Boudicca

De Jean-Laurent Del Socorro, 2017.

Fantasy & Histoire(s), chroniqué sur ce blog lors de sa parution en 2019, nous présentait un courant relativement récent dans le merveilleux en général : son lien de plus en plus proche avec l’Histoire (avec, volontairement, un grand H). Si quelques auteurs anglo-saxons s’y essaient avec un succès plus ou moins grand, cela semble être devenu une « exception française » ces dernières années, avec des auteurs comme Fabien Cerutti, Jean-Philippe Jaworski, Gregory Da Rosa ou, donc, Jean-Laurent Del Socorro. A tel point que lien avec la fantasy a tendance à se perdre progressivement. Et c’est un peu le cas avec ce Boudicca, biographie « imaginaire » de la Reine Boudicca, ou Boadicée, Reine des Icènes, qui mena la révolte celte contre l’envahisseur romain au premier siècle de notre ère.

Del Socorro, donc c’est ici le deuxième roman après Royaume de vent et de colères, livre ici un texte court, incisif et sans concession. On y suit la vie de Boudicca, de sa jeunesse à sa révolte sans espoir contre l’aigle romain. Le roman ne fait pas dans la fioriture : le style précis, érudit de l’auteur réduit la pagination à son strict minimum. Il y a dès lors peu de place pour d’autres personnages que Boudicca pour exister dans cette biographie. Et c’est certainement le but recherché : on coupe l’inutile pour se concentrer sur une vie dure, faite de joies réelles et de deuils profonds, faite de cris et de rage, d’éclat de bouclier et de frustration envers l’ordre établi.

Bien documenté, versant de manière un peu parasite dans la démonstration de temps à autre, Boudicca est un voyage dans les îles britanniques lors de l’invasion romaine. C’est un livre guerrier qui ne parle que peu de combat. C’est un livre sur les femmes qui n’est pourtant pas féministe. C’est un livre sur l’histoire qui se prend à rêver ce que les textes historiques ont laissé en blanc. C’est une vie en forme de coup de poing que nous propose Del Socorro. Un roman dont l’inévitable conclusion rejoint l’Histoire. Tacite, placé en exergue du roman, ne dit pas autre chose : Boadicée fut une reine qui n’eut d’autre choix que de jouer son rôle, de défendre son peuple, de se soulever contre l’adversité.

L’intelligence de l’édition poche de J’ai Lu est d’avoir conservé en guise de conclusion une courte nouvelle de Del Socorro nommée D’ailleurs et d’ici qui raconte en quelques pages la Boston Tea Party. Le message est le même : certaines révoltes, même vouées à l’échec, sont inévitables. Il en va de notre décence même, de notre amour de la liberté et de la justice. A deux jours des élections américaines sans doute les plus polarisante des 50 dernières années, c’est un message qui est plus que jamais d’actualité.

Boudicca est, en résumé, un petit bijou, une lecture aussi nécessaire qu’intelligente. Ma seule réserve, comme souvent avec ces textes hybrides, est le choix de le publier dans une collection fantasy. La littérature de genre, bien qu’elle soit chaque année de plus en plus populaire et mainstream, reste reléguée à des rayons « spécialisés » dans la plupart des librairies. Et donc peu exposée au regard du profane qui voit là une littérature infantile ou, au mieux, régressive. Et c’est dommage. Del Socorro mérite, sur base de ce court roman uniquement, sa place auprès des romans historiques à la Christian Jacq, nettement moins bien écrits, mais nettement plus populaires. On se prive d’un grand auteur que le petit monde de la SFFF francophone reste de garder comme un « trésor caché« . Réflexe égoïste et, pour le coup, sans doute un peu puéril.

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