McSweeney’s Anthologie d’histoires effroyables

Édité par Michael Chabon, 2002.

Réédition partielle (des nouvelles imaginaires uniquement) de McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables, paru chez Gallimard (collection « Du monde entier« ) en 2008.

Michael Chabon n’est pas un anthologiste fort connu dans le monde de la SFFF. Et c’est assez logique, car ce n’est pas son/ses genre(s) de prédilection. De fait, la McSweeney’s Anthologie d’histoires effroyables n’est qu’un extrait d’une anthologie plus vaste, datant de 2002 et publiée en 2008 dans la collection Du monde entier de Gallimard (la petite cousine de la Blanche, consacrée aux textes étrangers). Dans cette réédition partielle en poche chez Folio SF en 2011 ne sont donc repris que les textes à vocation imaginaire (au sens large). Et c’est assez dommage de se priver de quelques textes de littérature blanche qui faisaient partie de la méga-anthologie (remarquez l’usage subtil du superlatif) d’origine. On se passe donc de textes signés entre autres par Kelly Link, Neil Gaiman, Stephen King ou encore Michael Crichton. De signatures que l’on associerait pourtant volontiers aux littératures de l’imaginaire. Mais soit, n’ergotons pas sur les choix éditoriaux bizarres de Gallimard (puisque Folio-SF est la collection poche de genre de Gallimard, bien sûr).

Avant d’entrer dans le corps du bouquin en tant que tel, encore quelques mots de contexte. D’abord, ne vous laissez pas rebuter par la très moche couverture : ces zombies s’attaquant à un détective de pulp ne correspondent à aucune nouvelle de l’anthologie. Quitte à choisir une illustration au hasard, j’en aurai pris une plus jolie. Soit. Plus intéressant sans doute : mais qu’est-ce donc que le McSweeney ? Eh bien, je n’en savais rien avant d’ouvrir ce recueil. McSweeney est en fait une tentative américaine de faire revivre la revue de nouvelles. L’argument éditorial est que l’art de la nouvelle se perd alors même qu’il s’agissait d’un format prisé par nombre de grandes plumes américaine du début du XXème. Chabon, l’éditeur de cette anthologie en particulier, est l’une des chevilles ouvrières de ce renouveau en faisant jouer son carnet d’adresse visiblement bien remplis pour convaincre ses collègues écrivains de se (re-)lancer dans l’exercice. Et comme vous connaissez sans doute mon amour pour le format en question, vous vous doutez que je ne peux qu’applaudir à deux mains (vous avez déjà essayé avec une, juste pour voir ?). Le site web McSweeney, la publication en question, est un vrai trésor d’imagination et on y découvrira une volonté probablement un peu « arty » de remettre la nouvelle (mais aussi d’autres expressions artistiques) sur le devant de la scène. Quand on voit le prix de certains anciens numéros épuisés sur leur boutique en ligne, on imagine aussi facilement que la revue a un certain succès auprès d’un public d’initié qui dépense sans compter. Bref, tout ceci nous éloigne du contenu.

Parlons-en, du contenu. Après une brève intro où Chabon nous explique son intention et les échos positifs des écrivains qu’il a su convaincre de participer, on se lancer dans un premier texte : Les abeilles, de Dan Chaon. Inconnu au bataillon. Mais texte très dérangeant. Il y est question d’un homme rangé que les démons du passé viennent menacer. La mécanique du récit, inéluctable, nous entraîne vers une conclusion sordide, horrible, que l’on voit venir et que l’on espère éviter. Le texte est particulièrement dur à lire si vous êtes vous-mêmes parent d’un enfant en bas âge. Je ne croyais pas être touché par le phénomène (le fait d’avoir un petit gamin ne m’empêche pas de voir le premier Ça, par exemple), mais, en fait, si. Cette première nouvelle, qui touche davantage à l’horreur qu’au fantastique, m’a laissé un goût de cendre dans la bouche…

Le deuxième texte, Le Général, de Carol Emshwiller, est plus classique. Il y est question d’un grand soldat qui fuit le pays qui l’a élevé après avoir massacré sa famille. Sa fuite l’amènera à sympathiser avec de pauvres paysans dans les montagnes qui servent de frontière naturelle entre son pays d’origine et son pays d’adoption. La vengeance, la solitude, la haine et la rédemption sont au menu de ce court texte. C’est bien écrit, mais, comme dit en attaque de ce paragraphe : c’est assez classique.

Sinon, le chaos, de Nick Hornby est la troisième nouvelle de l’anthologie et la première appartenant réellement au domaine du fantastique. L’auteur, pas familier avec le genre, est surtout connu pour son excellent High Fidelity. Le texte est une sorte d’hommage à L’Attrape-Cœurs, malgré le fait qu’il insiste explicitement sur le fait de ne pas l’être, justement. On y suit un ado qui nous raconte sa première expérience sexuelle. Ou, plus exactement, les circonstances qui l’on amené à ça. Il y sera question de déménagement, de cours de musique, de relations monoparentales et… de l’apocalypse, bien sûr. Le texte est très bien écrit, dans le style de la confession d’ado chaotique, allant même jusqu’à se payer le luxe d’être un méta-texte (puisqu’il s’auto-commente volontiers). Exercice périlleux, mais amplement réussi.

La quatrième participation est due à Chris Offutt, autre auteur dont le nom ne me disait (et ne me dit toujours) rien du tout. Le Seau de Chuck penche lui aussi du côté de la SF pure et dure. On y suit un écrivain, Offutt lui-même, qui est en panne d’inspiration alors que Michael Chabon lui a demandé un nouvelle pour son anthologie. Il a peur de ne pas y arriver. De ne pas faire mieux que son père, grand écrivain et grand rival d’Harlan Ellison en son temps (qui est également au programme de l’anthologie, par ailleurs). Son mariage bat de l’aile, sa bagnole est cassée et il a l’impression qu’un fantôme le hante dans ses nuits blanches. Heureusement, un ami scientifique le sortira de cette voie sans issue en lui proposant un voyage dans le temps et/ou dans les univers parallèles. Mais… ce n’est pas sans risque, bien sûr. Amusant, construit tel des poupées russes, le texte est efficace a défaut d’être vraiment marquant.

Le cinquième auteur, Michael Moorcock est un nom nettement plus familier à l’oreille du lecteur de SFFF. L’auteur d’Elric signe ici un texte plus tardif, mineur, qui appartient à une autre série de l’écrivain, à savoir Le Pacte Von Beck. Ou, plus certainement, l’une de ses nombreuses incarnations dans les temps multiples que parcourt la figure tutélaire du Champion Éternel, chère à Moorcock. On y suit l’enquête chronique d’un flegmatique britannique et son assistant dans le Berlin des années 30. La maîtresse d’Hitler est retrouvée morte et l’entourage proche du leader nazi fait appel au Sherlock Holmes local pour résoudre l’affaire. Ce-dernier, aidé par son meilleur ennemi Von Beck, sera face à un choix : résoudre l’affaire, innocenter le monstre ou en profiter pour sauver la paix mondiale ? Farce steampunk, L’affaire du canari nazi est un bel hommage à Conan Doyle et/ou à Maurice Leblanc. C’est drôle, bien écrit, bien mené et dans le ton de l’anthologie. Ce n’est pas ce que l’auteur a signé de mieux, mais c’est très efficace.

La Danse des esprits de Sherman Alexie est une nouvelle âpre sur le racisme ordinaire aux États-Unis. Deux flics tuent deux indiens injustement arrêtés. Sur les lieux de la bataille de Little Big Horn. Pas de chances pour les représentants de la loi, cela réveille le 7ème régiment de cavalerie du Général Custers qui est enterré là depuis des siècles. Et ces braves zombies ont fait. Et ils ne font pas la distinction entre les flics rednecks racistes du fin fond des states ou le premier passant venu. Une véritable tornade de massacre où le message semble n’être que la violence entraîne la violence. Bien mené, mais la conclusion et le message m’échappent.

Le texte suivant est signé par l’autre grand nom de l’anthologie, à savoir Harlan Ellison, dont la carrière est aussi longue qu’inspirante pour tout amateur de littérature de genre (ou de littérature tout court). Avec Derniers adieux, Ellison signe a son tour une farce sur les gens qui cherchent toute leur vie un sens profond aux choses, un message caché qui leur permette d’atteindre le nirvana. Quid si au lieu d’atteindre le Shangri-La sur l’un des sommets inatteignable de la chaîne de l’Himalaya, notre héros tombait sur… un fast-food cosmique ? Je ne sais pas si ce texte date d’avant l’épisode où Homer visite le premier Kwik-e-mart sur un sommet indien, mais on est dans le même genre de délire. Amusant.

L’avant-dernier texte, Notes sous Albertine, est celui qui se rapproche le plus du cyberpunk. C’est le texte le plus long et le plus ardu de l’anthologie. Rick Moody, son auteur, dont il s’agit ici du seul réel texte de SF traduit en français, signe un récit d’une centaine de page sur un journaliste qui essaie de comprendre d’où provient une nouvelle drogue qui ravage la société américaine depuis la disparition d’une grande partie de New-York dans un attentat ravageur (rappelons-le, l’anthologie date de 2002 dans sa version originale). Cette drogue a pour effet de faire revivre au consommateur ses souvenirs. Pas de se les rappeler ; de les revivre. Et les survivants de s’enfermer dans un monde onirique où il semble possible d’interagir dans une certaine mesure avec les évènements, ajoutant tout une couche de paradoxes temporels au marasme sociétal ambiant. Ça m’a fait penser à un croisement étrange entre Inception et Las Vegas Parano, le côté drôle en moins. Sans doute la meilleure nouvelle de l’anthologie, mais pas la plus simple à prendre en main.

Le dernier texte, signé par Michael Chabon lui-même, nous emmène dans la vie de deux gamins qui sont séparés de leurs parents par la guerre civile américaine et qui sont récupérés par leur oncle à bord d’un dirigeable géant qui fleure bon le steampunk. C’est pas mal du tout, mais c’est très frustrant : L’Agent martien, roman d’aventures planétaire est la première partie d’un diptyque qui a trouvé sa suite dans une autre anthologie McSweeney inédite sous nos latitudes. Et l’histoire développée ne se suffisant pas en elle-même, c’est un peu bizarre de l’avoir inclus.

Que penser, pour finir, de cette anthologie ? Eh bien, au risque de me répéter pour ce genre de publication, du bon et du moins bon. Si tous les textes ne sont pas de grands textes, ils ont tous une qualité minimale suffisante pour retenir notre attention. Notes sous Albertine en particulier promet de belles choses pour son auteur (qui est cependant resté relativement anonyme dans nos contrées). Les nouvelles et ce genre d’anthologie restent de bonnes portes d’entrée dans des imaginaires nouveaux, osant parfois des mélanges de genre ou des développements que des romans classiques n’osent pas. McSweeney’s Anthologie d’histoire effroyables (elles ne le sont pas toutes !) est exactement dans cette tradition : une main tendue vers des auteurs méconnus, épaulés par des noms bien établis qui se lâchent (j’imagine que Moorcock a rarement utilisé Hitler comme personnage dans ses récits !). Une belle surprise à découvrir sans modération. Et on regretta de n’avoir qu’une édition partielle avec cette version Folio SF. Si vous trouvez l’édition intégrale, préférez-la !

Les Carnets Lovecraft: La cité sans nom

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2019.

Quelques mois après Dagon, c’est donc au tour de La cité sans nom, autre récit fondateur du myhtos développé par l’homme de Providence, de se voir bénéficier d’un écrin particulier dans cette nouvelle collection thématique lancée par Bragelonne. Après les fonds marins et les variations sur les coquillages aussi lugubres que squameux, l’illustrateur Armel Gaulme met donc son crayon au service de ce texte un peu plus long, publié pour la première fois en 1921 dans le fanzine The Wolverine (avant d’être republié, légèrement remaniée, en 1938 dans l’illustre Weird Tales). Et il change de registre pour ce faire : bonjour aux arabesques, aux déserts aux dunes infinies et aux cités souterraines aussi sombres qu’inquiétantes.

Et force est de constater que ça marche toujours aussi bien ! Gaulme impose sa vision de l’univers Lovecraftien à la manière d’un carnet de croquis, d’esquisses et de variations thématiques toujours aussi belles qu’à propos. Le texte, quant à lui, n’est pas l’un des textes majeurs de son auteur. Il n’en demeure pas moins le premier texte à mentionner « l’arabe fou » Abdul al-Hazred et son ouvrage, le non-moins célèbre Necronomicon. C’est également dans cette nouvelle que Lovecraft aura l’éclair de génie suivant quand il fera citer les vers suivants attribués à al-Hazred par son protagoniste principal : « N’est pas mort ce qui à jamais dort – Et dans les ères peut mourir même la Mort » (ce qui a nettement plus de classe en version originale, il faut l’avouer : « That is not death which can eternal lie – And with strange aeons even Death may die« ).

Le récit est de facture classique pour du Lovecraft : un homme seul, un scientifique, entends vérifier les dires de bédouins effrayés quand ils évoquent à demi-mots une cité antique, maudite, perdue au milieu du désert. Il prend sur lui de chercher et explorer cette cité ensevelie. Il l’a trouvé évidemment, l’explore et y découvre l’indicible horreur de son histoire millénaire. La nouvelle est, là aussi classiquement pour Lovecraft, écrite au passé sous la forme d’un journal de bord tenu par son personnage principal, qui relate donc ses découvertes à postériori sous la forme d’un avertissement aux lecteurs, avertissement destiné à leur épargner la rencontre avec les habitants du lieu ou avec la civilisation qui les a anéanti.

Presque cent ans plus tard, le texte fonctionne toujours, bien sûr. La mécanique simple de celui-ci le réduit cependant à un texte mineur, malgré quelques envolées lyriques typiques de son auteur. On sent cependant que c’est le Lovecraft des débuts qui signe ici un texte assez linéaire où le déroulé des évènements et la chute sont relativement convenus. Les illustrations de Gaulme donnent cependant une profondeur particulière à ce texte, insistant comme dans Dagon sur la géométrie des lieux (dont on connait l’importance dans l’imaginaire lovecraftien).

L’objet-livre, toujours d’aussi belle facture, m’évoque cependant à nouveau la même précaution que pour Dagon : une heure de lecture pour un texte libre de droit à 15 euros (pour un format poche), c’est quand même un poil cher. Les petites bourses (sans mauvais jeu de mots, bien sûr), se contenteront de l’une ou l’autre intégrales qui auront certainement un meilleur rapport nombre de pages/prix. Les passionnés, comme moi, qui ont la collectionnite aiguë et/ou qui apprécient particulièrement Gaulme, craqueront comme des idiots pour ce petit plaisir sans doute trop cher.

Zothique

De Clark Ashton Smith, 1932-1953.

Aux côtés de H.P. Lovecraft et Robert E. Howard naviguait un troisième auteur formidable dans les colonnes de Weird Tales, pendant l’âge d’or du Pulp de fantasy et d’aventure américain. Ce troisième homme, c’est le très discret Clark Ashton Smith. Si ses très nombreuses nouvelles furent appréciées par les lecteurs de l’époque, il faudra attendre l’après-guerre pour qu’August Derleth, la cheville ouvrière d’Arkham House (maison d’édition créée essentiellement pour faire redécouvrir l’œuvre de Lovecraft à un public plus large), ait la bonne idée de publier ces nouvelles en recueil. L’éditeur francophone NéO lui emboitant le pas dans les années 80, le public de nos contrées pu à son tour le découvrir, toujours de manière assez confidentielle, cependant.

On ne peut donc qu’applaudir les éditions Mnémos d’avoir lancer voilà quelques années déjà un appel à financement participatif via Ulule pour publier dans une nouvelle traduction complète et révisée l’ensemble des textes de fantasy de Smith. Et de ressortir ces ouvrages précieux en poche dans sa collection Hélios pour toucher un public encore plus large.

Car Smith en vaut la peine. Contrairement à l’adage, il n’est guère le nain qui se hisse sur les épaules des géants : il fait jeu égal avec les pères spirituels de Cthulhu et Conan. J’irai même jusqu’à dire, mais c’est peut-être là un effet bienfaisant de l’érudite nouvelle traduction de Julien Bétan, qu’il est même plus agréable à lire que ses deux compères. Autodidacte, Smith est artiste complet. Poète émérite, il fut également peintre et sculpteur en plus de ses activités de nouvelliste. Cette démarche artistique totale se ressent à la lecture de ses nouvelles : le phrasé, d’une richesse précieuse, évoque des mondes fantastiques avec des images et des ressentis d’une poésie rare et évocatrice.

Et ceci au service de nouvelles dans la plus pure tradition pulp : les mondes évoqués regorgent de nécromants à défaire, de lamies à contrecarrer, de vampire à occire et de belles femmes à délivrer. Derrière ces résumés forcément réducteurs se cache de vraies perles de récits d’aventure sombre et horrifique. Le parallèle avec Lovecraft est évident : les personnages principaux des nouvelles de Smith luttent contre des phénomènes surnaturels qui les dépassent, contre des forces impies qui les plongent aux frontières de la folie (mais ils n’y succombent pas, contrairement aux protagonistes principaux du reclus de Providence). Et le lien avec Howard est également marqué : ses héros n’en sont pas forcément. Mercenaires, soldats à la dérive, maris en quête de vengeance, les héros de Smith auraient plutôt leur place dans la dark fantasy (sous-genre de la fantasy qui n’existait bien entendu pas à l’époque, dont les fers de lance sont par exemple Joe Abercrombie, Mark Lawrence ou Scott Lynch) et non dans la high fantasy (Tolkien et ses nombreux imitateurs).

Mnémos a eu la bonne idée, par ailleurs, de rassembler les textes de Smith en trois tomes en fonction des univers qu’ils mettent en scène. Ce premier tome est consacré entièrement au continent de Zothique, une sorte de Proche-Orient sombre, un Iran démoniaque proche en bien des aspects de la Cimmérie du Roi Conan. Les nombreuses nouvelles qui constituent ce premier recueil (qu’il serait fastidieux de développer individuellement dans ces colonnes) alternent entre l’horreur, la dark fantasy et la grim-dark fantasy. Vous allez penser que j’exagère, mais je vous mets au défi de compter le nombre de nouvelle se concluant sur une happy end. Vous verrez que ça ne pèse pas bien lourd. Les optimistes devraient donc se tenir éloigné du bouquin.

Quant aux autres, je ne peux que leur conseiller de découvrir ce petit bijou. Bien sûr, genre oblige, les mécaniques des récits sont assez archétypales. Les revues pulp étaient après tout éditées pour faire du sensationnel avec du easy-reading (comme il existe le easy-listening). Mais Clark Ashton Smith parvient à insuffler dans ces récits somme toute classique une poésie évocatrice particulièrement marquante et une vision désespérée et noir de l’humanité. Les anti-héros (nécromants en tête, Smith semble avoir un faible pour eux) se succèdent dans des nouvelles qui font la part belle au mysticisme, au meurtre, aux dieux perdus et impies. C’est du très très bon pulp. Et c’est un amateur, je l’espère éclairé, du genre qui vous l’affirme. La suite, Averoigne, est tout en haut de ma PAL.

Les Carnets Lovecraft: Dagon

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2019.

Alors oui, je sais bien que Dagon est paru en 1917 et pas en 2019. Mais on va parler ici de l’édition toute récente de Bragelonne. Ceux-ci, qui surfent sur l’engouement relativement récent du public francophone pour les nouvelles de SF et les novellas publiées indépendamment (merci Une Heure-Lumière) et, en parallèle, sur l’engouement toujours marqué pour les œuvres du reclus de providence, nous livrent un petit livre-objet avec ce premier tome des Carnets Lovecraft mettant en valeur la première nouvelle publiée de H.P. Lovecraft, Dagon.

Sur le texte, je ne vais pas dire grand-chose : bien qu’il s’agisse de la première nouvelle publiée de Lovecraft, on y trouve déjà, en condensé, tout ce qui fait le charme des textes de l’auteur : le glissement dans la folie, les psychotropes divers, le héros qui raconte son histoire au passé, sous forme de témoignage, ce héros qui n’est est pas un et qui se contente d’être l’observateur des évènements qu’il vit, les décors cyclopéens, etc. Avec en guest, un grand ancien (même si la mythologie n’est pas réellement explicite dans ce premier texte). C’est un texte sympathique, pas le meilleur de son auteur, mais que l’amateur éclairé aura déjà lu de nombreuses fois dans un recueil de nouvelles ou une intégrale quelconque (celles-ci foisonnent, en anglais comme en français).

La véritable valeur ajoutée de cette énième édition de Dagon sont bien sûr les magnifiques crayonnés d’Armel Gaulme, véritable co-auteur de ces Carnets. Bragelonne a eu la bonne idée de laisser libre champ à cet artiste pour illustrer les textes de Lovecraft. Son dessin, précis et monochrome, sert à merveille le texte. Il illustre la bizarrerie du texte, offre une vision d’artiste sur ce qu’est l’univers sous-marin évoqué dans la nouvelle. Abondants, les dessins complètent admirablement les mots pour imposer une certaine lourdeur inquiétante dans la vision des évènements. Comme Armel Gaulme le précise lui-même dans le texte qu’il signe et qui clôture le livre, le propos est probablement encore mieux servi qu’il ne met pas en scène les monstres, tentaculaires ou non, mais bien insiste sur ces paysages et cette architecture « étrangère » qui distille cette horreur indicible qui naît dans la progression du récit.

Bien sûr, c’est moins flamboyant que L’Appel de Cthulhu illustré par François Baranger, publié lui-aussi chez Bragelonne l’année passée. Mais c’est une autre vision de l’illustration, plus économe et peut-être plus évocatrice. Plus retenue, certainement.

Mais… Cela m’amène à parler du principal problème de ce premier tome des Carnets Lovecraft (La Cité sans Nom est prévue pour octobre 2019). Son prix. Car si les 25€ de L’Appel de Cthulhu ne sont pas excessifs au regard du très beau livre objet qu’il est (grand format, papier glacé, une grosse vingtaine de peinture en double-page A4 où le texte vient s’insérer), les 15€ de Dagon sont totalement excessifs. Malgré les dessins de Gaulme, payer ce prix pour une vingtaine de page dans un format poche sur un papier assez basique est un poil de l’arnaque. Dans ce format-là, un prix similaire m’aurait paru correct pour un tome d’une centaine de page (soit trois nouvelles au lieu d’une). L’avoir découpé réserve de facto cette édition aux aficionados et aux collectionneurs (qui dépensent sans compter, comme John Hammond). Le lecteur curieux ferait mieux de se passer des dessins de Gaulme et de se rabattre sur une édition intégrale qui, pour un prix similaire, proposera 200-300 pages de textes de la plume de Lovecraft (et pas une petite dizaine, comme ici, quand on ne compte pas les pages réservées aux dessins).

En résumé, j’ai quelques doutes sur l’approche très commerciale de Bragelonne pour ce texte qui, rappelons-le, est déjà rentabilisé chez eux dans au moins trois ou quatre autres éditions successives. La vraie bonne nouvelle de ce premier Carnet est qu’on aura plus longtemps à attendre pour le deuxième tome illustré par François Baranger. Et que ce prochain tome sera Les Montagnes Hallucinées. Enfin, bonne nouvelle : là-aussi, Bragelonne sent le bon filon, puisqu’ils ont décidé de publier les Montagnes illustrées en … deux tomes. Soit 50€ pour une novella déjà lue et relue. Mettons : les illustrations de Baranger les vaudront certainement.

Dangerous Women – Partie 2

Édité par George R.R. Martin & Gardner Dozois, 2013.

Quelques jours après le premier volet de cette anthologie consacrée au « dangerous women« , je reprends donc mon clavier pour vous livrer mes impressions sur ce deuxième tome, consacré exclusivement aux auteurs féminins. J’en profite déjà pour corriger un oubli que j’ai honteusement commis lors de la rédaction de l’article consacré au premier tome : j’ai passé sous silence la magnifique couverture de Simon Goinard. Le tome 2 profite aussi des talents de l’artiste français. Il est sans doute bon de rappeler qu’il n’y a pas qu’Aurélien Police qui sait dessiner de ce côté-ci de l’Atlantique !

Passé cette digression, parlons du bouquin. Plus épais que la partie 1, j’avoue d’emblée être nettement moins familier avec les noms des auteures retenues par Martin et Dozois. Je n’en connaissais même que trois, pour être honnête : Lindholm (évidemment), Kress (bien sûr) et Gabaldon (ma femme a un trouble obsessionnel compulsif avec Outlander…). Les autres m’étaient inconnues. Et, probablement, pour la majorité d’entre elles, je ne vais malheureusement pas retenir leur nom. Car, de fait, cette deuxième partie m’a nettement moins marqué que la première. J’irai même jusqu’à dire que la proportion des textes marquants et anecdotiques s’est carrément inversée. Passons-les en revue un à un.

La première nouvelle, Soit mon cœur est gelé, est signé de la plume de Megan Abbott. Spécialiste du roman noir (dont je ne suis pas particulièrement friand, ce qui explique sans doute que je ne la connaissais pas alors qu’elle semble abondamment traduite en français), elle livre ici une très froide et inquiétante nouvelle en attaque de volume. Un couple est confronté à la disparition de leur fille unique et est l’objet de l’opprobre populaire quand la mère commence à avoir un comportement de plus en plus étrange et irresponsable. Racontée du point de vue du père, cette nouvelle a une conclusion qui fait froid dans le dos et qui m’a rappelé l’excellent Gone Girl, sorti il y a quelques années. Bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection, cette première nouvelle était plutôt très bonne et augurait le meilleur pour le volume dans son ensemble.

Mais dès le deuxième texte, le soufflé retombe légèrement. Cecelia Holland (pas traduite dans nos contrées) signe avec La chanson de Nora une nouvelle historique sur les enfants d’Aliénor d’Aquitaine. La nouvelle suit en particulier Nora, l’une des filles de la fameuse reine. Si le texte est sympathique, il est également rapidement oublié. L’écriture est bonne et le timing soutenu, mais l’histoire est, en définitive, assez fade et laisse un goût d’inabouti en bouche. Mélinda Snodgrass, également peu traduite et auteur de scénario pour Profiler ou Star Trek, nous emmène enfin dans la SF avec Les mains qui n’y sont pas. La nouvelle, ayant pour thème l’usurpation d’identité, est amusante bien qu’assez classique. Cependant, elle souffre de deux gros défauts à mes yeux : elle met longtemps à débuter en nous présentant en premier lieu une situation qui n’est pas celle au cœur de l’histoire (et des protagonistes inutiles, donc) et… elle laisse au rôle féminin un rôle très accessoire. Du coup, je vois mal l’intérêt de l’intégrer dans l’anthologie (bon, elle a également travaillé sur Wild Cards et est donc une proche de Martin, ceci expliquant sans doute cela).

La nouvelle suivante, Raisa Stepanova, de Carrie Vaughn, nous emmène sur le front russe de la seconde guerre mondiale. On y suit les péripéties d’une femme pilote de chasse qui rêve de devenir un as du manche à balais et de descendre un max de Boches. Jusque-là, pas de problème. Mais… non, en fait, c’est tout : je ne sais pas quoi ajouter. Sympathique, mais assez vite oublié. On arrive enfin à un gros morceau : Les voisines, signé Megan Lindholm (qui est le vrai nom de l’archi-connue Robin Hobb) est une nouvelle d’un autre calibre. On y suit la vie de Sarah Wilkins, une vieille femme qui s’obstine à vivre seule dans sa grande maison, contre l’avis de ses enfants qui aimerait la placer en maison de retraite. Alors qu’elle a l’impression de perdre petit à petit pied, elle assiste à l’avènement d’un monde parallèle autour de sa maison aux petites heures du matin, monde étrange de brumes et de ruines, si proche d’elle… Sans vouloir spoiler, c’est certainement l’un des textes les plus forts du volume. Du très bon.

Shanon Kay Penman nous livre ensuite un second récit « historique » avec Une reine en exil qui nous conte les mésaventures de la reine Constance (du Saint-Empire germanique, vers la fin du XIIème siècle). C’est fort bien documenté, mais je n’ai pas vraiment accroché. L’auteure, inédite sous nos latitudes, a voulu développer une saga historique portant sur plusieurs dizaines d’années en une courte nouvelle. Du coup, l’histoire souffre de quelques raccourcis frustrants. Dommage, car nous avions effectivement là une forte femme qui luttait avec toutes les armes dont elle disposait pour être maitresse de sa vie.

Suite la deuxième nouvelle importante dans le tome à mes yeux : Deuxième arabesque, très lentement, est une très belle fable post-apocalyptique sur la place de la beauté dans un monde dénué de sens et de but. Signée par l’excellente Nancy Kress, la nouvelle est menée tambour battant et nous arrache certainement une larme dans sa conclusion. Pur récit de SF, il faut un certain brio pour marier du survival avec la pureté d’un ballet. Diana Rowland, elle aussi plus habituée au roman noir qu’à la SF ou à la fantasy, nous livre ensuite un texte très froid avec La ville Lazare. Un flic ripoux tombe sous les charmes d’une prostituée dans une Nouvel-Orléans moite et glauque. C’est sombre, c’est bien amené, c’est du bon polar. La chute se devine un poil trop vite, mais sinon c’est certainement une bonne surprise.

On enchaîne ensuite avec la superstar Diana Gabaldon qui nous livre ici une nouvelle assez longue (la plus longue du recueil) intitulée Novices. Centrée sur la jeunesse de Jamie Fraser (le bellâtre en kilt d’Outlander), ici accompagné par son (futur) beau-frère Ian Murray, on assiste aux tendres années des deux compères lorsqu’ils étaient mercenaires sur le continent. Bien que la nouvelle se laisse lire, je suis étonné que Gabaldon (elle aussi, grande amie de Martin) ai choisi de livrer une nouvelle centrée sur Jamie et non sur Claire (l’héroïne d’Outlander, pour les inattentifs, au fond à gauche). Et je confirme également qu’elle a un méchant réflexe à toujours parler cul quand elle ne sait pas comment faire avancer son histoire (Harlequin tendance SAS…). Si l’histoire est bien menée, le récit est finalement assez anecdotique pour celles et ceux qui ne suivraient pas son œuvre phare…

L’enfer n’a pas pire furie, de Sherrilyn Kenyon, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, me confirme une et une seule chose : je ne suis vraiment pas fait pour la bit-lit. Cette historiette d’une bande de jeunes qui cherche un trésor dans un cimetière indien (oui, vraiment) m’a fait penser aux mauvais slashers des années 90. Vous savez, ceux qui ont pris Scream au sérieux ? La présentation de l’auteure nous dit qu’elle est une superstar de la romance paranormale. Sans doute oui. Et ça confirme que ce n’est pas fait pour moi : c’est mal écrit, c’est mou, c’est super-cliché. Non, merci.

L’avant-dernière nouvelle, Les aides-soignantes, de Pat Cadigan (que je ne connaissais pas, mais qui a gagné une ribambelle de prix de SF) est assez surprenante. On y découvre la vie de deux sœurs : une expert-comptable qui voit avec moults soupirs arriver chez elle sa petit sœur, éternelle chômeuse, alors que leur mère commence à perdre la tête à cause d’Alzheimer dans une maison de repos toute proche. Le texte est prenant mais j’avoue que la conclusion en demi-teinte m’a laissé un sentiment de « tout ça pour ça ?« . Une curiosité, donc.

Le dernier texte, Les mensonges que me racontaient ma mère, est plus dans mes cordes. L’auteure, Caroline Spector, la femme de Warren Spector (vous savez, le créateur de… Wing Commander et d’Ultima 7, entre autres ?), est peu prolixe. Elle a travaillé un peu avec TSR et un peu avec Martin sur sa saga d’anti-super héros Wild Cards (l’autre grand œuvre de Martin, à côté du Trône de Fer). Et c’est plus ma came : deux Wild Cards, une femme qui projette des boules de graisse explosives et une femme qui créée et contrôle des zombies, se retrouvent l’objet d’une machination qui cherche à la décrédibilisé dans les yeux du grand public. On ajoute à ça une société secrète, d’autres détenteurs de pouvoir amusants et une origin story pas super-drôle mais très efficace et on a un texte court, nerveux et jouissif. C’est une belle surprise pour moi et une belle porte d’entrée pour moi dans le monde de Wild Cards, dont les premiers volumes de la très longue intégrale attendent depuis plusieurs mois dans ma PAL. Ils remontent un peu, du coup ! 🙂

Pour finir, que pensez donc de ce deuxième tome et cette anthologie globalement ? Et bien, au risque de me répéter, il y a, comme dans toutes anthologie de nouvelle, du bon et du moins bon. Si les textes marquants sont plus rares dans cette deuxième partie, la lecture combinée des deux tomes (+ de 1000 pages en poche, quand on prend les deux, quand même) reste agréable. Quelques très bons textes valent la peine d’être lu indépendamment quoi qu’il advienne. Cependant, il faut bien se l’avouer, l’anthologie passe un peu à côté de son sujet. S’il y a bien une moitié de textes qui nous présentent en effet des femmes fortes, l’autre n’y accorde pas réellement une importance primordiale et, ce, que les auteurs soient masculins ou féminins. Autre bémol : vendu dans la collection SF de J’ai Lu, il faut quand même préciser que nombre de textes n’appartiennent ni à la SF ni à la Fantasy, mais sont du domaine du polar ou du roman historique. Ce n’est pas en soit rédhibitoire, mais c’est assez étrange, comme choix éditorial. Bonne lecture à vous malgré tout si je suis parvenu à titiller votre curiosité sur l’un ou l’autre texte de ce bon gros pavé (divisé en deux dans sa version poche FR).

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