et douze romans), ça commence à faire long, comme passage à vide.

Les prénoms épicènes, comme son titre le laisser présager, met en scène une série de personnages dont les prénoms peuvent être portés tant par les hommes que par les femmes. Si l’on reconnait là la passion de Nothomb pour le choix des prénoms (qui ne sont pas aussi extravagants que d’habitude dans ce roman), cela n’apporte pas réellement quelque chose au propos ou à l’intrigue. Cette dernière est fort simple : un homme, par vengeance amoureuse, décide de réussir sa vie, se marier avec une jolie femme et faire un enfant parfait pour faire jalouser son amour de jeunesse qui l’a assez méchamment largué (je ne spolie rien, le premier chapitre de livre est très explicite). Et nous suivons la vie de cette femme, totalement inadaptée au monde réel, qui tombe dans les filets de son mari vengeur et, dans un second temps, la vie de sa fille, enfant parfait dès sa plus tendre enfance, qui hait rapidement son père et met en place des mécanismes de survie face à cette situation. On reconnait, là aussi, les marottes de l’auteur : le génie et la perfection de l’enfance, les personnages unidimensionnellement abjects, la protagoniste socialement handicapée, voire inapte à comprendre toutes relations humaines dans un monde normal.

Et comme toujours chez Nothomb, le moteur scénaristique est et reste l’évolution des relations entre les différents personnages. Et, à nouveau comme toujours, les personnages son excessifs. Le père revanchard ne vit que pour la vengeance. La mère naïve choisit pratiquement de vivre comme une victime car elle est incapable de lire le comportement pourtant évident de son mari. Seule la fille est plus ou moins normale, même si elle est elle aussi excessive dans ses amitiés et ses réactions.

Bizarrement, Nothomb dévoile ici le twist final de son roman dès la premières pages. Là où elle camoufle d’habitude plus habillement son dénouement à travers des indices savamment distillés, ici, elle nous le livre dès le départ. Et, malheureusement, cela casse un peu la dynamique du roman et l’intérêt de la lecture. Bien sûr, si l’histoire est finalement assez convenue (pour du Nothomb), il nous reste le style inimitable de l’auteur belge. Son mélange d’une écriture très simple et d’un amour des mots étranges (pour leur phonétique comme pour leur sens) percute toujours, même si l’on peut se demander si elle ne gagnerait pas à bousculer ses habitudes. Car si c’est agréable à lire, nous sommes malheureusement loin des sommets d’Hygiène de l’assassin, des Catilinaires ou de Stupeur et tremblements, sur le fond comme sur la forme.

Malgré ces déconvenues, je resterai cependant fidèle à Nothomb. A défaut d’être surpris par ses textes fort courts, il faut reconnaître un certain jusqu’au-boutisme au personnage de l’écrivaine belge, une forme d’intransigeance que n’influe pas le succès qui la propulse, chaque année, en tête des ventes pendant quelques semaines. Et avoir une personnalité, c’est déjà pas si mal, quand on pense à la bouillie fade que constitue la majeure partie de la rentrée littéraire habituellement.

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