La Nef des fous

De Richard Paul Russo, 2001.

Me fiant une nouvelle fois au critère de sélection le moins qui sûr qui soit, à savoir l’illustration de couverture, je me suis lancé récemment dans La Nef des fous, de l’inconnu au bataillon Richard Paul Russo. La couverture, représentant un vaisseau spatial orné d’une croix ostensiblement catholique survolant une planète au look désertique (dans sa publication poche chez Pocket, l’illustration de la version du Bélial’ étant plus classique), a attiré mon attention. Et c’est tant mieux.

Je n’ai pas d’autre point de comparaison que celui de dire qu’il s’agit d’une bonne série B. Je sais que le terme s’applique davantage au cinéma qu’à la littérature, mais je ne vois pas trop quelle autre image utiliser pour décrire ce space-opéra de Russo. L’auteur, relativement discret, écrit peu et ne semble pas précédé d’une aura de prestige comme certains de ses compatriotes peu productifs. Il a raisonnablement gagné deux prix (deux fois le Philip K. Dick award, qui n’est certes pas le plus prestigieux des prix SF) et a bien rédigé comme il se doit une trilogie (bien sûr !), mais sans faire de vague. Seuls deux de ses romans furent publiés en français et c’est celui qui nous occupe aujourd’hui qui a sans doute eu le plus les honneurs de la presse et de la critique.

Pour faire simple, on suit dans ce roman un vaisseau-monde, l’Argonos, concept très commun dans les space-opéras, où les derniers descendants de la Terre parcourent l’univers à la recherche de planètes habitables ou d’avant-postes de l’humanité éparpillés dans le cosmos. L' »histoire » du vaisseau est limité à une centaine d’années, toutes traces d’évènements plus anciens ayant été perdu lors d’une révolte des classes inférieures du vaisseau (les soutiers) contre sa classe dirigeante. En lieu et place d’une mémoire informatique, une forme abâtardie de la religion catholique, proche d’un protestantisme pentecôtiste, est désormais la garante de la mémoire du vaisseau-monde.

C’est dans ce contexte que Bartoloméo, un rejeté de la société, handicapé se déplaçant grâce à un imposant exosquelette, second du capitaine du vaisseau en perte de légitimité, nous conte ses aventures. Il est aux avant-postes lorsque le vaisseau capte un signal d’une planète proche, signal qui laisse à penser que la planète en question a effectivement hébergé un avant-poste humain. La planète, baptisée Antioche par le clergé du vaisseau, s’avère cependant être un leurre. Les seuls humains que l’équipage de l’Argonos découvrent sont des cadavres atrocement mutilés. Fuyant ce lieu maudit, l’Argonos fait face à une nouvelle révolte de ses classes opprimées, alors que d’autres périls semblent pointer à l’horizon…

Russo nous raconte donc une histoire déjà vue et revue mille fois dans d’autres romans ou films d’anticipation. L’influence d’Alien comme de Sphere ou Event Horizon se fait même parfois lourdement sentir. Et pourtant. Et pourtant la sauce prend. Il y a dans le texte, simple, facile d’accès, laissant la part belle aux dialogues et à l’action, une alchimie qui rend difficile de lâcher le bouquin avant d’arriver à sa conclusion. Les personnages de Bartoloméo, héros malgré lui, du capitaine sur le retour, de l’Archevêque qui poursuit ses propres intérêts bien loin du Dieu qu’il sert, du nain qui représente les opprimés du vaisseau, et de toute une galerie de personnages secondaires aussi stéréotypés que satisfaisants, ces personnages, donc, sont très efficaces. Russo a eu l’intelligence de les rendre un peu plus épais que de simples stéréotypes. Là où les auteurs de hard-SF ont tendance à oublier l’humain, Russo développe leurs faiblesses, leurs tentations, leurs émois intérieurs. Sans oublier pour autant de laisser une place plus qu’honorable aux périls extra-terrestres, aux batailles spatiales et autres éléments que l’on s’attend légitimement à rencontrer dans un bouquin classé en space-opéra.

La Nef des fous n’est donc pas un livre surprenant. Il entraîne son lecteur sur des sentiers connus. Ses rebondissements, bien amenés, sonnent familiers. Mais la mécanique du récit et les personnages finalement très humains que Russo développe nous entraînent avec brio dans cette histoire de fuite en avant spatiale. Il y a quelque chose d’inéluctable dans la progression de l’histoire, partant d’un vaisseau proche de l’implosion pour nous amener à une conclusion logique, attendue et satisfaisante malgré cela. C’est le concept même d’une bonne série B : nous divertir avec une recette connue. Russo n’a pas d’éclat dans son style et ne brille pas par son originalité. Mais il « fait le boulot« . Et de manière très convaincante, notamment sur l’intrication maligne du religieux dans un scénario de SF classique. Si j’en crois ce que je lis sur Internet, il s’agit du seul bouquin réellement marquant de Russo. Dommage. Mais, d’un autre côté, avoir écrit un bouquin qu’il est difficile de lâcher avant de l’avoir terminé est déjà un bel exploit. Soyons heureux que ce genre de divertissement simple mais efficace existe encore. Cela ferait une bonne mini-série du SyFy !

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