Épées et magie

Édité par Gardner Dozois, 2017.

Publié une petite année avant la mort de l’anthologiste, Épées et Magie est donc l’un des derniers pavés de fantasy rassemblé par Gardner Dozois. Si l’homme est un auteur de fantasy et de SF peu prolifique, ses qualités d’éditeur/d’anthologiste ne sont plus à démontrer. Souvent associé à son vieux compère George R.R. Martin, Dozois a signé nombres d’ouvrages primés, allant du Hugo au Locus en passant par le World Fantasy Award. Au-delà de ces prix, il a surtout, des années 90 aux années 2010 contribué à découvrir et mettre en valeur nombre d’auteurs (exclusivement nord-américains, il est vrai) de qualité dans la fantasy et le SF. Attentif aux évolutions des genre, il a très tôt repéré, par exemple, le virage dark fantasy que le genre a pris à l’aube des années 2000. Dans ces colonnes, nous avions déjà abordé l’anthologie Dangerous Women, cosignée par R.R. Martin, qui recélait autant de textes excellents que des nouvelles plus anecdotiques. Et qu’en est-il de ce volume Épées et magie (dont le titre anglais, The Book of Sword, est nettement plus cohérent avec son contenu…) ?

Après une courte introduction de l’anthologiste sur les épées légendaires que l’histoire à retenu, le bouquin s’ouvre sur Que le meilleur gagne, de K. J. Parker. Une histoire sombre, brute, qui sent le métal et le sang. Je ne connaissais pas l’auteur, mais la nouvelle est clairement une entrée en la matière qui colle parfaitement au sujet et qui augure de bonnes choses. Un vieux militaire, reconverti en forgeron, accueille un jeune homme faussement naïf qui lui demande de forger la meilleure épée jamais forgée. Si la fin de la nouvelle est prévisible, son inéluctabilité n’en fait pas moins texte fort et marquant.

Le deuxième texte, L’Épée de son père, est signée de la main de Robin Hobb, aka Megan Lindholm. La nouvelle, qui ne s’encombre que très peu d’explications, se déroule dans l’univers de l’Assassin royal, saga fleuve qui a propulsée son auteure au panthéon de la fantasy mondiale. Le texte suit une jeune femme confrontée, dans son village de pêcheur, à l’attaque des pirates rouges et des terribles forgisés. Triste, glaçant, le texte se conclut en fin ouverte qui ne peut que pousser le lecteur à découvrir la saga fleuve s’il ne l’a pas encore fait (et je ne l’ai pas encore fait, pour être honnête !)

La troisième nouvelle est signée par la superstar Ken Liu, le chouchou de la planète SFFF depuis quelques années maintenant. Dans la veine des nouvelles de La ménagerie de papier, le texte qui nous est proposé ici, La Fille cachée, est effectivement un petit bijou de construction et un véritable plaisir de lecture. On y découvre une jeune fille enlevée par une ascète tueuse à gage pendant sa première véritable mission dans une Chine médiévale aussi inspirée que fantasmagorique. Très poétique et très spectaculaire. Du tout bon, même si la thématique de l’épée qui dimensionne à l’anthologie passe ici au second plan.

Le texte suivant, L’Épée de la Destinée, est signé de la main Matthew Hughes. Visiblement peu traduit en français, le nom ne me disait rien. Il signe pourtant ici un texte fort amusant, plein de rebondissements et de péripéties. S’il est moins sérieux que les textes qui le précèdent, il ne détonne cependant pas du tout dans une anthologie de fantasy : l’assistant d’un mage est occupé à voler une épée légendaire quand l’opération tourne au vinaigre. Obligé de fuir, il décide de quitter le pays pour éviter le courroux de son maître. Mais, comme de juste, il tombera sur un second mage encore pire que le premier qui est, lui aussi, fort intéressé par l’épée légendaire pour une toute autre raison. Mages sournois (et ridicules), gargouilles serviles, démons aussi terribles que philosophes sont au rendez-vous de cette parenthèse amusée. Du bon, encore !

La cinquième nouvelle est également signée par une autrice qui n’est que très peu, jusqu’à présent, traduite sous nos latitudes. Kate Elliott, pourtant, a du potentiel. J’imagine que ses séries, si elles sont à la hauteur de « Je suis bel homme », dit Apollon Freux, connaitrait un succès mérité. Le texte nous introduit intelligemment auprès d’Apollon Freux, un voleur mystérieux qui se révèle bien vite avoir des pouvoirs autres qu’un charme et une morgue à toute épreuve. On sent un univers qui se dévoile dans ce quelques pages, univers que l’on a hâte de parcourir plus avant. Dommage que le texte soit si court. Le texte suivant, de Walter Jon Williams (dont je ne connaissais que le Sept jours pour expier, publié chez Folio SF – un des rares titres de weird west publié en français !), est quant à lui plus anecdotique. Le triomphe de la vertu nous fait découvrir un aimable aristocrate désargenté qui joue les enquêteurs. Pas grand-chose de plus à dire que cela, si ce n’est qu’à nouveau le lien avec les épées du titre de l’anthologie est pour le moins tenu. Un texte plaisant, mais mineur et rapidement oublié.

Au contraire du texte suivant, signé de la main de Daniel Abraham. Et si le nom ne vous est pas familier, le pseudonyme qu’il utilise lorsqu’il écrit avec son collègue Ty Franck vous l’est sans doute davantage : il s’agit de James S.A. Correy, l’auteur de The Expanse et, par ailleurs, d’un proche collaborateur de George R.R. Martin pendant de nombreuses années. La Tour moqueuse est une nouvelle qui part d’un postulat classique : un voleur s’introduit dans une ville de campagne pour y retrouver un complice déjà dans la place et tenter de dérober une épée légendaire dans un tour magique à proximité. Cependant, les apparences sont trompeuses, à plus d’un titre. Et ce qui est espéré comme une libération n’est souvent qu’une illusion décevante. Un texte adulte, dramatique et puissant, encore un.

La nouvelle suivant a été pour moi l’occasion de lire pour la première fois du C.J. Cherryh, grand nom de la SF avec ses sagas L’Univers étranger et le Cycle de Chanur, entre autres. Hrunting, qu’elle nous présente ici, se plait à imaginer ce qu’il advient quelques années après les évènements décrits dans Beowulf. Froid, sombre, dans la thématique de l’anthologie, la nouvelle fait certainement le taf. Dommage qu’elle n’ait pas ce je-ne-sais-quoi en plus qui en fait un texte dont on se rappelle des années plus tard. La prochaine nouvelle, Une piste longue et froide, est une plongée dans l’imagination de l’Australien Garth Nix, publié uniquement en jeunesse en français grâce à sa série Les sept clés du pouvoir. On y suit Sir Hereward, le fils illégitime d’une sorcière et son acolyte Monsieur Fitz, un pantin de bois et maître du premier, dans leur traque d’un Dieu armé de bien mauvaises intentions. Amusant, bourré d’action, mais probablement un peu plus faible que la majorité des nouvelles de l’anthologie.

Alors que j’attendais à apprécier particulièrement la nouvelle suivante, Quand j’étais bandit de grand chemin, de l’excellente Ellen Kushner (dont j’avais particulièrement aimé Thomas le Rimeur), j’avoue n’avoir que des souvenirs très épars du texte maintenant que j’ai fini l’anthologie il y a quelques jours. Et ce n’est généralement pas un bon signe. Peut-être l’aurais-je aimé davantage si j’avais lu A la pointe de l’épée, avec lequel cette nouvelle partage le cadre, mais comme ce n’est pas le cas, le texte n’a tout simplement pas marché sur moi. Dommage, sans doute. Au contraire de la prochaine nouvelle. La fumée de l’or est la gloire laisse rend parfaitement hommage à la gouaille si particulièrement de Scott Lynch. On retrouve ici un petit voleur, à la façon de son désormais célèbre Locke Lamora, embarqué dans une chasse au dragon légendaire. On pardonnera à Lynch de n’avoir pas placé l’épée au centre de son récit mais de s’être davantage orienté sur ce que c’est réellement d’être un aventurier dans une histoire de fantasy où, ostensiblement, on n’a pas le niveau des ennemis en face. Du tout bon.

Le texte suivant, L’Énigme Colgrid, est également un peu hors sujet. Point d’épée comme argument principal de la nouvelle, ici. Mais Rich Larson, encore un auteur qui n’est que très peu traduit, livre du bon boulot. Deux voleurs (c’est une constante, on aime bien les voleurs dans la fantasy moderne !) se retrouve bien malgré eux dans un décor qui hésite entre le steampunk et le post-apocalyptique pour faire ouvrir un coffre à la serrure complexe qu’ils viennent de délester à son précédent propriétaire. Pour tout paiement, l’experte qu’ils espèrent voir ouvrir leur larcin réclame leur aide pour se venger d’un baron local de la drogue. Noir, bourré d’action et de plans machiavéliques, la nouvelle fonctionne à merveille même si elle repose sur des mécanismes classiques du pulp (ici très intelligemment mis à jour).

Le Mal du roi, d’Elizabeth Bear -que je découvre ici-, est également une bonne surprise. Dans un monde oriental que l’on ne fait ici qu’esquisser, on suit ici la recherche d’une femme, porte-voix d’un empereur statufié, aidé de deux gardes du corps, un homme métallique et un aventurier des sables, sur une île inhospitalière. Elle vient y chercher l’or des empereurs du passé pour permettre à son peuple de survivre. Construit comme une aventure d’Indiana Jones mêlée de fantastique, la nouvelle livre aussi quelques considérations intéressantes sur la famille, la filiation et le sens de la vie. Pas mal, pour un texte de 50 pages.

L’antépénultième nouvelle de l’anthologie, La Cascade, une nouvelle de flingues et sorcellerie, est atypique. Point d’épée ici, puisqu’on y suit une aventure d’un pistolero toxicomane et chasseur de prime. Violent, agressif, le texte de l’israélien Lavie Tidhar est une belle entrée en la matière pour découvrir cet auteur malheureusement pas encore traduit chez nous. Et l’avant-dernière, L’Épée Tyraste, est également une belle découverte. Cecelia Holland, surtout connue pour ses romans historiques, rédige ici une histoire de vengeance sombre et froide à la cour d’un roitelet viking fourbe. Plus classique dans son approche et dans son thème, l’utilisation intelligente de l’épée, au cœur de l’anthologie, offre un twist attendu mais satisfaisant en conclusion de sa nouvelle.

Et l’anthologie se conclut finalement sur nul autre que sur George R.R. Martin. A l’instar du dernier texte de la première partie de Dangerous Women, l’auteur nous plonge une nouvelle fois ici en plein Westeros. Les Fils du Dragon nous parle, il fallait s’y attendre, des conflits dans une fratrie targayenne. Qu’est-ce qu’on rigole avec les Targayens ! Toujours une bonne occasion de s’en mettre plein la tronche en emportant la moitié des Sept Royaumes dans leur folie atavique. A nouveau, R.R. Martin dresse ici, en un peu plus de 60 pages, une véritable page d’histoire de son monde fictif, situé quelques centaines d’années avant les évènements du Trône de Fer. Condensé en ces quelques pages, on y suit des évènements sur deux générations avec nombre de morts, de trahisons et de coups bas. Presque autant que dans la saga fleuve qui fit les beaux jours d’HBO jusqu’à la honnie huitième saison. Que dire ? C’est davantage une chronique historique qu’une nouvelle, mais c’est évidemment efficace, comme toujours avec R.R. Martin. Petit regret cependant : les évènements et les noms s’enchaînent tellement vite qu’il est malaisé de bien saisir les jeux de pouvoir qui lient les uns aux autres, sachant que les alliances et inimités ne sont évidemment pas les mêmes que celles que l’on découvre au temps de sa descendante, Denaerys Targayen, la Mère des Dragons.

Vous l’aurez saisi, Épées et Magie est une très très bonne anthologie qui offre un véritable best off de ce que la fantasy anglo-saxonne a de meilleur à proposer ces 10 dernières années. Là où j’avais beaucoup plus de doute sur la qualité de certains textes de Dangerous Women, je n’ai que très peu de réserve sur celui-ci. S’il y a bien une ou deux nouvelles plus passe-partout, la qualité de l’ensemble est tellement haute qu’il serait vraiment dommage de passer votre tour. A la condition, bien sûr, que vous aimiez la fantasy et que les textes plus sombres ne vous effraient pas.

Conan le Cimmérien

De Robert E. Howard, 1932-1933.

Après avoir lu dans ma jeunesse les versions charcutées par Lyon Sprague de Camp et Lin Carter et avoir louvoyer pendant longtemps autours de Robert E. Howard, il était temps pour moi de me replonger dans son œuvre maîtresse. Longtemps, le Conan de Milius était pour moi _le_ film de fantasy (ok, avec La Dernière Licorne, dans un genre tout à fait différent). Évidemment, la version kiwi de LoTR a donné un coup de vieux au film de Schwarzie et l’a déclassé pour de bon. Cependant, le film est moins « simple » que le souvenir déformé que l’on peut en avoir. Au-delà de la montagne de muscle autrichienne, il y a quelque chose d’éminemment crépusculaire, sombre et sinistre dans l’adaptation de Milius. Et il reste, 40 ans plus tard, un film très regardable (contrairement à ses suites – je considère Kalidor comme une suite -, qui sont au mieux de gentils nanars).

Pourquoi est-ce que je parle de l’adaptation ? (*) Et bien justement en raison de ses attraits, qui sont en fait les mêmes que ceux des textes d’origines. Robert E. Howard, qui n’en était pas à son premier pulp ni même à son premier barbare lorsqu’il inventa Conan, fait partie des trois grands auteurs de Weird Tales, aux côtés de Howard Philip Lovecraft et de Clark Ashton Smith. Contrairement aux deux autres, cependant, Howard n’avait pas systématiquement les mêmes prétentions littéraires. Il faisait aussi du commercial pour payer les factures et savait très bien comment rendre des textes très formatés. Après tout, Weird Tales se vendait au moins en partie pour les filles dénudées en couverture. Et Howard avait très bien capté cela : il savait aussi faire de l’alimentaire.

Pourquoi ces longs prolégomènes ? Et bien justement pour ça. L’édition J’ai Lu que je commente ici est une version poche de l’excellent travail de Patrice Louinet pour éditer une intégrale des nouvelles de Conan dans leur forme originale. Louinet est devenu le spécialiste mondial d’Howard et de Conan en particulier, puisque ce travail d’intégrale n’a pas été réalisé pour un éditeur francophone, mais bien pour Del Rey, tant aux USA qu’au Royaume-Uni. Évidemment, puisque Louinet est malgré tout un francophone, Bragelonne est passé par lui pour l’édition FR de cette intégrale, déjà publiée maintenant sous différents formats (grands volumes chez Bragelonne, dans le cadre de l’intégrale Howard, version poche chez J’ai Lu, version intégrale de luxe chez Bragelonne avec d’excellentes illustrations d’une pléiade d’artistes, etc.) Et c’est également Louinet qui a signé le Guide Howard, dont j’ai parlé dans ces colonnes il y a un petit temps déjà.

Mais Louinet a un défaut : il est tellement « fan » d’Howard qu’il a les défauts de l’expertise. S’il est bien entendu suffisamment éclairé pour distinguer les « grands textes » dans les nouvelles de Conan des textes mineurs, alimentaires pour rependre un adjectif déjà utilisé, il n’en demeure pas moins qu’il a développé au fil des ans une certaine forme de mépris/de haine pour les adaptations, les pastiches ou même le travail il est vrai discutable de Carter et de Camp. Je peux évidemment comprendre ceci, ce besoin de revenir au texte d’origine. Mais je ne rejetterais pas en bloc le phénomène culturel étendu qu’est devenu, au fil des décennies, Conan, de films en comics, de dessins animés en peintures et dessins. D’autant plus que les adaptations diverses et variées, dont la qualité varie effectivement, participe malgré tout toujours d’une certaine humeur, d’une certaine ambiance.

C’est ce qui m’a frappé à la lecture de ce premier volume de nouvelles. A l’instar du film de Milius, l’ambiance crépusculaire est omniprésente. L’âge hyperboréen de Howard, qu’il a construit progressivement et stabilisé après quelques nouvelles, fait l’objet d’un court essai dans ce premier volume de l’intégrale. Howard, comme nombre d’auteurs intéressés par l’Histoire avec un grand H, est particulièrement porté sur cette zone floue qui suit la chute d’une civilisation et précède l’avènement d’une nouvelle culture dominante. L’hyperborée dans laquelle Conan évolue est un monde composé de royaumes déchus, de civilisations brisées, de haines tenaces et d’alliances fragiles. Un temps formidable pour l’aventure, une époque où un simple vagabond peut devenir pirate, mercenaire ou Roi en fonction des nouvelles. Et c’est exactement ce qu’Howard développe dans ces premières nouvelles, à moitié par choix et à moitié par opportunisme. Le Phénix sur l’épée, premier texte de fiction du volume, n’était en effet pas destiné à être une nouvelle de Conan au départ, mais bien une nouvelle de Kull à l’origine. La Fille du Géant de gel, adaptation d’un épisode de la mythologie nordique, aurait très bien pu être porté par un autre personnage principal.

Mais, visiblement, le barbare pragmatique, épicurien et intransigeant que Conan semblait devenir de nouvelle en nouvelle un bon compagnon de route pour Howard. Et, en l’espace de deux ans, Howard a donc publié pas moins de 13 textes sur notre cimmérien favori que l’on retrouve dans ce tome. De fait, même si elles furent publiées sur deux ans il les a écrites seulement en quelques mois (pas aussi vite que la légende, largement propagée par Howard lui-même, le voulait, mais quand même en un temps très court) avant de mettre Conan dans un tiroir pendant une grosse année par manque d’inspiration. Et ça se ressent aussi dans ce premier tome : après quelques essais, il y a quelques très bons textes, comme La Tour de l’Éléphant, La Citadelle Écarlate ou encore La Reine de la Côte noire. Puis la qualité diminue quand même assez fort avec des textes nettement moins marquants, à l’instar de La Vallée des femmes perdues.

Comme je le disais plus tôt, ces textes mineurs visaient surtout à mettre en avant une jeune femme effarouchée et, si possible, fort peu habillée en couverture. L’intérêt de ces nouvelles étant, dès lors, très relatif. Car si Conan est aussi ça, il n’est certainement pas que ça. Les grands textes, précoces comme tardifs, insistent beaucoup plus sur le côté sombre, chaotique du Cimmérien. Conan, au-delà du paquet de muscles à peu près immortel qu’il est, est aussi un personnage complexe, désabusé, sombre et mélancolique. Et le génie d’Howard est de faire passer ces traits par petites touches à travers des textes qui font, malgré tout, la part belle à l’aventure sous toutes ses formes.

Et c’est ce cumul d’une psyché tourmentée du personnage principal et d’un cadre général délétère qui rendent les nouvelles de Conan si mémorables. Bien sûr, Howard est un excellent auteur de pulp (moins révolutionnaire que Lovecraft et probablement moins poétique que Ashton Smith), qui connait son métier et sait tenir son lectorat en haleine. Mais ce que l’on retient, au-delà des innombrables aventures hautes en couleur qui nous comptée dans le désordre (Howard avait en effet choisi dès le départ de nous conter l’histoire de Conan de manière asynchrone, comme des chroniques de hauts faits d’un personnage à moitié légendaire racontés au coin du feux par des troubadours inspirés), c’est surtout une ambiance sombre, un désespoir latent et un héroïsme qui n’a d’autre but que de se protéger soi-même. Conan n’a en effet pas pour but de sauver le monde. Si, incidemment, il sait aider l’une ou l’autre jeune femme en péril, il le fait certainement. Mais il n’est pas un héros resplendissant de l’héroïc fantasy univoque qui verra ses premiers avatars dans la même publication, non, Conan est équivoque. Il a un sens moral, bien sûr, mais il a aussi ses besoins, qui passent par définition avant ceux des autres.

C’est ce personnage contrasté, ce salaud sympathique que l’on a appris à aimer à travers les textes de Howard mais également à travers ses itérations tardives et plus ou moins inspirée. C’est cette période où « tout est permis » qui nous fascine, ce personnage qui mord à pleine dents dans les opportunités qui se présentent, sans forcément penser aux conséquences. Cette facilité parle sans doute au côté fondamentalement égoïste que nous avons chacun au fond de nous, là où la morale s’arrête pour faire place à nos instincts profond. Je dis ceci sans jugement de valeur, bien sûr, et sans non plus de regret. Ne me comprenez pas mal : je ne suis pas nostalgique d’une époque fantasmagorique où tout est permis. Cette époque n’a jamais existé et il est dans notre nature d’être humain d’exprimer le doute. Les quelques exemples historiques inverses ont donné de véritables barbares, cette fois, sanguinaires et amoraux. Il n’empêche que Conan est gris, contrasté et, par ce simple fait, attirant. Longue vie au Roi Conan.

(*) Je sais très bien qu’il y a eu une deuxième adaptation avec Jason Momoa il y a une dizaine d’années. Mais bon, on est entre amis et c’est toujours dommage d’aborder les sujets qui fâchent. Donc, je préfère nier son existence.

Liavek

De Megan Lindholm, Steven Brust et Gregory Frost, 1985-1988

ActuSF a publié ce recueil inédit il y a déjà quelques années, capitalisant sur le grand succès des autres publications de Megan Lindholm (sous son pseudonyme nettement plus célèbre : Robin Hobb). Le choix éditorial d’en faire un volume inédit est ma foi un peu étrange. Liavek, dans sa version originale, est une sorte de monde partagé par de nombreux auteurs de fantasy, à la manière, par exemple, du Wild Cards de George R.R. Martin. Ce monde partagé, basé sur quelques règles communes, a donné naissance à quatre recueils de nouvelles écrites non seulement par Lindholm, Brust et Frost, mais aussi par Gene Wolfe, Charles de Lint ou encore Alan Moore (!).

Le point commun de ces nouvelles est la ville portuaire de fantasy nommée Liavek. Cette ville cosmopolite ressemble à la Venise des lumières, les canaux en moins. Intrigues, factions diverses et grands récits d’aventure peuplent le quotidien des habitants de Liavek. Particularité supplémentaire : chaque habitant a, au jour de son anniversaire, un potentiel de « chance » qui lui permet de développer une magie personnelle et particulière. Cette « chance » peut être canalisée dans un artefact quelconque qui permet à son propriétaire d’user de sa magie tout au long de l’année.

La compilation française dont il est question aujourd’hui se concentre sur l’histoire de Kaloo, une jeune femme, fille adoptive d’une aubergiste du port de Liavek, qui ne connait pas sa date de naissance et ne sait donc maîtriser sa chance. La jeune femme croise le chemin du comte Dashif, l’âme damnée du régent de la cité, Son Éminence Écarlate. Dashif, assassin et comploteur de son état, est bien connu des habitants de Liavek, qui craignent son courroux autant qu’ils envient sa position dans le régime en place. Kaloo, fascinée par l’homme en question, se lie par hasard avec un vieux magicien un peu escroc qui se laisse convaincre d’aider la jeune femme à identifier son moment de chance.

Et à partir de cette situation finalement relativement classique dans un roman de fantasy, Lindholm, Brust et Frost (ce dernier, de manière très accessoire et uniquement sur la dernière nouvelle du recueil, signée à six mains par les trois auteurs en question) ont rédigés ensemble ou séparément six nouvelles indépendantes qui développent l’histoire de Kaloo, depuis son relatif anonymat jusqu’à ce qu’elle deviendra à la fin du livre (et que je terrais pour préserver l’intrigue, au cas où cela vous intéresse). Les nouvelles, rédigées successivement sur une période de quatre ans, présentent une véritable cohérence, l’histoire générale s’enchaînant de manière très fluide. Il est d’ailleurs amusant de constater que le style des auteurs lui-même ne présente pas de différence majeure. Les nouvelles signées Brust sont probablement un peu plus « noires » que celles signées par Lindholm, mais c’est vraiment très léger.

Au-delà de ce commentaire relativement général, j’avoue ne pas avoir grand-chose à dire sur Liavek. C’est fort agréable à lire, mais c’est tellement « standard » comme monde de fantasy et comme rebondissements que le livre est réellement sans aspérité. De fait, c’est sans doute le défaut principal que l’on peut reprocher également à L’Assassin Royal de la même Megan Lindholm : c’est extrêmement classique. Si Liavek avait été le premier livre de fantasy que je lisais et si j’avais encore 15 ans, sans doute le livre m’aurait davantage marqué. Mais, alors que je ne l’ai terminé qu’il y a une grosse semaine, le détail de l’histoire m’échappe déjà. C’est très sympathique, mais finalement très peu marquant. En lisant les premières nouvelles et en découvrant la ville de Liavek elle-même par petites touches successives, je n’ai peu m’empêcher de penser que j’avais là un Salauds Gentilshommes du pauvre. Le jugement est peut-être un peu dur, mais c’est le sentiment que j’en avais.

Revenant au premier paragraphe, je ne peux finalement que regretter qu’ActuSF ait choisi de n’éditer qu’un seul arc narratif de l’univers partagé de Liavek. Vu le nom des autres auteurs ayant été à la manœuvre dans les recueils originaux (Gene Wolfe et Alan Moore pour ne citer qu’eux), je suis à peu près sûr que l’arc de Kaloo est finalement l’arc le plus convenu et le plus classique. D’autant plus que Lindholm et ses deux compères n’exploitent finalement que peu le principe de la « chance » des habitants. Cet aspect, pourtant le plus original dans le monde en question, n’est finalement qu’assez accessoire dans l’histoire de Kaloo qui se concentre davantage sur des complots politiques simples et une histoire de filiation relativement convenue. Si je tombe un jour sur les recueils originaux, je tenterai peut-être ma chance. Entretemps, reste un succédané du monde original dans cette édition francophone partielle qui est sympathique, mais loin d’être marquante. A conseiller aux néophytes au fantasy comme porte d’entrée ou fans de Robin Hobb. Pour les autres, tout ceci est très accessoire.

Les Carnets Lovecraft: Les rats dans les murs

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2020.

Bragelonne, qui a senti le filon, persiste et signe avec ses diverses publications lovecraftiennes. Ils ont débuté il y a peu de temps la publication en petit format poche de « grands textes » de l’homme de Providence, mais je n’en parlerai pas ici, car je me réserve pour l’intégrale de Mnémos qui est toujours quelque part en cours de traduction. Amusant de constater d’ailleurs que ces nouvelles éditions de Bragelonne bénéficient elles-aussi de nouvelle traduction, ce qui fait que certains classiques de Lovecraft auront connu jusqu’à 3 ou 4 nouvelles traductions FR en quelques années. Un beau cas d’école pour des étudiants en fac de traduction qui chercheraient un sujet de mémoire ! Malgré le hype commercial, je n’ai cependant pas résisté au plaisir de redécouvrir Les rats dans les murs, illustré avec toujours beaucoup de brio par Armel Gaulme, dans leur mini-collection Les Carnets Lovecraft.

Alors que 2019 avait connu deux publications, Dagon et La cité sans nom, Les rats dans les murs devrait être le seul ajout pour cette année bizarre qu’est 2020. Le prochain carnet est en effet annoncé pour 2021 (sans préciser de mois, les éditeurs se montrant de plus en plus prudents avec cette crise qui n’en finit pas de finir). Il nous faudra donc se contenter de cette nouvelle pour cette année-ci.

Comme pour les deux premiers carnets, le choix s’est porté sur un texte relativement mineur. Les rats dans les murs, publié en 1924, est plus un hommage à Edgard Allan Poe et son La Chute de la maison Usher qu’un vrai texte du mythos Lovecraftien. On y trouve un homme, héritier d’une vieille famille anglaise, qui, après avoir perdu son unique enfant pendant la guerre 14-18, retourne dans l’Angleterre de ses aïeux pour prendre possession de la vieille demeure familiale, un ancien prieuré décrépit, laissé à l’abandon pendant des dizaines d’années. Les locaux fuient la propriété et refuse d’aider le protagoniste principal dans ses travaux de restauration en raison des nombreuses rumeurs jetant une aura maléfique sur la vielle bâtisse. Peu après avoir terminé les travaux, le nouveau propriétaire commence à faire d’affreux cauchemars lors desquels il entend des armées de rongeurs courir dans les murs.

Après avoir fouillé la demeure, ils se rendent bien évidemment compte qu’elle est construite sur un réseau de cavernes antiques. Ni d’une ni de deux, le baron de la Poer en titre (i.e. notre protagoniste) décide de rassembler quelques scientifiques londoniens pour une expédition vers les insondables abysses. S’en suit une conclusion relativement logique et très lovecraftienne, dont je vous épargne cependant les rebondissements pour vous préserver un plaisir de lecture au cas où le texte ne vous est pas familier (vous pouvez toujours le lire ici en version originale, les textes de Lovecraft étant dans le domaine public).

Gaulme, comme à son habitude, enrichi réellement la lecture du texte par ses croquis, ses crayonnés comme toujours centrés sur l’architecture des lieux et quelques portraits. Les dessins sont beaux et servent vraiment le texte pour installer une ambiance déliquescence au récit, nourrissant notre imagination par exemple avec la dissection de l’un de ces fameux rats, alors même qu’il n’est nullement question de ceci dans le texte. J’émets également ma réserve habituelle : l’écrin est très cher pour un plaisir de lecture et un plaisir visuel aussi court, mais cela reste bien sûr un objet de collectionneur.

Dernier point anecdotique mais qui a malgré tout son importance alors que l’auteur semble toujours inspiré davantage d’écrivain : il n’y a pas un mot sur un élément pourtant révélateur d’un racisme ordinaire de Lovecraft que l’on retrouve dans le texte qui nous occupe. Dans la préface de l’excellent The New Annotated Lovecraft: Beyond Arkham, l’auteur Victor LaValle (La Ballade de Black Tom, dans la collection Une heure lumière, inspiré très largement de l’œuvre lovecraftienne) insiste précisément sur ceci. Le chat du baron, dans Les rats dans les murs, est un chat noir comme la nuit. Pudiquement traduit par « noiraud » dans la traduction de Bragelonne, l’orignal a pour nom « Nigger-man« . LaValle, lui-même afro-américain, explique longuement qu’il a été choqué du terme quand il fut en âge de comprendre son sens profond. Sans tomber dans la frénésie BLM (très largement justifiée, ne me comprenez pas mal !), LaValle explique dans sa jolie préface à quel point cela l’a bloqué pendant des années sur les textes de l’homme de Providence jusqu’à qu’il apprenne à séparer l’homme de l’œuvre. A contextualiser un comportement sans l’excuser. Et c’est bien dommage que Bragelonne n’ai pas profiter de l’occasion pour faire un encart sur ceci, sans tomber dans la polémique mais bien pour reconnaitre que, de tout temps, le racisme reste un fléau qu’il faut comprendre pour pouvoir le combattre. Avoir choisir d’ignorer la question en optant pour une traduction politiquement correcte ne me semble pas du plus grand courage…

Sept secondes pour devenir un aigle

De Thomas Day, 2013.

Cela faisait un petit moment déjà que je ne m’étais pas plongé dans du Thomas Day. Et certainement dans ses nouvelles. L’homme a pourtant eu les honneurs de la superbe collection Une Heure Lumière dont il signait le premier volume (ok, davantage avec une novella qu’avec une nouvelle à proprement parlé, mais quand même un texte court). Et ça faisait déjà quelques mois que l’édition poche du recueil Sept secondes pour devenir un aigle me faisait de l’œil dans ma PAL. Publié il y a déjà sept ans maintenant, et auréolé à l’époque du Grand Prix de l’Imaginaire, le recueil publié chez Folio SF ne nous réserve que du bon.

Mariposa, le premier texte, nous conte l’histoire d’une île étrange du pacifique, qui hébergerait la tombe de Magellan et qui aurait servi de décors à des batailles de la seconde guerre mondiale, entre des japonais enterrés et des américains conquérants. L’île héberge aussi des arbres à papillons aussi mystérieux que merveilleux. La nouvelle enchaîne les personnages et les styles littéraires (journal de navigation, échanges épistolaires entre un soldat japonais et sa femme resté au pays, minutes d’un interrogatoire musclé d’un vétéran américain récalcitrant, etc.) et développe, contre toutes attentes considérant l’auteur, une véritable poésie presque zen. En cela, bien sûr, la nouvelle touche l’une des obsessions de Day : son amour du Japon et de sa culture.

La seconde nouvelle, l’éponyme du recueil, navigue sur d’autres terres : on y suit un amérindien un peu paumé qui, au milieu du séance d’onanisme, est interrompu par l’arrivée de son vrai père, dont il ne soupçonnait même pas l’existence, qui débarque en assassinant sa belle-mère (la copine de son « père« , qui était en fait son oncle). Et son vrai père de l’entraîner dans un road trip existentiel, à la recherche des origines de son peuple. On retrouve ici davantage le Day que l’on connait par ailleurs : rapide, violent, sentant volontairement le stupre et le sang. Un superbe texte à la morale aussi abrupte que sans merci.

Ethologie du Tigre, le troisième texte, avait déjà été publié dans un recueil inédit de la collection Folio SF pour ses dix ans (en 2010, donc). Je l’avais lu à l’époque mais l’avait un peu perdu de vue. Une fois encore, on change radicalement de contexte : on retourne en Asie, dans l’Asie moderne où un occidental défiguré par un tigre quelques années auparavant est appelé au Cambodge par un homme d’affaire local pour mener l’enquête sur trois têtes de bébé tigre découverts sur le chantier de son plus récent complexe hôtelier. Sans concession, à nouveau, la nouvelle est particulièrement bien construite et sa fin est extrêmement bien amenée. La nouvelle se construit en partie autours du concept fort intéressant de la « barrière Gaïa« , le point de rupture où les catastrophes écologiques feront plus de morts sur base annuelle qu’il n’y a de naissance la même année. Un concept très intéressant à creuser pour de la SF écologique.

Shikata ga nai, « on ne peut rien y changer« , est le plus court texte du recueil. On y suit trois jeunes gens qui vivent dans la zone interdite de Fukushima pour y récupérer ce qui est récupérable et avoir une « vie facile » au mépris d’un danger en grande partie invisible. Intéressant sur le concept, c’est sans doute cependant la nouvelle la moins prenante de l’ensemble. Tjukurpa, le cinquième texte, nous emmène rencontrer les populations aborigènes d’Australie. Comme Sept seconde pour devenir un aigle, cette plongée à contre-courant chez un peuple brimé fait mal par où elle passe. Le personnage principal, une ado moche, se lance dans un nouveau culte de la réalité virtuelle permettant un retour aux sources qui efface « l’homme blanc » et tout le mal qu’il a apporté sur l’île-continent. Puissant.

Le dernier texte, Lumière noire, est davantage une novella qu’une nouvelle. C’est un récit post-apocalyptique plutôt classique où une IA a pris le contrôle des technologies mondiales pour réguler la population humaine. Une sorte de Skynet avec une conscience écologique. La nouvelle est très agréable à lire et est sans doute la plus cinématographique et la plus classique dans son développement de l’ensemble du bouquin. Intéressant de voir Day s’essayer à l’exercice de singer Terminator en y ajoutant une moralité différente et, logique pour l’auteur, très ambigüe. Le recueil se termine sur une essai signé Yannick Rumpala, intitulé « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… » Le court essai, érudit, brasse assez largement dans les grands textes de SF (et dans les nouvelles du présent recueil) pour nous expliquer que la SF continue à être un véhicule privilégier de la réalité de demain, même lorsque les paradigmes sociétaux changent. Éducatif, bien que je ne voie pas réellement le lien avec le recueil qu’on a dans les mains. Enfin, si, le lien, je le vois. Mais je trouve étrange de l’intégrer de la sorte, comme une postface qui peut passer inaperçue.

Sept secondes pour devenir un aigle est donc une collection de nouvelles qui confirme si besoin est que Thomas Day est et reste une voix importante de la SFFF francophone. Si certains des textes présentés ici ne font finalement que fleurter avec l’imaginaire, ils démontrent dans leur ensemble, en effet, que la SF est toujours un médium formidable pour mettre le doigt où ça fait mal dans la société humaine. Et Day n’hésite pas à jeter du sel sur les plaies ouvertes, bien que je l’aie trouvé ici plus modéré que dans d’autres romans plus anciens. Je ne sais s’il s’assagit avec le temps, mais il rappelle ici à tous qu’il est un nouvelliste hors pair. Avis aux amateurs.