L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de M. Hyde

De Robert Louis Stevenson, 1886.

Le fantastique également a ses classiques. Et il convient, de temps à autre, d’y retourner. Je n’avais personnellement plus lu de Robert Louis Stevenson depuis L’Île au Trésor, dans ma tendre enfance. Le livre m’avait alors réellement plu, malgré une forme que j’estimais alors un peu compliquée. J’étais parti sur les mers avec le jeune Jim Hawkins et je tremblais d’effroi face au séducteur machiavélique Long John Silver. J’en garde, malgré les décennies désormais, un souvenir vivace. C’est donc avec un apriori positif mais une certaine crainte de l’effet madeleine de Proust que j’ouvrais voilà quelques jours l’autre grand classique de Stevenson.

Mais comme j’ouvrais alors la version poche en ma possession, je n’entrais pas directement dans l’histoire. En effet, la version en question (couverture à droite du premier paragraphe, comme toujours) propose une assez longue introduction de Jean-Pierre Naugrette, universitaire parisien spécialiste de l’auteur et de son œuvre. Et j’admets avoir découvert pas mal de choses avec cette préface. Je connaissais finalement mal l’auteur, cet écossais aventureux qui se maria contre l’avis de sa famille avec une américaine divorcée et mère de famille de dix ans son ainée. Je n’avais, surtout, aucune conscience du sous-texte du Dr Jekyll. Car il semble bien, de l’avis de cet éminent professeur et de nombre de ses confrères, que le court roman de Stevenson ne parle de rien d’autre que de l’homosexualité.

Et il est tout à fait vrai que l’on peut lire l’œuvre avec cette grille de lecture en tête. En effet, l’on peut aisément imaginer que le honteux secret du bon docteur Jekyll, vieux célibataire, n’est autre que l’attirance fort contraire aux mœurs qu’il aurait pour les hommes. Attirance à laquelle il s’abandonnerait en changeant de personnalité pour laisser sa face mondaine et respectable continuer à briller au regard de la bonne société anglaise de la fin du XIXème siècle. Les exégèses de l’auteur de franchir allégrement le pas et d’y voir là le signe de l’homosexualité latente du romancier, renforcés dans leur conviction par ce mariage avec une femme forte et plus âgée, masculine par bien des traits là où Stevenson fait montre de nombreuses fois de traits généralement considérés comme féminins.

Tout cela est très intéressant. Mais sans doute aussi très accessoire. Car, pour finir, L’Étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde est aussi et surtout un roman à tiroir, multipliant les fausses pistes et les non-dits. Un véritable bijou de construction romanesque, un roman épistolaire à la manière d’un Dracula ou d’un Les Liaisons dangereuses. On tombe en plein dans l’imaginaire du Londres embrumé où les tueurs rôdent dans l’ombre (l’affaire de Jack l’éventreur terrifiera les rues londoniennes seulement quelques années après la sortie du roman). Les hommes sont bourgeois, distants, très maniérés et place les conventions sociales au-delà de toutes autres valeurs morales. Les femmes sont presque inexistantes et reléguées au rentre de victimes ou de figures subalternes qui gravitent autour des protagonistes du récit.

Non, le vrai cœur de ce récit est l’horreur qui se dégage progressivement dans la narration. Bien sûr, un lecteur du XXIeme siècle sait très bien que le Dr Jekyll et M. Hyde ne sont qu’une seule personne, ne sont que les deux facettes d’un même homme pétris de désirs inassouvis et de fantasmes inavoués. Roman sur la schizophrénie, gothique par bien des aspects, L’Étrange cas […] est un véritable tour de force pour son époque. Il suit la lente descente aux enfers d’un homme qui se condamne tout seul, qui en est conscient mais ne sait résister à ses pulsions cachées pour la violence brute, pour le mal.

Et, pour revenir sur l’interprétation de Naugrette et ses collègues savants, il est évident que la pulsion, le mal, le non-dit peut être interprété comme une allégorie de l’homosexualité et de son impossibilité dans la société londonienne des années 1880. Mais il pourrait tout autant être interprété comme une dénonciation de mœurs autrement plus répréhensibles, comme la pédophilie ou encore la torture. Ou encore simplement comme celle dont il est explicitement question dans le livre : la violence pure et simple, menant jusqu’au meurtre comme assouvissement de sa pulsion et au suicide comme forme de rédemption.

C’est en tous les cas la force de ce court texte (une petite centaine de pages) que de prêté le flanc à autant d’interprétations près de 140 ans après sa sortie initiale. Le texte fascine le lecteur d’aujourd’hui alors qu’il connait forcément l’histoire et son dénouement, le duo que forme le bon docteur et son double maléfique étant entré dans la culture populaire mondiale, référencés et parodiés dans un nombre impressionnant d’œuvres dans le siècle et demi qui suivit. Et c’est également un très bon texte en soit, une forme de novella avant l’heure, pleine de tension, de rebondissement et d’horreur. Un texte fondateur, en somme.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

De Jean-Paul Dubois, 2019.

Il est rare que je succombe aux sirènes des prix littéraires, dans la littérature dite blanche. Pour autant que je me souvienne, le dernier Goncourt que j’avais réellement apprécié, et qui m’a fait découvrir alors un auteur que je lis toujours avec un plaisir certain, était le Rouge Brésil de Jean-Christophe Ruffin. Et c’était en 2001. Il y a presque 20 ans. Bon j’exagère, il y a eu des bons romans entretemps dans les Goncourt, mais rien qui ne m’a marqué de la sorte. Du coup, je profite d’un prêt parental (« Lis-le, fils, c’est vraiment très bien« ) pour découvrir Jean-Paul Dubois, auteur dont le nom ne m’était pas familier, et son livre, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, dont je n’avais volontairement rien lu/vu/entendu à l’avance.

Passons directement au verdict : c’est sympaaaaaaa. Mais, … non. Faut-il réellement développer ? Et bien c’est tout simple : Jean-Paul Dubois brille dans un exercice qui m’énerve au plus haut point ans la littérature française de ces dernières décennies. C’est un très bon conteur. Un écrivain hors pair, qui cultive une plume agréable, fluide, intelligente sans être pédante. Il maîtrise parfaitement la construction de son récit, alternant les temporalités au sein même des différents chapitres qui construisent son œuvre. On sent l’amour que porte l’auteur à ses personnages, à leurs obsessions, à leurs marottes. J’irai jusqu’à dire que le livre, fort d’un travail de documentation solide, touche tout le temps juste dans ses descriptions et ses ambiances. Le tragique y côtoie le ridicule, le sentiment rencontre le caustique. Mais donc, quel est le problème ?

Le problème est la vacuité de l’ensemble. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon s’ouvre sur un monologue de Paul Hanssen, fils d’un pasteur danois et d’une mère française gérante de cinéma. Paul est en prison, pour un crime dont la nature ne sera révélée que tardivement, même s’il est longtemps annoncé. Toute sa vie, Paul aura été un spectateur : il nous contera la vie de ses parents, de leurs années d’amour à leur divorce, puis la lente et inexorable chute de son père, alors émigré pour la seconde fois dans l’arrière-pays canadien. Puis, par hasard, Paul deviendra le concierge d’une grande résidence au Québec. Il y rencontrera sa femme, moitié irlandaise, moitié indienne (dans le sens « Native American« ) et son chien. Puis, comme pour son père, le lecteur assistera à sa chute, progressive et tragique.

Tous les hommes […] nous parle de regrets. D’occasions manquées et de drames inopinés, comme la vie nous en réserve parfois. Et il le fait très bien. Mais ma question est très prosaïque : cela valait-il la peine d’en faire un roman ? Et, à fortiori, de le primer avec ce qui reste sans doute le plus prestigieux prix littéraire francophone ? Quel est le message de ce livre ? Faut-il comprendre que le destin nous écrase inévitablement ? Que l’homme est condamné à vivre avec les fantômes de son passé, à ressasser ses regrets jusqu’à ne plus avoir d’autre raison de vivre que de se le remémorer indéfiniment ? Si c’est là le message de Tous les hommes […], alors il aurait fallu mettre un enjeu dans ce roman, il aurait fallu tenter de démontrer que son personnage principal (il n’est pas question de héros ici, bien évidemment) tente d’inverser le court de sa vie. Mais non. Paul Hanssen est désespérant de mollesse et d’inaction.

L’on me rétorquera aisément que l’humain est ainsi fait et que, dans « la vraie vie« , on croisera toujours beaucoup plus de Paul Hanssen que de gens acteurs de leur propre vie. Et c’est parfaitement vrai. Mais leurs vies, à tous les Paul Hanssen de la planète, ne m’intéressent pas. Pas suffisamment pour y consacrer 250 pages de lectures. Pas assez pour comprendre qu’on l’auréole d’un prix sacrant la littérature. Sur la dernière sélection, qui ne regroupait plus que les quatre finalistes de cette édition 2019, je n’ai lu que deux des romans (en comptant celui-ci) sur lesquels le jury était appelé à s’exprimer. Et je trouve que le Soif de Nothomb méritait bien davantage le prix : ce n’était pas un livre parfait, mais il présentait quand même une idée, développait une idée forte malgré un contexte hautement mortifère (pour rappel, on y parle de la crucifixion, ce qui n’est pas tellement plus fendard, comme sujet). Merde, même le dernier Beigbeder, qui est pourtant bourré de défaut (au premier rang desquels la dilution du propos dans une répétition stylistique), mériterait davantage le prix !

Non, définitivement, je suis passé à côté de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. Ses personnages ne m’ont pas touché, la trajectoire de son protagoniste principal m’a laissé froid. Son message se noie dans l’auto-apitoiement. J’ai beaucoup de mal avec ce type de roman « tranche de vie » quand la tranche de vie en question est déprimante et, par bien des aspects, assez vaine. Avec les années, l’influence d’une littérature de genre, obéissant davantage au canon du développement d’un récit classique, a sans doute modifier mes goûts pour me rendre hermétique à ce type de livre un poil larmoyant. Ou c’est simplement l’âge et l’expérience, en grande partie professionnelle, qui me rendent insensible à ces appels à l’aide, pour en voir trop au quotidien. Et quand ces appels, comme celui du Paul Hanssen de ce livre, sont criés par des gens qui ne prennent aucune action pour s’en sortir, cela me fout en boule. Reste un livre maîtrisé, fluide et agréable à lire. Mais dont le message m’exaspère profondément.

L’homme qui pleure de rire

De Frédéric Beigbeder, 2020.

Troisième tome de la trilogie débutée avec 99 francs et poursuivie avec Au secours pardon, c’est donc le troisième livre à mettre en scène Octave Parango, le double fantasmé de l’auteur au grand nez et au menton en galoche. Après avoir enchaîné les fumisteries comme pubard dans les années 90, puis avoir sniffé nombre de rails de coke avec des mannequins russes un peu partout dans le monde dans les années 2000, revoilà Octave, déchu au rang d’amuseur public, ayant dilapider tout son blé. Le voilà contraint de cachetonner à la radio publique et d’y tenir une courte rubrique humoristique dans la matinale de la première radio de France pour intellectuels de gauche (mais quand même un peu de droite). Il y tient une chronique désabusée essentiellement sur sa vie, souffrant de la concurrence d’humoristes de métier, de stakhanovistes de la vanne, qui sont forcément plus drôles, rapides et punchys que lui.

Jusqu’à ce matin fatidique où il arrive, torché, directement de soirée, main dans les poches, poches vides, et qu’il tente de meubler la minute trente la plus longue de sa vie sans avoir écrit une seule ligne de son intervention. Et comme un écrivain n’est pas un sniper, il se viande en beauté et se fait virer dans la journée qui suit. A partir de ce long moment de solitude, Octave Parango va nous conter la longue nuit qui a précédé le moment fatidique, ses déambulations d’une boîte à l’autre, d’une addiction à la suivante : l’alcool, la drogue, les femmes, l’auto-apitoiement, le rejet du monde moderne, la recherche d’un dandysme du désespoir, le toujours vrai « c’était mieux avant« . A travers ces saynètes relativement décousues, Parango s’insurge contre le rire facile, contre le rire réponse à tout. Il regrette, l’enfant du cynique XXème siècle, que la moquerie devienne la solution à tous les problèmes, que les comiques soient intouchables et qu’ils aient remplacé les chroniqueurs intelligents, qui apportaient du sens et non de la dérision dans les débats. Et il en profite pour faire le bilan de sa vie.

Beigbeder, toujours dans l’hyperbole, débute donc ce nouveau roman par une transcription presque exacte de sa propre éviction de France Inter. L’archive, dispo sur YouTube, illustre à merveille le moment de solitude qu’il a du traverser pendant ces très longues minutes d’embarras. Et Beigbeder de s’inventer une nuit de débauches diverses et variées, probablement basée en partie sur la réalité, pour nous justifier le fruit de cette procrastination jusqu’au-boutiste comme un acte de bravoure alter-médiatique. Et… ça tient moyennement la route ! Si Beigbeder reste drôle comme il sait l’être lorsqu’il se lance dans la diatribe anarcho-bobo, il se perd dans les méandres d’un propos abscon et indigeste. Oui, il y a du vrai dans la dénonciation de la toute-puissante médiatique des « comiques de service« . Mais les saltimbanques ont toujours existé. Et ont toujours davantage servis le seigneur que la plèbe. Se moquer de tout, le rire intelligent de société, faisait déjà se gausser la bonne société sous Madame De Staël. Mais ce ne sont pas les habitués du salon qui décapitèrent le Roi. Ce ne sont pas les auditeurs de France Inter, même comme première radio nationale sur la matinale, qui feront demain la révolution.

Beigbeder le dit lui-même : il ne sait comment s’adresser aux gilets jaunes. Il ne les comprend pas, dans leur propos comme dans leurs manières (d’être et de faire). Et il se trompe s’il pense que ce sont les satires médiatiques qui les empêchent de comprendre le monde politique actuel. Pour les gilets jaunes, les Vizorek et autres Bedos fils ne sont pas plus intelligibles que les gens qu’ils brocardent. La putasserie médiatique propre aux hommes politiques modernes dont Beigbeder se plaint ne fait rire (n’intéresse ? ne touche ?) que les parisiens, pas le reste du pays qui se tapent des blagueurs de droite comme de gauche.

Je ne vois donc pas réellement où Beigbeder veut en venir avec ce nouvel opus. Il conclut une trilogie consacrée à un jouissif crétin exubérant par un discours un poil réactionnaire et passéiste qui ne fait pas sens. L’homme qui pleure de rire (lol!) est sans doute le syndrome que Beigbeder a vieilli. Il connait toujours les marques qui marchent, connait les endroits branchés, essaie la mescaline car c’est plus in que la coke. Mais dans sa tête il a vieilli et il a une guerre de retard. Là où cela pourrait être attendrissant (après tout, cela fait 20 ans que je le lis et je vieilli avec lui), cela en devient en fait un peu gênant. Comme un vieux dans une boîte de nuit. Beigbeder en est conscient, mais il ne peut s’empêcher d’y aller.

L’homme qui savait la langue des serpents

D’Andrus Kivirähk, 2007.

Voilà un article qui promet d’être assez long. Je vous jure que je vais essayer de me contenir, mais ce ne sera pas simple, tant L’homme qui savait la langue des serpents est un livre atypique et riche en niveaux de lecture. Grand succès de librairie en Estonie en 2007, les éditions Le Tripode furent bien inspirées d’en proposer une traduction française voilà quelques années. Sans être un succès commercial en francophonie (Le Tripode n’étant pas réellement une maison ayant pignon sur rue), sa sortie fut pourtant accompagnée d’un accueil favorable de la presse, tant généraliste que spécialisée. C’est sans doute la première particularité de L’homme qui […] : est-ce un conte philosophique ? un roman fantastique ? un pamphlet politique ? Probablement aucun et tous en même temps.

Andrus Kivirähk n’en est pas à son coup d’essai quand il signe L’homme qui […] en 2007. Cela fait, à ce moment-là, déjà dix ans qu’il officie comme romancier et dramaturge, après une carrière dans le journalisme comme chronique aussi acerbe que drôle. Devenu en 2004 l’auteur estonien moderne le plus lu avec Les Groseilles de Novembre (publié là aussi chez Le Tripode en 2014), il récidive trois ans plus tard avec le livre qui nous occupe aujourd’hui. Son œuvre est assez méconnue en francophonie, mais la sortie de L’homme qui […] en 2013 est saluée tant par le toujours très critique Monde des livres que par le beaucoup plus spécialisé Elbakin.net. Le livre ira même jusqu’à gagner en 2014 le Grand prix de l’imaginaire, catégorie roman étranger. Ce qui aura tendance à le classé comme roman fantastique par la suite, alors qu’il est également autre chose, comme je le laissais entendre dans le premier paragraphe. Le roman, comme l’auteur, sont malheureusement restés relativement confidentiels suite aux succès d’estime des trois traductions publiées chez Le Tripode.

Mais de quoi cela parle, finalement, me demanderez-vous. A nouveau, il faut faire une réponse complexe : c’est aussi simple que difficile à saisir. Je m’essaie cependant à l’exercice. L’homme qui savait la langue des serpents débute sur le monologue d’un homme, vivant reclus dans les bois estoniens, qui se plaint d’être le dernier à savoir la langue de serpents. Et qui se prend d’envie de raconter son histoire. Aux animaux qui l’écoute, aux feuilles qui tombent dans la forêt, à l’eau qui coule des cascades, à défaut d’interlocuteur humain. Cet homme s’appelle Leemet et il entreprend donc de nous conter son histoire. Il est né dans une famille qui vit dans la forêt, vêtue de peaux de bêtes et se nourrissant presque exclusivement de viande. Son père est mort quelques années plus tôt, décapité par l’ours qui fut l’amant de sa mère. Sa mère, elle, qui ne s’est pas remise de ce drame, surcompense en passant son temps à cuisiner des cerfs entiers à son fils et à sa fille, pratiquement les derniers enfants des bois à qui l’on apprend la langue des serpents. Cette langue permet non seulement de dialoguer avec les vipères vivant dans les bois, l’autre grande race intelligente de ce microcosme fantasmagorique, mais elle permet surtout de commander à toutes les bêtes sauvages vivant à proximité, des louves que l’on trait pour leur lait aux cerfs qui se livrent tels des agneaux sacrificiels pour servir de nourriture aux humains.

Tout irait très bien si, parallèlement, la modernité n’était pas en train de rattraper cette Estonie médiévale. Leemet est en effet né à la frontière de deux époques, de deux mondes. L’Estonie mythique, puisant sa force et sa connaissance dans la nature magnifiée et l’Estonie arriérée d’autre part, fascinée par ces envahisseurs teutoniques et ces missionnaires chrétiens qui entendent les civiliser en leur faisant raser la forêt pour mieux cultiver la terre. Les habitants de la forêt, les propres voisins de Leemet, quittent toujours plus nombreux le confort des bois pour s’installer au village et découvrir la civilisation, ses certitudes, ses nouveaux dogmes, son dur labeur et, bien sûr, la supériorité des maîtres étrangers. Pourtant Leemet et sa famille n’ont aucune envie de changer de mode de vie. Ils sont heureux de vivre comme ils ont toujours vécus, même s’ils savent qu’ils finiront seuls car ils ne peuvent s’opposer à la marche du monde. Et les évènements rattraperont bientôt Leemet, évènements qui le forceront à prendre position, à se confronter avec une autre époque.

Vous l’aurez compris, L’homme qui savait la langue des serpents est un roman sur le choc des civilisations et sur l’inéluctabilité du changement. Et c’est la là où Kivirähk a l’intelligence de dépasser la parabole passéiste, la fable fantastique moralisatrice. D’autres auraient versés dans une forme de nostalgie qui est parfois le terreau fertile du nationalisme. Pas Kirivähk. Bien sûr, les estoniens qui obéissent aux sirènes du modernisme sont brocardés comme des ignares impressionnables. Mais les habitants de cette forêt mythologique ne sont pas mieux lotis. Leurs coutumes et croyances sont tout autant brocardées et tournées en ridicule. Car la nostalgie d’un passé résolu chez les proches de Leemet est tout aussi artificiel que l’amour aveugle de la nouveauté chez les nouveaux villageois : ils vivent dans un temps qui n’existent déjà plus, si tant est qu’il a existé un jour. Leemet rencontre ainsi deux vieux « anthropopithèques » dans bois, créatures sans âges qui semblent être le chaînon manquant entre l’homme et ses proches ancêtres biologiques. Ceux-ci, bien qu’amicaux, ne peuvent s’empêcher de se moquer à leur tour de l’extrême modernisme de Leemet (il porte des vêtements, imaginez !) ou de l’abâtardissement de l’idiome vipérin qu’il pratique (la langue des serpents que eux maîtrisent est bien sûr plus pure et plus juste). Et Kivirähk a l’astuce de se moquer de ces ancêtres à leur tour, leur prêtant des obsessions idiotes dans leur recherche d’un « état de nature » aussi inaccessible qu’irréaliste.

C’est l’autre message fort de Kivirähk : l’homme n’est jamais bon. Si les chevaliers teutoniques et les missionnaires chrétiens sont invariablement présentés comme des profiteurs concupiscents, il est notable que Leemet et sa famille, loin des fables écologiques présentant un ancêtre en symbiose avec la nature qui l’entoure, sont d’incroyables profiteurs qui n’ont que pour ambition de soumettre la nature qui les entoure. Seul leur petit nombre leur permet d’entretenir un style de vie qui, autrement, détruirait l’écosystème en quelques générations. Ils soumettent les animaux qui les entoure, ont un régime exclusivement composé de viande et se plaisent à dominer toutes les autres espères intelligentes (à l’exception notable du serpent, dont je n’ai pas besoin de vous rappeler la symbolique chrétienne maintenant millénaire). La religion est elle aussi mise à mal par l’auteur. Si la chrétienté est, comme de juste, tourné en ridicule, l’animisme aveugle pratiqué par le chaman arboricole ne vaut pas mieux. S’étant écarté d’une voie raisonnable, les estoniens des bois se sont tournés à leur tour vers des simagrées, des esprits aussi effrayants qu’inexistants. Et Leemet de combattre les deux idéologies, qu’il juge réductrices et abêtissantes.

Leemet, parlons-en, d’ailleurs. C’est le héros et le narrateur du roman. Mais c’est aussi un égoïste colérique qui prend de mauvaises décisions, entraînant le malheur sur ses proches et précipitant la fin du mode de vie qu’il chérit tant. Il ne verse cependant pas non plus dans la nostalgie, à l’instar de Kivirähk. S’il regrette certains choix, il essaiera tout au long du récit d’aller de l’avant et de tirer profit des obstacles ou des changements qui s’imposent à lui. Il traversera sa vie, témoin d’un monde qui s’efface progressivement, d’une histoire qui s’oublie. Mais aussi d’un monde qui se créée et d’une réalité nouvelle qui s’impose, parfois dans la douleur et les cris.

Car si nombre de critiques louent l’auteur pour son humour, je trouve personnellement que peu insistent sur l’ambiance aussi lourde que tragique qui s’installe au fur et à mesure des chapitres. Si la première moitié, correspondant à la jeunesse de Leemet, tient en effet davantage du conte absurde, la seconde moitié verse allégrement dans la tragédie. Si Kivirähk ne se départi jamais de remarques corrosives et acerbes, les évènements qui s’enchaînent dans la seconde moitié du roman, émaillée de morts aussi absurdes qu’injustes, de scènes de violence crues et finalement inutiles et de moments de poésie crépusculaire (Ah! la scène avec le monstre marin. Ou encore celle avec le dompteur de tempêtes), ces évènements, disais-je, ne prêtent pas à sourire.

Leemet ne nous prend cependant pas par surprise : il nous prévient dès les premières pages du roman. Il est le dernier homme qui savait la langue des serpents. Il sera, toute sa vie durant, le dernier homme à être ceci ou cela, à être le témoin de tel ou tel évènement, à être le gardien de tel ou tel secret. Il est le dernier témoin d’une époque révolue et il a l’intention de le crier à la face du monde.

Vous l’aurez sans doute compris entretemps ; je ne peux que vous conseiller la lecture de ce roman estonien. La forme, parfois volontairement simpliste sans jamais être simple, pourrait vous rebuter dans les premières pages. Un conseil : persévérez. Vous avez dans les mains un roman érudit et sans concession sur le changement, sur le deuil d’un mode de vie, sur le mensonge d’un passé sublimé mais faux et sur la vérité crue d’un présent et d’un futur qui détruit autant qu’il émancipe. A éviter de lire quand on est dans une phase de déprime, donc (ce qui est bien sûr mon cas quand j’écris ces lignes).

Notez également la très intéressante postface signée par le traducteur qui replace l’œuvre dans l’actualité estonienne de sa sortie et développe une série de points que je ne fais qu’aborder succinctement dans le texte qui précède. Il ne me reste plus qu’à finalement remercier Le Tripode pour ce choix éditorial courageux et pour le travail d’édition magnifique réalisé sur ce volume en particulier. La couverture est magnifique et les choix du papier comme de la fonte rendent la lecture particulièrement aisée et agréable, ce qui n’est en rien négligeable. Un très très bon livre.

Cendres des hommes et des bulletins

De Sergio Aquindo et Pierre Senges, 2016.

Voilà un bel objet littéraire non-identifié. Obéissant à une impulsion soudaine à la vue de la couverture dans le rayonnage d’un bouquiniste il y a peu, je me suis jeté sur cet opus dont je ne savais absolument rien, si ce n’est son titre énigmatique et sa quatrième de couverture encore plus étrange. Et, de fait, cette étrangeté est assez logique : Cendres des hommes et des bulletins est un livre centré sur la folie des hommes. Les éditions le Tripode furent bien inspirées de faire confiance à Sergio Aquindo (le dessinateur) et Pierre Senges (le romancier) pour créer une œuvre hybride, à mi-chemin entre la chronique historique, l’analyse sociologique et le carnet de dessins.

En résumé, le prétexte de ce livre vaut son pesant de cacahouètes. Sergio Aquindo, alors qu’il se baladait au Louvre, tombe sur un petit tableau attribué à Bruegel l’ancien (reproduction du tableau ci-dessous) intitulé « Mendiants« . Curieux, il tente de comprendre ce que le tableau représente. Et là, mystère. Comme vous pouvez le voir, il s’agit vraisemblablement d’une farandole de culs-de-jatte et d’éclopés. Seulement, ils portent sur leur tenue ce qui semble être des queues de renard. Et, ça, c’est bizarre. Car nous n’avons aucun texte qui documente une quelconque fête où porter ces accessoires avait un sens. Du coup, l’imagination de l’illustrateur s’emballe et il commence à dessiner des variations sur le thème. Et il amène son ami Pierre Senges au Louvre à son tour pour lui montrer sa découverte.

L’imagine du romancier entre aussi en ébullition et ils décident de signer un livre-objet à quatre mains. Cendres des hommes et des bulletins en est le fruit de cette rencontre d’artistes. A partir du tableau, les deux hommes commencent à illustrer et raconter la vie de quelques personnages que l’histoire à oublier : les éternels seconds. Un cardinal qui devait être pape, une comtesse qui devait être reine d’Angleterre, un prince qui aurait dû devenir Roi de France, un pacha qui devait devenir Sultan ou encore un bourgeois qui aurait pu financer toute ce beau monde. Mais la vie ne se passe pas comme prévu. Et ceux qui passèrent près du pouvoir ne l’atteignirent jamais. Chacun de ces anti-héros en puissance a droit à son chapitre dans le bouquin avant de se rejoindre dans une caravane des rejetés qui parcourent l’Europe de la fin du Moyen-âge du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest à la recherche d’hypothétiques supports.

Ces chapitres s’alternent avec de courts interludes consacrés aux journées de la folie dans le folklore local européen : bien avant le concept dystopique développé dans la série de film The Purge, les sociétés humaines avaient pour habitude de consacrer une journée dans l’année à bouleverser les règles bien établies de la société. Les enfants donneront la messe, les fous remplaceront les maires et les conseils communaux. Senges décrit ces traditions par le menu, voyageant de l’Italie à la Flandre profonde jusqu’aux petits villages d’Écosse et du Pays de Galle. Et ces « carnavals » ont tous quelque chose en commun : l’ordre établi est mis sans-dessus dessous au profit des fous.

Et c’est là le lien avec l’autre partie de l’histoire : la caravane des rejetés a en fait été supplanté par les fous, les malades et les faibles au pouvoir. Pour une seule lettre de différence sur un bulletin de votre, par exemple, c’est le mauvais cardinal qui fut élu Pape ; le bienheureux, l’imbécile et non le grand favori. A ce dernier de fomenter un coup d’état sur le Saint-Siège, qui fera malheureusement pour lui long feu, puisque les sièges du pouvoir s’accommodent fort bien des fous, pour finir, comme le démontre tous les jours l’état de la démocratie dans nombres de pays du monde (les USA, la Russie, la Corée du Nord, la Turquie, la Hongrie, j’en passe et des meilleurs).

Derrière cette bouffonnerie particulièrement bien écrite et très agréable à lire se cache donc une (courte mais intense) réflexion sur le fait que le pouvoir n’a pas de problème majeur avec la folie et/ou l’imbécilité. Salvateur et drôle, inattendu et nécessaire. Ma seule réserve, pour finir, sera le lien avec les dessins de Sergio Aquindo. Son carnet de croquis, qui rythme régulièrement le livre (au moins un tiers des pages, je dirais), part dans des extrémités qui s’éloignent progressivement du texte. Je pensais que les illustrations suivaient la rédaction, mais il semble au contraire qu’elles les précédent : cela signifie donc que Senges, malgré toute sa verve et l’acuité de sa plume, n’a pu rattraper Aquindo au bout de son délire. Cela ne déprécie pas le livre pour autant. Attention cependant : lecteurs inattentifs s’abstenir ! Il faut se lancer dedans pour baigner dans cette atmosphère de folie étrange et sa fin douce-amère. Une très bonne surprise.