Les Carnets Lovecraft: Dagon

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2019.

Alors oui, je sais bien que Dagon est paru en 1917 et pas en 2019. Mais on va parler ici de l’édition toute récente de Bragelonne. Ceux-ci, qui surfent sur l’engouement relativement récent du public francophone pour les nouvelles de SF et les novellas publiées indépendamment (merci Une Heure-Lumière) et, en parallèle, sur l’engouement toujours marqué pour les œuvres du reclus de providence, nous livrent un petit livre-objet avec ce premier tome des Carnets Lovecraft mettant en valeur la première nouvelle publiée de H.P. Lovecraft, Dagon.

Sur le texte, je ne vais pas dire grand-chose : bien qu’il s’agisse de la première nouvelle publiée de Lovecraft, on y trouve déjà, en condensé, tout ce qui fait le charme des textes de l’auteur : le glissement dans la folie, les psychotropes divers, le héros qui raconte son histoire au passé, sous forme de témoignage, ce héros qui n’est est pas un et qui se contente d’être l’observateur des évènements qu’il vit, les décors cyclopéens, etc. Avec en guest, un grand ancien (même si la mythologie n’est pas réellement explicite dans ce premier texte). C’est un texte sympathique, pas le meilleur de son auteur, mais que l’amateur éclairé aura déjà lu de nombreuses fois dans un recueil de nouvelles ou une intégrale quelconque (celles-ci foisonnent, en anglais comme en français).

La véritable valeur ajoutée de cette énième édition de Dagon sont bien sûr les magnifiques crayonnés d’Armel Gaulme, véritable co-auteur de ces Carnets. Bragelonne a eu la bonne idée de laisser libre champ à cet artiste pour illustrer les textes de Lovecraft. Son dessin, précis et monochrome, sert à merveille le texte. Il illustre la bizarrerie du texte, offre une vision d’artiste sur ce qu’est l’univers sous-marin évoqué dans la nouvelle. Abondants, les dessins complètent admirablement les mots pour imposer une certaine lourdeur inquiétante dans la vision des évènements. Comme Armel Gaulme le précise lui-même dans le texte qu’il signe et qui clôture le livre, le propos est probablement encore mieux servi qu’il ne met pas en scène les monstres, tentaculaires ou non, mais bien insiste sur ces paysages et cette architecture « étrangère » qui distille cette horreur indicible qui naît dans la progression du récit.

Bien sûr, c’est moins flamboyant que L’Appel de Cthulhu illustré par François Baranger, publié lui-aussi chez Bragelonne l’année passée. Mais c’est une autre vision de l’illustration, plus économe et peut-être plus évocatrice. Plus retenue, certainement.

Mais… Cela m’amène à parler du principal problème de ce premier tome des Carnets Lovecraft (La Cité sans Nom est prévue pour octobre 2019). Son prix. Car si les 25€ de L’Appel de Cthulhu ne sont pas excessifs au regard du très beau livre objet qu’il est (grand format, papier glacé, une grosse vingtaine de peinture en double-page A4 où le texte vient s’insérer), les 15€ de Dagon sont totalement excessifs. Malgré les dessins de Gaulme, payer ce prix pour une vingtaine de page dans un format poche sur un papier assez basique est un poil de l’arnaque. Dans ce format-là, un prix similaire m’aurait paru correct pour un tome d’une centaine de page (soit trois nouvelles au lieu d’une). L’avoir découpé réserve de facto cette édition aux aficionados et aux collectionneurs (qui dépensent sans compter, comme John Hammond). Le lecteur curieux ferait mieux de se passer des dessins de Gaulme et de se rabattre sur une édition intégrale qui, pour un prix similaire, proposera 200-300 pages de textes de la plume de Lovecraft (et pas une petite dizaine, comme ici, quand on ne compte pas les pages réservées aux dessins).

En résumé, j’ai quelques doutes sur l’approche très commerciale de Bragelonne pour ce texte qui, rappelons-le, est déjà rentabilisé chez eux dans au moins trois ou quatre autres éditions successives. La vraie bonne nouvelle de ce premier Carnet est qu’on aura plus longtemps à attendre pour le deuxième tome illustré par François Baranger. Et que ce prochain tome sera Les Montagnes Hallucinées. Enfin, bonne nouvelle : là-aussi, Bragelonne sent le bon filon, puisqu’ils ont décidé de publier les Montagnes illustrées en … deux tomes. Soit 50€ pour une novella déjà lue et relue. Mettons : les illustrations de Baranger les vaudront certainement.

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