Hildegarde

De Léo Henry, 2018.

Roman total sur le moyen-âge, Hildegarde est une œuvre difficile à résumer. Et sans doute, aussi, difficile d’accès. Léo Henry est un auteur relativement jeune qui signa exclusivement de la science-fiction jusqu’à ce roman-somme, qui lui prit plusieurs années de sa vie. On avait déjà évoqué ici La panse, son précédent opus, plongée claustrophobique dans les entrailles de la Défense à Paris. Avec Hildegarde, nous sommes très loin de l’univers froid, métallique et citadin de La panse.

Hildegarde de Bingen est une religieuse allemande née à la fin du XIème siècle. J’ignorais son existence jusqu’aux premières pages du pavé d’Henry, alors qu’il semble qu’elle jouisse d’une popularité importante à travers les âges (de son vivant d’abord, mais repris de nombreuses fois au cours des siècles suivants, jusqu’à sa canonisation sous Benoit XVI en 2012). Femme inclassable, elle est une religieuse atypique, qui se partagea entre les prédictions mystiques, l’invention d’un vocable propre ou encore la rédaction de traités naturalistes sur la faune et la flore rhénane.

Mais ceci n’est pas tellement important. Car si Hildegarde est l’ancre qui lie les diverses parties du roman de Henry, elle n’en est cependant pas le personnage principal. D’aucun y verront une relecture du dogme chrétien, puisque le roman contient tant une allégorie de la Genèse qu’une réinterprétation de l’Apocalypse. J’y vois plutôt une peinture livresque, romanesque (dans le sens premier du terme) d’un moyen-âge réifié. Extrêmement documenté –de l’aveu même de l’auteur, le roman contient finalement assez peu de fiction, Léo Henry s’étant contenté d’imposer sa patte stylistique sur des épisodes « historiques » épars-, Hildegarde navigue entre les grandes thématiques et réalités de l’époque qu’il décrit.

On passera donc de confessions pastorales et chrétiennes sur la vie des monastères et couvents à une relation dure de la croisade de Godefroid de Bouillon pour reprendre Jérusalem. On y lira également une réécriture du Perceval de Chrétien de Troyes, en forme d’hommage aux chansons de geste tellement populaire sous Aliénor d’Aquitaine, contemporaine d’Hildegarde. Et également le récit de la vie de troubadours sous Frédéric Barberousse. Au centre du bouquin, et uniquement par témoignages croisés, on découvre la vie d’Hildegarde, à travers de le verbe de celles et ceux qui l’ont connu. Ce texte central est le pilier qui distribue les chapitres, les histoires et les styles autours de lui.

Henry alterne en effet le récit guerrier avec les dialogues ésotériques, en passant aussi par le témoignage historique factuel. Vous l’aurez saisi : Hildegarde n’est pas un bouquin pour les mous du ciboulot, pas un texte à picorer le soir avant de s’endormir. C’est une lecture touffue, ardue parfois, mais passionnante de bout en bout. Par ses choix de style et sa structure asynchrone, sans unité de lieu, de temps ou de protagoniste, Hildegarde dresse presque volontairement des barrière pour empêcher le lecteur de se centrer sur le cœur de son propos : être un roman-univers qui s’approprie la religion chrétienne d’un œil critique, parfois acerbe, pour en exposer les fondements, les croyances, les abus et, aussi, la beauté, la grâce et l’intelligence à travers ses traits de pinceaux successifs.

Je ne peux que conseiller au lecteur désarçonné après quelques chapitres de persévérer : si Hildegarde n’a pas l’ambition didactique du Royaume d’Emmanuel Carrère, il ne souffre pas non plus des défauts parfois nombrilistes de celui-ci. Plus qu’un livre, c’est une expérience, un voyage prenant et mystique à travers une époque qui fut en même temps très belle et en même temps affreuse. La Volte, pourtant spécialisé dans les littératures de l’imaginaire, a eu le bon goût de publier ce roman dont la diffusion fut relativement confidentielle en 2018. C’est dommage : Hildegarde mérite bien davantage. A découvrir d’urgence.

PS: et pour ceux qui ne seraient pas encore convaincu, je ne peux que titiller votre imagination en vous rappelant qu’Hildegarde, son personnage et son mythe, a, au fil du XXème siècle, repris tant par les nazi pour son germanisme, que par les musiciens pour les égéries et compositions qu’elle laissa derrière elle et, enfin, par les bobos écolos pour son travail encyclopédique sur la faune et la flore de sa région. Ce grand écart la rapproche, en quelque sorte, du personnage de Jeanne-d’Arc et des contradictions qui l’entoure.

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