Le Maître de Ballantrae

De Robert Louis Stevenson, 1889.

Trois ans après son Dr Jekyll et Mister Hide, Robert Louis Stevenson signait son deuxième grand classique « adulte« . Exit les rues de Londres et l’excitation de la vie citadine ; faisons place nette pour les landes brumeuses de l’Écosse du XIXème. Le roman, raconté à la manière des confessions intimes du serviteur de la famille Durrisdeer, entrecoupées çà et là d’encart épistolaires dû à des personnages secondaires ou de flashbacks en cascade, nous plonge dans l’Histoire du Royaume-Uni, alors que les tensions entre anglais et écossais se résout finalement à la bataille de Culloden. La famille Durrisdeer, partagée entre la fougue jacobite et une certaine réserve visant à préserver ses intérêts, est prise entre deux feux. Des deux fils de Lord Durrisdeer senior, l’un est réservé et gauche là où l’autre est aventureux et prodige. Sur un coup de tête, le parti pris par l’un et l’autre sera joué à pile ou face. Et c’est bien sûr le fils prodige, roublard, parfois crapule, qui rejoindra le Bonnie Prince Charles avant de subir une défaite écrasante à Culloden. Réputé mort sur le champ de bataille, le reste de la famille Durrisdeer s’organise comme elle peut, le père portant le deuil de ce mauvais fils qui restait malgré tout son préféré et la promise du défunt tombant presque par dépit dans les bras de l’héritier survivant.

Une chape de plomb s’abat alors sur la famille, le nom du « Maître de Ballantrae« , l’aîné décédé, devenant petit à petit sacralisé, plongeant le cadet dans les affres d’une humiliation posthume, isolé de sa famille et honni par ses sujets, à l’exception notable du bon serviteur nous narrant l’ensemble. C’est sans compter sur le destin, cependant : le fils mort renaît de ses cendres et voilà qu’il revient en la demeure familiale après avoir couru l’aventure pendant quelques années au Nouveau Monde, cherchant sa fortune dans une série d’activités peu licites en compagnies d’individus peu recommandables. Il ne revient cependant pas pour le plaisir de retrouver son chez soi, mais bien pour tenter d’extorquer le maximum de fond à ses proches, grâce à sa faconde roublarde et se capacité à culpabiliser ses interlocuteurs. Et c’est là que son jeune frère, effacé et rigide, décide de ne plus se laisser marcher sur les pieds…

Formidable portait d’une famille dysfonctionnelle, établie dans le quasi-huis clos des landes écossaises désolées et lugubres, Le Maître de Ballantrae démontre la capacité de Stevenson à croquer la psyché de ses personnages avec brio. Et s’ils sont excessifs, archétypaux par moment, cela ne fait en définitive que renforcer l’impression d’assister là à une tragédie classique, lente, pesante, troublée. En cela, les deux premiers tiers du roman sont une véritable réussite : on ne peut que prendre le parti du jeune frère, écrasé par la figure tutélaire de son aîné, injustement portée aux nues par ses propres alors même qu’il est un fieffé escroc égoïste dès les premières pages du roman (admettons qu’il est sans doute plus fréquentable à l’entame du roman, même si ses valeurs restent assez discutables). Et l’on ne peut qu’assister avec tristesse à un lent mais certain glissement de notre protagoniste principal vers la folie, causée par ce frère presque mythique, pourtant majoritairement absent.

Pour une raison étrange, cependant, Stevenson change presque radicalement de registre pour le dernier tiers du roman. Lorsque la famille Durrisdeer fuit vers l’Amérique pour éviter de se retrouver confronté à une nouvelle cohabitation néfaste avec le maître, le roman verse dans le roman d’aventure, à la manière de L’île au Trésor, du même Stevenson. Si l’escapade en territoire indien et la menace sourde qui en découle sont plaisantes, elles n’en demeurent pas moins incongrues vis-à-vis de et nettement plus faibles que la première partie, jusqu’à sa conclusion à la limite du grand-guignolesque.

Il n’en demeure pas moins qu’on a entre les mains, avec Le Maître de Ballantrae, une œuvre classique qui démontre, si besoin est, la qualité des conteurs du XIXeme quand il s’agit de dessiner une étude de mœurs complexe et tragique tout à la fois. Loin de l’héroïsme de Walter Scott, Stevenson donne une image plus complexe, sombre, moins romantique et sans doute plus réaliste, de l’Écosse de son temps et de l’impact qu’a pu avoir la crise jacobine sur ses contemporains. Il en profite également pour faire un portrait en négatif d’une société qui change, dont les repères séculaires et les valeurs disparaissent. Car si le Maître de Ballantrae est effectivement un fils ingrat et un mauvais frère, il n’en demeure pas moins un personnage haut en couleur, fascinant, que l’on est presque prêt à pardonner. Justement car il veut aller plus vite, que les règles ne lui importent que peu, qu’il est sans doute en avance sur son temps. Cinquante ans plus tard, nul doute que Stevenson aurait fait de lui un capitaine d’industrie opportuniste. Et il n’y a jamais mieux que les fictions où l’on finit par aimer le méchant.

Hadès Palace

De Francis Berthelot, 2005.

Je ne connaissais Francis Berthelot que pour l’essai Bibliothèque de l’Entre-mondes consacré aux transfictions, publié chez Folio SF en 2005 déjà. Mais je n’avais encore jamais rien lu de sa production romanesque. Voilà qui est chose faite avec ce court roman fantastique, lui aussi publié initialement en 2005. Tome 6 du grand œuvre de Berthelot, la saga Le Rêve du démiurge en comptant au total 12, Hadès Palace peut cependant parfaitement se lire indépendamment des autres titres. Si j’ai bien saisis le concept, si certains personnages sont communs à l’univers et se croisent d’un tome à l’autre, il n’en demeure pas moins que chacun nous conte une histoire indépendante.

Hadès Palace nous confronte avec le personnage haut en couleur qu’est Maxime Algeiba. Il s’agit d’un artiste de cirque/cabaret, connu pour ses capacités exceptionnelles de mime. Forte tête, volontiers crâneur, il est plus que flatté lorsqu’un inconnu qui se présente comme l’imprésario de l’Hadès Palace le contacte un soir dans un bar interlope où il vient de se produire. L’Hadès Palace a une réputation sulfureuse dans le milieu artistique : c’est the place to be, mais c’est aussi un endroit d’où l’on ne revient que rarement, visiblement, puisque nombre d’artistes ont rejoint ses rangs pour disparaître complètement de la circulation par après. Maxime accepte, bien sûr, de rejoindre les rangs de la troupe du mystérieux maître des lieux, Bran Hadès.

Cependant, il va bien vite déchanter : entraînements éprouvants, brimades, service de sécurité interne qui a la main lourde, torture au minimum psychologique, le Palace n’est pas aussi sympathique que les dorures qu’il exhibe a ses riches clients. Et il semble impossible de s’en échapper, par on ne sait quel obscur lien qui unit les artistes pleins d’espoir qui ont accepté de s’y produire et leur ténébreux hôte… Rondement mené, Hadès Palace nous ouvre les portes de l’imaginaire de Berthelot : gothique, par bien des aspects, glauque, parfois et ironique, souvent. La plume de Berthelot, intelligente sans chercher à impressionner, sert ce récit simple d’une littérale descente aux enfers d’un anti-héros qui n’a pas l’intention de se laisser faire.

On y croisera une galerie de personnages hauts en couleur, un amour certain pour les métiers de la scène, l’attirance au milieu du chaos ou encore la présence de quelques monstres très classiques sortis d’un film de la Hammer remis au goût du jour. Hadès Palace est donc un roman qui mélange les genres, qui s’attarde tant sur le développement de ses éléments fantastiques que sur une étude de mœurs dans un contexte quasi-carcéral. L’un dans l’autre, le roman est agréable à lire et se parcourt très vite. Peut-être même un peu trop. Et c’est probablement son défaut : à vouloir enchaîner les scènes rapidement, peu de personnages sont finalement développés et l’on reste par moment sur notre faim par rapport à certaines pistes évoquées au détour d’un chapitre. Évidemment, cette impression fragmentaire est sans doute corrigée par la lecture de l’ensemble de la saga, mais j’hésite encore à poursuivre plus avant. Si le livre est agréable, je n’en garde pas pour autant un souvenir impérissable et d’autres sagas dans ma PAL me font bien davantage de l’œil. Bilan finalement assez mitigé, donc.

Sourcellerie

De Terry Pratchett, 1988.

Cinquième livre des annales du Disque-Monde, Sourcellerie revient au personnage de Rincevent et à ses épiques mésaventures. 5 ans après le premier opus, Pratchett commence à exploiter son world-building et développe sa formule. A ce stade, seul l’arc narratif de Rincevent (et du Bagage) a droit à plusieurs opus : les deux premiers tomes de la série et, donc, ce cinquième. Mais les personnages abordés dans les opus 3 et 4 (respectivement les sorcières et la Mort) auront également droit à leur « série » dans la suite de la série, tout comme d’autres arcs qui n’ont pas encore été entamés.

Mais revenons à Sourcellerie. L’argument principal du bouquin est simple à comprendre : que se passerait-il sur le Disque-Monde si les magiciens se mettaient à faire de la vraie magie ? De fait, Rincevent et ses confrères (enfin, surtout ses confrères, Rincevent n’étant pas réellement un magicien accompli…) ressemblent davantage à une caste de bourgeois loufoques qui pratiquent une magie relevant plutôt du spectacle de magie que de la magie spectaculaire, si vous saisissez la nuance ! Ils font ce qu’ils peuvent avec des sorts assez complexes, lents à invoquer et aux effets relativement modestes. Rincevent, en particulier, n’impressionne guère avec sa maîtrise toute relative de l’Art.

Que se passerait-il, dès lors, si un individu venait chambouler tout cela ? C’est ce que Sourcellerie nous raconte : le retour d’un véritable magicien, maîtrisant la « wild/wyld magic » si l’on devait prendre une référence de RPG. Exit les incantations qui prennent 10 plombes à caster. Exit les ingrédients complexes à assembler. Thune, un jeune garçon, est un huitième fils au cube (le huitième fils d’un huitième fils d’un huitième fils). Cela fait de lui un sourcellier, un adepte de la magie pure. Son père, qui meurt au début du tome, a une revanche à prendre sur l’Université de l’Invisible. Chassé de ses rangs par ses pairs car il a pris femme (ce qui est interdit aux magiciens, justement en raison du risque de procréer un sourcellier), il floue la Mort en projetant son essence dans un bourdon (le fameux bâton de magicien) en métal qu’il lègue à son fils. Il n’aura dès lors de cesse d’éduquer son fils pour qu’il maîtrise ses pouvoirs incommensurables et renverse l’ordre établi en chassant le doyen de l’Université d’Invisibilité.

Et le puissant et jeune thaumaturge y parvient en deux temps trois mouvements. Sa maîtrise exceptionnelle de la magie fait de lui le plus puissant mage sur la face du Disque-Monde. Avec des effets collatéraux : le renouveau de la sourcellerie ouvre la possibilité pour tous les mages du royaume de puiser directement dans l’essence primordiale de la magie et de pratiquer, enfin et à nouveau, une magie puissante, rapide et spectaculaire. Et advient ce qui devait advenir : c’est très rapidement la guerre, opposant le jeune Thune et ses partisans à certains magiciens tentant de rétablir l’ordre ancien (et nettement plus civilisé, où pratiquer la magie va de pair avec respecter l’heure du thé).

C’est sans compte, bien sûr, sur le grain de sable qui va gripper la machine. Rincevent, aidé de son sempiternel bagage, de la fille de Cohen le Barbare, de Nigel, un apprenti barbare par correspondance et du bibliothécaire de l’Université invisible (un orang-outan, pour ceux qui l’ignorerait), se retrouve embarqué malgré lui dans une quête qui l’amènera à sauver le Disque-Monde, une nouvelle fois, de l’apocalypse. Ou, plus précisément, de l’Apocralypse (l’apocalypse apocryphe) provoquée par la guerre de magie (et mise en œuvre par les quatre cavaliers de l’Apocralypse, la Mort, la Guerre, la Famine et la Pestilence, qui passent la majeure partie du livre à se torcher dans une auberge sur le chemin d’Ankh-Morpokh). Je vous épargne le développement scénaristique, qui tient de plus en plus la route de livre en livre, pour simplement vous confirmer le génie de la faconde de Pratchett. A partir d’un argument scénaristique loufoque, l’auteur britannique parvient une nouvelle fois à nous embarquer dans 300 pages d’aventures épiques, drôles, sarcastiques, dramatiques et, finalement, très humanistes. Où l’on apprendra aussi que le Bagage peut être jaloux, qu’on peut être une machine à tuer et rêver d’être coiffeuse, qu’on peut être un Sultan du Sud très riche et puissant et être un très mauvais poète, etc.

Et au-delà de tout ça, Pratchett propose une nouvelle fois une réflexion (peut-être malgré lui ?) sur les limites de la fantasy. Sourcellerie nous renvoie effectivement directement en pleine face l’impossibilité d’avoir un système de magie sans règles inhibantes/limitatives dans un univers de fantasy. Les magiciens à la Donjons et Dragons (ceux des RPGs PC plus que papiers, notons-le) n’ont en fait aucun sens quand on y réfléchi deux minutes. Leurs pouvoirs seraient tellement étendus que cela ferait d’eux l’équivalent de Dieux immortels et invincibles. Et, donc, très rapidement, des tyrans. Pratchett nous rappelle ici qu’il est nettement plus sain, dans un univers de fantasy qui se veut réaliste, d’avoir de mauvais magiciens, des types qui claquent des doigts pour invoquer une flammèche ou qui savent faire sortir un lapin de leur chapeau. Mais pas beaucoup plus, sinon toute la société du monde en question part très rapidement en sucette. C’est ce qu’a compris, par exemple, Brandon Sanderson dans ses multiples séries : les praticiens de ses divers systèmes de magie sont très peu nombreux et dimensionnent par leurs actions le monde entier dans lequel ils vivent, il ne pourrait en être autrement. Sauf si l’on s’appelle Rincevent, bien sûr !

Watership Down

De Richard Adams, 1972.

La fantasy animalière est une grande spécialité anglo-saxonne. Entre Le Vent dans les saules, que nous avons déjà abordé ici, les livres de Beatrix Potter ou encore la saga Rougemuraille de Brian Jacques, cette branche particulière de la fantasy a livré au fil de son siècle d’existence quelques chefs-d’œuvre. L’on pourrait argumenter que la tradition des récits animaliers date d’avant le début du XXème, puisque La Fontaine en abusait par exemple dans ses fables. Mais le principe du récit, construit, complexe, et qui n’appartient plus tout à fait au genre du conte ou de l’allégorie simple, n’en déplaise à Orwell et à sa Ferme aux animaux, date quant à lui bien du début du siècle précédent (voir un peu avant, avec Le Livre de la jungle, de Rudyard Kipling, qui date de 1894). Richard Adams inscrit donc son premier et plus fameux roman dans une tradition littéraire finalement assez récente (moins d’une centaine d’année est assez court, pour un genre littéraire) et, jusqu’alors, essentiellement orientée vers un public enfantin.

Le défi était donc grand, pour Adams, de faire éditer un premier roman à plus de 50 ans mettant en scène une bande de lapins dans la campagne anglaise. Adams, vétéran de la seconde guerre mondiale et haut fonctionnaire britannique, s’est découvert une carrière d’écrivain sur le tard, sous la pression de ses deux filles pour lesquelles il avait inventé l’histoire de Hazel et Fyveer lors d’un trop long voyage. Rien ne le prédestinait réellement à prendre la plume, ce qu’il fit cependant pour laisser une version écrite de son récit à ses filles pour leur faire plaisir. Dix-huit mois de rédaction nocturne plus tard, Watership Down voyait le jour. Refusé par de nombreux éditeurs, qui voyaient mal comment vendre ce récit à un jeune public alors que le ton et le style étaient résolument adultes, le roman devait encore sommeiller quelque temps avant d’être finalement publié en 1972.

54 millions d’exemplaires plus tard, trois adaptations animées (deux longs métrages, une série télé) réalisées entretemps, Watership Down est devenu un classique moderne, aimé par une armada de lecteurs qui le découvrirent dans leur enfance, s’émerveillant de la nature anglaise et tremblant face aux menaces rencontrées par le lapin Hazel et ses semblables. C’est l’un de ces classiques anglais à ranger aux côtés du Hobbit, du Vent dans les saules ou encore des Chroniques de Narnia. Ce ne serait cependant par lui faire totalement justice : bien qu’inventé pour ses propres filles, Adams n’a pas écrit un livre pour enfants. Watership Down est un roman assez sombre où les protagonistes ne s’en sortent pas toujours. Le monde qui les entoure est violent et la guerre qui les menace n’est pas un pantomime : les chats, les chiens, les renards ou encore les garennes adverses sont autant de dangers mortels pour les protagonistes principaux.

Il serait donc plus juste, pour s’embarquer dans un parallèle boiteux avec l’œuvre de Tolkien, de comparer Watership Down au Seigneur des Anneaux, là ou Le Vent dans les saules est l’équivalent du Hobbit. Le parallèle est boiteux comme je le disais, cependant, car Watership Down n’a pas l’ambition épique, voire mythique, du grand œuvre de notre philologue préféré. Watership Down est plus simplement une histoire d’exil et de survie. Une ode à la nature, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus cruel à la fois. Le roman s’ouvre sur une « vision » de Fyveer, le frère malingre de Hazel, le lapin/personnage principal du roman. Fyveer voit leur garenne détruite par des humains dans les jours qui viennent et presse son frère de prendre le chemin de l’exil pour s’établir ailleurs. Rejeté par le chef de son clan, Hazel parvient à convaincre quelques lapins de sa garenne de s’enfuir pendant qu’il est encore temps. S’ouvre alors une longue période d’errance, amenant Hazel et les siens, le puissant Bigwig, le sage Holyn et bien d’autres encore, à chercher un nouveau foyer et à affronter nombre de dangers. Ils devront faire face à des environnements étranges et méconnus, à des prédateurs belliqueux et surtout à des garennes rivales qui s’organisent en un culte étrange ou en une tyrannie absolue. Jusqu’à trouver leur nouveau territoire, leur garenne : Watership Down, qu’ils devront aménager et défendre contre les menaces extérieures. Ces nombreux développements leur apporteront de nouveaux alliés, comme la mouette Keehar, et, surtout, une expérience et une sagesse plus grandes qui leur éviteront de prendre de mauvaises décisions. Je vous épargne davantage de détails sur l’histoire en elle-même pour ne pas vous gâcher le plaisir de lecture.

La première chose qui frappe, une fois la dernière page de Watership Down tournée, est sans doute de se dire que nous avons été tenus en haleine pendant plus de 500 pages (d’un texte fort dense) avec une histoire de lapins des prés. Adams a construit un récit balancé et équilibré qui pousse le lecteur à trembler avec ces rongeurs angoissés que sont les lapins de garenne. Et c’est un véritable exploit. Chacun d’entre eux a une personnalité bien marquée, complexe, et possède un arc narratif qui le fait évoluer au fil des aventures. Adams a développé par ailleurs un langage particulier que les lapins utilisent pour certains concepts essentiels dans leur culture ainsi qu’une mythologie propre que les lapins se racontent au fond de leur terrier. Cette mythologie, construite autours du lapin héroïque Shraavilshâ, le malin père de leur race, ressemble davantage aux récits mythologiques indiens qu’à ceux issus des cultures germanique ou scandinave comme on les rencontre plus souvent dans la fantasy britannique. J’y vois peut-être une influence du fait qu’Adams fut envoyé sur le front pacifique pendant la seconde guerre mondiale, où il a pu découvrir le Mahabharata ou le Panchatantra, dont les « fables » ressemblent fort à celles qu’il invente dans sa cosmogonie lapine. On retrouvera bien sûr aussi l’influence de son expérience martiale dans la description du siège de Watership Down ou des diverses batailles qui émaillent le récit. En filigrane, on lit également l’engagement d’Adams dans la préservation de l’environnement, dans la glorification d’une certaine idée de l’Angleterre rurale qu’il partage avec Tolkien également (Adams a par ailleurs commencé sa carrière administrative comme assistant du Ministre de l’Environnement !)

Watership Down mérite parfaitement son aura de classique moderne. A l’instar du Vent dans les saules qui m’avait également marqué en 2020, je suis heureux d’avoir maintenant lu ce roman qui fait partie de la culture anglo-saxonne. De fait, bien que le roman ai été traduit et publié en français en 1976, et réédité en poche en 1986, le roman était largement oublié dans nos contrée ces dernières décennies. La nouvelle adaptation par la BBC et Netflix en 2018 nous a remis le livre en mémoire, mais c’est surtout l’excellente idée des toujours inspirées éditions de Monsieur Toussaint Louverture de rééditer le bouquin en 2016, puis dans une version illustrée en 2018 (et en poche en 2020) qui a permis à une nouvelle génération de lecteurs francophones de redécouvrir cet excellent roman. Bien que j’eusse acheté la version de 2016, j’ai finalement lu le roman dans sa réédition dans la collection « Les grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture, dont j’apprécie les couvertures stylisées, le format semi-poche et le grammage du papier qui en font une expérience physique de lecture très agréable et plus pratique que leurs grands formats. Et pour le prix très modeste de 12,50 €, il n’y a _vraiment_ aucune raison d’hésiter. Jetez-vous dessus, vous ne serez pas déçu du voyage.

Lovecraft Country

De Matt Ruff, 2016.

Après le hype de la blogosphère il y a quelques années et le hype de la série télé l’année passée, il était temps pour moi d’ouvrir le roman de Matt Ruff et de tenter de me faire ma propre opinion. Pour une fois, j’ai choisi de lire le bouquin avant de regarder la série télé, sachant que la série va sans doute, du coup, me décevoir. Mais peu importe, je n’ai de toute façon pas l’occasion de regarder beaucoup de séries ces dernières années. Bref. Lovecraft Country, c’est un concept malin : mixer l’ombre de Lovecraft et un sujet hautement politique et indirectement lié, le mouvement BLM (né en 2013, déjà). Pourquoi indirectement lié ? Et bien parce que, nous l’avons déjà abordé de nombreuses fois dans ces colonnes, Lovecraft était d’un racisme crasse envers la communauté afro-américaine. Et que les auteurs de SF ont du mal à vivre avec ce poids sur les épaules.

Du coup, Matt Ruff a choisi l’approche la plus directe : la frontale. L’auteur, relativement peu prolixe et qui ne se cantonne pas à la SF ou à la fantasy dans son œuvre, signe donc ici un hommage tantôt comique tantôt dramatique, à une culture de l’horreur propre à l’Amérique des années 50/60, encore en pleine ségrégation raciale sous le coup des lois Jim Crow. On y suit, notamment, la vie d’Atticus Turner, un black sortant de l’armée et travaillant en Floride rappelé dans sa Chicago natale suite à une mystérieuse lettre de son père. Ce dernier, peu proche de son fils, lui apprends dans son courrier avoir finalement, après de longues années de recherches, trouvé la trace des ancêtres de la mère d’Atticus, décédée voilà déjà quelques années. Interloqué, Atticus rentre donc chez son oncle qui lui apprends que son père a disparu il y a quelques jours après avoir suivi un blanc dans une berline de luxe. Ce qui est totalement contraire aux principes de son père, proche des éditeurs du Green Book et farouche défenseur des droits civiques des afro-américains, suspicieux par réflexe face à n’importe quel compatriote blanc.

Tenter de retrouver son père amènera Atticus sur les traces d’un culte étrange et satanique, vivant reclus dans un village perdu du Sud raciste, où il apprendra finalement qui il est vraiment. Et, sans développer davantage, il ne s’agit là que de la première nouvelle ou récit du roman. En effet, alors que je m’attendais à lire un roman relativement classique dans sa forme, Lovecraft Country est en fait un collage de pas moins de huit récits, pratiquement des nouvelles, interconnectées dont la première donne son nom au roman. Chaque récit met en avant l’un des personnages de l’entourage d’Atticus et ses démêlées avec le culte étrange dans une Amérique encore profondément ségrégationniste, avant de rejoindre les différents fils cousus dans une dernière nouvelle chorale qui entends conclure l’arc narratif ouvert dans la première nouvelle et poursuivi tout du long.

Lovecraft Country se lit d’une traite. Ruff fait preuve d’un don évident pour nous tracer des personnages qui sont autant caricaturaux d’attachants. Montrose, le père d’Atticus, revêche et peu aimant, est par exemple l’un des personnages les plus sympathiques du bouquin. Tout comme l’est, d’une autre manière, l’antagoniste et chef du sombre culte Caleb Braithwhite. Le portait d’une Amérique passée et malheureusement encore actuelle est bien amené. De fait, si le livre dénonce le racisme et l’iniquité de l’outrageuse politique ségrégationniste et des Lois Jim Crown, il le fait de la même manière que le récent Green Book de Peter Farrelly (2018) : c’est l’un des éléments principaux du récit, mais c’est aussi un argument de développement scénaristique et cela s’accompagne, aussi, d’une certaine forme de dérision face aux excès parfois ridicules du militantisme (des deux côtés).

Ce n’est donc pas tant un livre de combat qu’un livre qui choisi un cadre compliqué et qui l’utilise intelligemment. Lovecraft, dont l’ombre plane surtout sur la première nouvelle, est un argument finalement peu utilisé dans le roman, qui parle plus de magie que de créatures réellement monstrueuses. ça et là, une touche d’horreur lovecraftienne ressurgit bien, mais ce n’est pas vraiment le propos : on est surtout là pour comprendre comment cette famille (dans le sens étendu du terme) de militants de la cause noire va s’en sortir face aux manipulations d’un sorcier blanc sûr de sa supériorité et qui semble toujours avoir deux coups d’avance sur eux. Et ça marche ! Le livre est réellement un page-turner, aussi agréable à lire qu’intelligemment construit. Un bon moment de lecture en perspective, donc, si vous n’avez rien à vous mettre sous la dent (sous les yeux ?) pour l’instant.