Trolls & Légendes

Edité par Valérie Frances, 2015.

Après un long hiatus, il est temps de revenir à ces colonnes pour partager à nouveau avec vous (et avec moi-même) mes impressions de lecture. Même si j’ai un peu moins lu ces derniers mois, pris par des activités professionnelles chronophages, je n’en ai pas moins allongé la liste des œuvres à propos desquelles je voulais écrire quelques paragraphes. Et quoi de mieux, pour reprendre le chemin de la publication en ligne, qu’un recueil de nouvelles édité par ActuSF en marge du salon de la fantasy belge, le si bien nommé Trolls et Légendes, se tenant chaque année à Mons et rassemblant des auteurs, des joueurs et des musiciens pendant quelques jours autours de l’inévitable cuvée des trolls !

ActuSF et Valérie Frances ne se sont donc pas creusés bien loin pour le titre de l’anthologie, ni pour son contenu. Ce Trolls & Légendes (vous noterez le subtil remplacement du « et » par un « & ») est consacré… aux trolls ! Et c’est ma fois une créature des légendes nordiques qui a bien peu de place dans la fantasy moderne, donc pourquoi pas. Sont convoqués à la table des auteurs ce que la fantasy francophone, invitée à l’édition 2015 dudit festival, faisait de mieux. Pas encore de Stefan Platteau, le régional de l’étape, à l’époque, mais quand même du beau monde. Développons comme il se doit cet avis texte par texte, auteur par auteur.

On débute donc l’anthologie avec le très sympathique Sous les ponts de Paris, de Pierre Pevel. L’auteur des Enchantements d’Ambremer, des Lames du Cardinal ou encore de Haut-Royaume, nous ramène donc dans le Paris des Merveilles de son héro dandy Hyppolyte Griffont et de sa fantasque égérie Isabel de Saint-Jil. Il est question ici d’une révolte des trolls de Paris, qui s’assurent depuis des siècles parfois que les Parisiens puissent traverser la Seine sans encombre à toute heure du jour ou de la nuit. Révolte causée par le peu de considération que la mairie ou la cours de la Reine du Ppeuple leur témoigne, allant même jusqu’à ne pas leur verser le salaire promis lorsque le monde réel et Ambremer ont trouvé un équilibre plus ou moins stable voilà quelques décennies. Texte malin, notamment dans sa manière de lié la personnalité des trolls à l’âge des ponts parisiens, on reconnait aisément la patte amusée et légèrement surannée de Pevel. Ceux qui aiment sa steampunk-fantasy stylisée seront convaincus. Les autres trouveront peut-être cette première nouvelle un peu vide, au-delà de son charme suranné intrinsèque…

D’azur au troll d’or, de Claudine Glot, appartient quant à lui davantage au style du conte que de la nouvelle. La cocréatrice et présidente du Centre de l’imaginaire arthurien (où j’avais acheté le très complet et intéressant La légende du roi Arthur lors d’un voyage en Bretagne), signe ici un texte précieux où un jeune chevalier en quête de gloire charme bien malgré lui par son chant une trollesse qui n’hésitera pas à le suivre sa vie durant. Nostalgique et maîtrisé dans sa forme comme dans son message, ce conte mélancolique offre une vision assez classique du troll des légendes en restant très agréable à lire.

Le troisième texte est signée par la toujours très brillante Estelle Faye. La montagne aux trolls nous emmène dans la vie d’une jeune femme qui, un peu par hasard, se retrouve conservatrice dans un musée régional perdu au fond des Vosges. C’est la fascination pour un retable, sombre et dont la provenance semble intraçable, qui force pratiquement la jeune femme à changer de vie et opter pour cette semi-retraite ascétique, ponctuée par de rares contacts avec les villageois de son âge qui, bien qu’ils l’apprécient, gardent une certaine distance malgré les années qui passent. Mais notre protagoniste fini par apprendre que ce retable n’est peut-être pas ce qu’il parait être au premier regard et que sa fascination peut s’expliquer par des phénomènes qui dépassent le sens commun. Superbe nouvelle, je retrouvais ici avec plaisir la plume d’Estelle Faye, toujours aussi délicate et frappante à la fois. Clairement l’un des meilleurs textes de l’anthologie.

Yamadut, de Cassandra O’Donnel, n’est malheureusement pas du même tonneau. Même si le texte propose un twist final amusant, j’ai eu du mal à m’investir dans le texte. Ecrit comme une courte aventure indépendante de l’héroïne d’une série au long cours de son auteur, connue pour ses séries de fantasy à destination des jeunes femmes, elle part du principe que l’on connait qui est la protagoniste principale de la nouvelle et quels sont ses pouvoirs/sa nature. Ce n’est pas mon genre, même si j’admets volontiers que le texte est plutôt bien tourné. Le cinquième texte, Seulement les méchant, de Jean-Luc Marcastel, est quant à lui une surprise. Si le texte débute comme un polar hard-boiled, on se rend vite compte que l’inspecteur retord qui enquête sur le meurtre affreux d’une jeune femme a affaire un suspect d’une autre « nature » que celle à laquelle il s’attendait. Relecture moderne du troll, amusante malgré le prétexte assez sombre de l’enquête, l’auteur à l’intelligence de jouer avec le fait que le monstre n’est pas forcément celui que l’on croit. Amusant, mais qui tient surtout sur son concept.

Le texte suivant est pour moi le second grand texte de l’anthologie après la contribution d’Estelle Faye. Une créature extraordinaire, de Magali Ségura, nous plonge dans la Scandinavie natale des trolls, à l’époque, idéale pour un récit de fantasy, des vikings. On y suit une jeune fille qui, suite à une dispute avec sa mère, décide de fuir son village et rejoindre sa tante à quelques kilomètres de là pour entamer une nouvelle vie. Elle chute cependant dans une caverne dont elle ne sait ressortir où elle rencontrera un monstre de légende qui l’aidera bien malgré lui à grandir. Coming of age story simple et touchante, la plume de Ségura et le portrait subtil et complexe qu’elle esquisse en quelques paragraphes de ses protagonistes porte la nouvelle à merveille. Au-delà du conte fantastique, on a un texte qui parle avec des mots juste de la relation mère-fille, du passage l’âge adulte et du deuil. Un petit bijou à découvrir de toute urgence.

L’excellent Adrien Tomas signe le texte suivant : Le troll de sa vie. On retombe dans le polar avec un texte qui mêle avec un amusement certain humour et action. Et autant j’aime l’auteur pour son côté percutant et sans concession, autant j’ai trouvé qu’il cabotinait un peu dans cette nouvelle sympathique mais oubliable. Les effets de manche sont peut-être un peu gros et ses personnages et situations sont trop rapidement expédiés pour créer un véritable intérêt chez le lecteur. La nouvelle aurait sans doute gagné à s’étendre au format d’un roman (à la condition de prendre un prétexte d’enquête un peu plus sérieux/complexe, sans doute !)

Dans un genre aussi brut et expéditif, le texte suivant, Le mythe de la caverne, de Gabriel Katz, est nettement plus marquant. Il aurait trouvé sa place sans rougir dans l’anthologie Vauriens de Gardner Dozois, aux côtés des auteurs de dark fantasy américaine célébrés de par le monde. On y suit une bande de mercenaires sur le retour, des anciens des croisades, qui prend les armes une dernière fois, pour débarrasser le comté d’un horrible troll contre monnaie sonnante et trébuchante. Pas de bol, les choses ne se passent pas comme prévu et ils tombent sur une équipée adverse. Violant, brut et ironique. Parfait pour moi.

L’avant-dernier texte, Le mal caché, est signé par Patrick McSpare, davantage actif dans le monde la BD et de la littérature jeunesse. Le co-auteur des Hauts Conteurs avec Olivier Peru signe avec cette nouvelle le seul texte de l’anthologie qui nous met dans la peau d’un troll (si ce n’est pas clair dans les premières pages, on comprend assez vite le subterfuge), l’un des derniers de son espère, qui souhaite se venger contre les humains responsables de la mort de sa compagne. Joli texte, efficace, mais qui manque peut-être un peu d’aspérité pour rester réellement dans les mémoires.

L’anthologie se conclut sur un texte mineur de Megan Lindholm. L’américaine archi-connue et mère de la saga de L’Assassin royal était probablement un produit d’appel pour ActuSF à mettre en avant sur la couverture de l’anthologie pour attirer le chaland. Sa nouvelle, Vieux Tacot, se passe dans le futur, dans un monde où les voitures autonomes sont devenues la norme mais où les virus peuvent donner de drôle d’idées aux IA de nos automobiles. Au-delà du fait que le texte est relativement anecdotique, il est aussi notable qu’il s’agit là du seul texte de l’anthologie qui n’a… aucun rapport quelconque avec les trolls. J’ai essayé de vérifier si je n’avais pas raté une référence, si le vieux tacot dont il est question dans le titre de la nouvelle, chargé de l’IA de l’arrière-grand-père de la narratrice, pouvait être une allégorie quelconque du troll, mais… non. Du coup, cette dernière nouvelle, au-delà d’être assez faible, est complètement hors sujet dans cette anthologie.

En résumé, on a comme toujours un recueil qui enchaîne le bon et moins bon. C’est le propre de l’exercice. La qualité moyenne est cependant tout à fait honorable et je pinaille sur quelques faiblesses qui ne sont finalement qu’accessoires par rapport au fait d’avoir un recueil complet sur cette créature de l’imagine souvent délaissée dans la fantasy moderne qu’est le troll. Et si l’on ne tient pas compte de la dernière nouvelle, on a une variation de traitement qui rend l’anthologie très agréable (et très rapide) à lire. Verdict : si vous avez l’occasion de vous la procurer pour pas cher, comme je l’ai fait, n’hésitez pas, ça fait une soirée agréable avec au moins deux grands textes.

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