Journal d’un ange

De Pierre Corbucci, 2004.

Après une somme historique magistrale, j’enchaîne avec quelque chose de beaucoup beaucoup plus léger. Comme quoi, l’éclectisme a du bon, en matière de goûts littéraires (et non, je n’en ai pas fait étant jeune). Pierre Corbucci, dont il s’agit ici de la première œuvre, signe un très court roman noir mettant en scène des anges un poil (une plume ?) désabusés dans un paradis pas si rose que ça, en proie aux affres de la bureaucratie et aux turpitudes bien terrestres de l’ambition personnelle, des magouilles en tout genre et des disparitions inquiétantes.

Eriel, un ange-inquisiteur dans le ventre mou de la hiérarchie policière angélique, se retrouve bien malgré lui chargé d’une enquête sur des disparitions qui semblent impossibles. Des anges n’ont plus donné signe de vie depuis leur dernière mission terrestre. Or, comme ils sont immortels, ce simple fait est pratiquement impensable. Eriel endosse donc son complet gris d’inspecteur… pardon, son auréole d’inquisiteur et commence à remuer la merde pour trouver le fin mot de l’histoire. Mes excuses pour la formule vulgaire, mais le bouquin, comme tout bon polar qui se respecte, n’hésite pas à user d’un langage d’hommes de main, de petites frappes (célestes, il est vrai) et autres joyeusetés.

Roman d’ambiance, publié d’abord dans une collection polar, Journal d’un Ange est un petit plaisir de lecture rapide et sans prétention. Si le livre a des faiblesses évidentes –Corbucci veut trop en mettre et se noie parfois dans un trop plein de contexte divin peu utile au moteur scénaristique ; l’enquête, démarrée sur des chapeaux de roue, piétine assez péniblement pendant la majeure partie du livre avant de déboucher sur une fin abrupte et, malheureusement, un peu décevante– il est aussi plaisant à lire. Eriel, mi-satirique, mi-désabusé, est sympathique malgré sa très haute opinion de lui-même. Il a le côté obstiné et jusqu’au-boutiste que l’on apprécie chez d’autres détectives classiques que Corbucci se plait à citer ici et là dans ses pages.

L’univers est également amusant, offrant une caricature administrativo-hiérarchisée des cieux, du purgatoire et des enfers. On sent cependant que Corbucci avait un paquet d’idée pour faire d’Eriel un personnage récurrent de suites sans doutes nombreuses (c’est après tout un polar, genre qui se prête très bien au format épisodique) et qu’il jette parfois dans ses pages les bases de ce qui aurait pu être un monde riche en rebondissements dans la guerre éternelle du bien contre le mal. Du coup, l’intérêt intrinsèque de l’intrigue de ce premier opus, malheureusement resté enfant unique jusqu’à présent, passe un peu au second plan au profit d’un mise en place du protagoniste principal, de sa hiérarchie angélique, de quelques antagonistes et d’une structure sociétale amusante et, finalement, assez peu courante dans ce genre particulier qu’est le polar fantastique.

Rapidement lu, probablement rapidement oublié, mais assez fun et original pour soulevé la curiosité pour les prochaines œuvres de l’auteur, si jamais il se décide à reprendre la plume.

The Fall of Gondolin

De J.R.R. Tolkien, 2018.

45 ans après sa mort, Tolkien parvient encore à nous sortir un inédit ! Enfin, un inédit, tout est relatif. La Chute de Gondolin, le conte original écrit dans sa première version vers 1916-1917, fut déjà publiée dans le Second Livre des Contes perdus, édité lui aussi à titre posthume par le troisième fils de J.R.R., Christopher Tolkien. Et c’est ce même Christopher, âge tout de même de 94 ans cette année, qui édite à nouveau ce même conte dans un écrin qui lui est entièrement consacré.

En fait, Christopher conclut avec ce livre la longue série des publications posthumes de son père, débutée avec le Silmarillion dans les années 70 (*) et terminée, donc, cette année, avec The Fall of Gondolin. Car, si Christopher avait déjà annoncé en 2017 que son Beren & Lúthien était son dernier ouvrage, il n’a pu résister à compléter sa trilogie des grands récits du premier âge, débuté en 2007 avec The Children of Hurin. Et ce Fall of Gondolin suit exactement la même logique : au-delà de l’histoire proprement dite de la chute du royaume elfique enclavé et secret de Gondolin, c’est bien un livre sur l’évolution des écrits de son père que l’on a entre le mains. Chritopher, exécuteur testamentaire littéraire des œuvres de son père, regroupe ici plusieurs versions successives du la Chute, qu’il commente ensuite quand à leur différences de construction, de contenu et de style.

La première version contenue dans ce recueil, la version originale pensée et rédigée dans les tranchées de Passchendaele par Tolkien père, est la seule version réellement complète de l’histoire et fait un petit 80 pages. C’est également la seule version qui conte en effet la chute de la cité de Gondolin et qui détaille, par le menu, les différents affrontements qui émaillèrent sa prise. Les troupes de Morgoth/Melkor, constituées de Balrog, d’orcs et de dragons mécaniques (étrange !), malgré les lourdes pertes qu’elles essuient, finiront dans cette version par défaire les habitants de cette cité légendaire. C’est également la version la plus archaïque dans son style, proche parfois de la chanson de geste, alors que Tolkien rédigeait à cette époque nombre d’épopées versifiées inspirées par les légendes nordiques et anglo-saxonnes.

La seconde version, nettement plus courte, est une forme de résumé destiné à être intégrée dans le Silmarillion. Si elle est factuelle et complète, elle manque évidemment, par sa forme, de corps pour être réellement agréable. La troisième et dernière version, la plus romanesque et littéraire, est également la plus ancienne. Elle fut rédigée dans les années 50, alors que Tolkien (J.R.R., pour le coup) peinait à trouver un éditeur pour son Seigneur des Anneaux. Elle retrace par le menu les origines de Tuor, l’humain qui fut chargé par le Vala Ulmo, de prévenir le Roi Turgon de la menace qui pèse sur sa cité-état de Gondolin. Cette version, la plus travaillée et la plus agréable à lire (et aussi celle dont je me souvenais le mieux pour l’avoir lu dans le Silmarillion ou dans le Livre des Contes perdus) a cependant l’énorme désavantage d’avoir été abandonné par son auteur à mi-chemin.

En effet, le texte s’arrête alors que Tuor a passé les portes successives du Royaume caché et découvre pour la première fois les tours blanches de Gondolin au loin dans cette vallée enclavée. On ne peut donc qu’imaginer ce que le texte final aurait donné, si J.R.R. Tolkien avait eu le loisir de terminer cette version avant sa mort. Le lecteur actuel, maintenant que The Fall of Gondolin est publié, pourra se faire une idée sur l’évolution du texte et devra se reporter sur le Livre des Contes perdus pour y lire une version complète, « bricolée » par Christopher Tolkien plusieurs années après le décès de son père à partir de ces diverses versions, ici publiée avec très peu de modifications (si ce n’est l’inévitable uniformisation des noms propres utilisés au sein d’une même version du récit, que Tolkien père avait la fâcheuse tendance de modifier plusieurs fois au sein d’une même épreuve, au gré de ses inspirations linguistiques).

Mais que penser de ce The Fall of Gondolin, allez-vous me dire ? Et bien, du bon, bien sûr. Mais pas de l’exceptionnel non plus. Je m’explique : si la verve de Tolkien est toujours agréable à lire (à titre accessoire, je ne la lis qu’en Anglais dans le texte, ne supportant pas le ton très compassé de la traduction française de chez Christian Bourgeois -et je sais bien que la version originale est aussi très archaïque, mais, allez savoir pourquoi, ça passe mieux en anglais!-), j’ai un peu de mal avec la démarche de son fils Christopher. Beren & Lúthien, annoncé comme un opus majeur en 2017, m’avait par exemple fort lassé au-delà de la première itération du texte (où Melkor était … un chat maléfique !) Si j’ai dans ma bibliothèque l’intégrale de The History of Middle-Earth qui attends que j’ai quelques mois devant moi pour m’y plonger, je ne peux ôter de mon esprit qu’il y a là une vilaine démarche commerciale de la part du fils prodigue et de Harper & Collins, l’éditeur historique de Tolkien, de vouloir continuer à faire du profit avec des versions de travail de contes et textes déjà publiés par ailleurs.

Sur l’histoire en elle-même maintenant, là aussi, je suis un poil réservé. Tuor, comme Beren, d’ailleurs, a le défaut d’être assez lisse. Il est invariablement bel et bon, comme les chevaliers des chansons de geste (voir encore davantage, les chevaliers arthuriens commentant des erreurs et des trahisons, ce qui ne serait pas envisageable pour Tuor ou Beren). Et… cela manque du coup un peu d’aspérités. A titre de comparaison, j’ai toujours préféré Túrin Turambar, le personnage principal des Children of Hurin. Lui commet des erreurs. Et agit sous le coup de la colère. Et connait un destin tragique. Il en est d’autant plus intéressant et humain. Enfin, je pinaille : The Fall of Gondolin reste de la très bonne fantasy et détaille par le menu l’un des épisodes essentiels du premier âge et la dernière défaite importante des efles noldori face à Melko/Morgoth.

Il me reste à toucher un mot sur le livre en tant qu’objet : j’ai pris la version hardback de chez Harper & Collins, illustrée par l’inévitable Alan Lee. Le livre est bien sûr de très bonne facture, bien qu’un peu rigide en raison d’un grammage très élevé de son papier. Les illustrations sont formidables, comme de bien entendu. Alan Lee, après toutes ces années, est l’un des quelques illustrateurs qui a forger l’image que l’on a tous de la Terre du Milieu. Même si l’image que j’ai en tête de la Chute de Gondolin restera toujours l’image qui orne la couverture de mon exemplaire poche du Silmarillion qui est signée, si mes souvenirs sont bons, par nul autre que John Howe. Comme quoi.

Résumons mon avis en quelques mots si d’aventure le texte qui précédait n’était pas clair : The Fall of Gondolin est bien sûr un immanquable pour tous les fans de Tolkien (ce que je suis). Pour le lecteur épisodique qui n’aurait lu que le Hobbit et/ou le Seigneur des Anneaux, l’ouvrage est probablement plus accessoire.

(*) Ce qui n’est pas tout à fait juste : en effet, sortait en 1975, soit deux ans avant le Silmarillion, Sir Gawain and the Green Knight, réécriture versifiée d’une partie des légendes arthurienne par Tolkien seulement deux ans après sa mort et, déjà, édité par fils Christopher. Mais j’ai choisi de l’ignorer, sachant que ce texte ne porte pas sur les Terres du Milieu et les légendes y afférentes.

Le Vent dans les Saules

De Kenneth Grahame, 1908.

Profitant d’une réédition poche chez Libretto à seulement 10 €, avec une agréable couverture en simili-cuir vert clair, je rattrape un manque flagrant à ma culture littéraire fantasy. Grand classique de la littérature enfantine anglaise, Le Vent dans les Saules a été adapté des dizaines de fois en BD, films d’animation, série animée ou même encore film live depuis ses 110 ans d’existence. L’occasion de revenir au texte d’origine était donc trop belle pour passer à côté.

Et grand bien m’a pris ! L’écriture de Grahame n’a pas pris une ride malgré son âge. La rive du petit cour d’eau bucolique qui sert de cadre à la plupart des histoires du recueil est instantanément familière à tout ceux qui eurent la chance de se balader en forêt dans leur jeunesse. Cette campagne anglaise, universellement reconnaissable, est le décors parfait aux aventures de M. Taupe, M. Rat, M. Blaireau et, bien sûr, l’inénarrable M. Crapaud. La douceur de vivre, la langueur même, qui sourdre de ces tranches de vie nous font retourner dans le passé : à travers ces pages, nous sommes à nouveau les jeunes enfants insouciants que nous fûmes, préoccupés par un bon repas, un bon sommeil et des aventures amusantes à raconter le lendemain aux copains.

Mais Kenneth Grahame n’est pas Béatrix Potter : même s’il s’adresse avant tout aux enfants, il ne peut s’empêcher de livrer aussi à travers ses douces histoires une certaine vision de l’Angleterre du début du XXème siècle. Une Angleterre bucolique, rurale, où il est bon de prendre le temps de vivre. Une Angleterre qui n’existait en fait déjà plus à cette date, victime de l’industrialisation massive qui en fit la première puissance mondiale quelques années avant. Car, pour faire un parallèle qui n’étonnera guère le lecteur de fantasy, il y a quelque chose de la Comté le long de cette rivière tranquille qui sert de foyer à nos héros. Et quelque chose d’hobbit-esque chez messieurs Rat, Taupe et Blaireau. Il fait bon vivre à retrouver son foyer, à partager de multiples repas conséquents, à simplement flâner et profiter d’une nature généreuse et belle.

M. Crapaud est là pour semer le trouble dans cet équilibre tranquille. Par ses idées fantasques, sa passion pour les ennuis et sa très haute idée de lui-même, il est le grain de sel qui vient gripper les rouages et forcer nos héros à sortir de leur torpeur bienveillante et à entrer en action. Tout ceci dans le respect des convenances d’un Angleterre victorienne où le vouvoiement est de rigueur et où l’on ne fraie pas avec les Lapins, ces idiots qui ne pensent qu’à se reproduire ou avec les Fouines et Belettes, les racailles du coin.

D’aucun pourrait penser que tout ceci sent bon le suranné. Et s’il est vrai que certains chapitres sont évidemment d’un intérêt moindre pour un lecteur adulte, il n’en demeure pas moins que le livre recèle quelques bijoux fantaisiste qui parleront au cœur même des plus insensibles d’entre nous. Je pense en particulier au chapitre où messieurs Rat et Taupe récupère le fils de M. Loutre chez le joueur de pipeau aux portes de l’aube, l’esprit de a nature. Ou encore au chapitre où M. Rat est tenté de suivre l’un des siens dans un voyage à travers le monde avant d’être rappelé à l’ordre par son ami M. Taupe. Et les plus jeunes, eux, riront sans doute aux mésaventures de M. Crapaud, qui passe chauffard à repenti en passant par la case prison et par une évasion rocambolesque.

On peut d’ailleurs se demander si Le Vent dans les Saules est réellement un livre de fantasy. Bien que classé comme tel, dans le sous-domaine particulier de la fantasy animalière, les personnages du Vent dans les Saules pourraient tout aussi bien être des gentilshommes anglais victoriens tout ce qu’il y a de plus classique. Mais Grahame n’en fait pas des caricatures d’être humains. Même s’ils sont anthropomorphes par bien des aspects, les protagonistes du roman sont bien des animaux parlant. S’ils ont des épiceries, des relations de bon voisinage, s’ils mangent du saucissons en l’accompagnant de vins italiens, ils n’en demeurent pas moins des rats, des taupes et des blaireaux. Grahame parvient donc à croquer certains comportements de ses contemporains, une certaine nostalgie d’un âge d’or (le titre d’un autre de ses romans, d’ailleurs) perdu, un amour de la nature et des éléments fantastiques légers car, rappelons-le nous : les animaux ne parlent pas, dans la vraie vie. Et ils ne conduisent pas non plus d’automobile.

Personnellement, je ne me suis pas embêté une minute à la lecture de ces quelques deux cents pages que j’ai avalé en quelques heures. Je suis particulièrement enchanté par le niveau d’écriture, exigeant, qui n’a pas le défaut de prendre les enfants pour les idiots et qui, comme c’était l’usage à l’époque, s’adresse à eux avec un vocabulaire soutenu et des évocations qui frisent de temps à autre avec la poésie. Le texte prends en plus une couleur particulière lorsque l’on sait que Kenneth Grahame créa cet univers et ces personnages pour son fils, un entêté qui partageait beaucoup de son caractère avec M. Crapaud, malheureusement décédé quelques années plus tard. La garçon, surnommé la souris, était né aveugle d’un œil et en proie à de nombreux problème de santé. Il s’est suicidé à 20 à peine et Grahame, décédé en 1932, du donc vivre pendant plus d’une dizaine d’année avec une œuvre au succès mondial qui lui rappelait chaque jour son fils disparu.

Passé cette anecdote sinistre, je ne peux que vous encourager de découvrir ce classique qui mérite amplement sa réputation et son succès. Le récent poche à l’avantage d’être économique et pratique à lire, mais il est probablement assez simple de se procurer une des nombreuses versions illustrées qui existent qui seront sans doute plus évocatrices si vous partager la lecture avec des enfants. Le mien est encore un peu petit pour suivre ces aventures, mais le bouquin est certainement sur la pile des œuvres à lui faire découvrir, pas bien loin du Hobbit et de Narnia.

Arcadia

De Fabrice Colin, 1998.

Après quelques mois, je retrouve donc la collection Steampunk poche de Bragelonne avec ce nouvel extrait de leur back-catalogue : Arcadia, l’édition intégrale, de Fabrice Colin. Le tome, avec sa couverture toujours un poil flashy (dont l’encre dorée à tendance à disparaître assez vote) regroupe Vestiges d’Arcadia et La Musique du Sommeil, deux courts romans qui se suivent directement, rédigés en quelques semaines, si l’ont en croit la préface de Colin, et publiés tous deux chez Mnémos en 1998.

Il est bien difficile de résumer l’intrigue. Roman à tiroirs avec points de vue et personnages multiples, réalités parallèles et mondes déliquescents, Arcadia ne livre pas aisément ses secrets. En gros, nous suivons la vie de quatre jeunes gens sur une Terre agonisante dans le futur proche. L’un deux croisera un vieil homme qui se dira être la réincarnation de John Keats. Quand ils rêvent, ces jeunes gens se voient dans une réalité parallèle, le monde steampunk d’un Londres bloqué sous le règle de Gloriana, où ils incarneront des peintres, poètes et romanciers du mouvement des préraphaélites (ou associés).

Ceux-ci occupent des postes importants dans cette royauté fantasmée, où les artistes sont le pinacle d’une société composée d’hommes et de sidhes, une sorte de sur-homme doté de perceptions et dons magiques. Ce monde se meurt également, à quelques jours de la cérémonie qui fera de la Reine Gloriana une sidhe à son tour. Mais les évènements se précipitent et un homme en noir va progressivement guidé tout ce petit monde vers une résolution inspirée de la matière de Bretagne où les mondes doivent fusionnés et l’Ennemi doit être vaincu.

Roman touffu, complexe, multiple, Arcadia est avant tout un livre généreux qui nous promène dans l’imaginaire débridé mais érudit de Fabrice Colin. N’ayant été que moyennement convaincu de sa collaboration avec Mathieu Gaborit sur Confessions d’un automate mangeur d’opium, j’avais au contraire été agréablement surpris par sa relecture des mythes nordiques dans son Winterheim (intégrale également constituée de plusieurs courts romans successifs). Et je le suis tout autant par cette plongée hallucinée dans des mondes mourants peuplés d’artistes haut en couleur. Et si, comme dans Winterheim, Colin a un peu du mal à conclure, tant pis ! Et tant pis aussi si l’on se perd dans les méandres de ce labyrinthe de fiction. Colin, qui multiplie avec bonheur les styles d’écriture en fonction des personnages et des situation, ne nous facilite pas la tâche en mettant en scène de nouveaux personnages à peu près dans chaque chapitre des 400 pages de son œuvre.

Certains fils scénaristiques sont à peine esquissés. D’autres sont développés mais sans lien avec l’intrigue principale. On y croise le Jaberwocky (et donc Alice), Jack l’éventreur, des peintres psychopathes, des triangles amoureux dépressifs et des dizaines d’autres idées intéressantes. Mais peut-on réellement en vouloir à Colin, dont c’est l’un des premiers romans, d’être trop généreux ? Et quand bien même, il favorise l’ambiance, le style, le ton au scénario en tant que tel, dans de nombreux chapitres, il a raison de le faire : si, comme il le dit, il rédigea ce texte dans un état second en trois semaines seulement, il n’est que justice que le lecteur vive également cette lecture comme une « expérience totale« . Le voyage vaut le détour, ne fut-ce que pour l’expérience.

A des années lumières des très commerciales aventures de Lucifer Box, de Mark Gatiss, pourtant publiées dans la même collection, Bragelonne propose avec Arcadia un premier titre vraiment marquant dans sa collection Steampunk poche. Je ne sais si Colin s’est assagit avec le temps, mais je ne peux que regretter qu’il ait semble-t-il orienter sa carrière vers le polar. Quand on voit la richesse d’Arcadia, même avec son aspect foutraque et halluciné, on ne peut qu’être sûr qu’il a encore des choses à dire dans le domaine du fantastique, de la fantasy ou de la S-F. Mais, bien sûr, il transparait dans Arcadia que Colin est avant tout un écrivain. Souhaitons-nous qu’il continue à nous éblouir avec ses écrits encore de longues années.

Le monarque dans la vallée

De Neil Gaiman, 2004.

Quelques temps après les évènements relatés dans American Gods, le mutique Ombre a quitté les États-Unis et tente de se retrouver de l’autre côté des l’Atlantique. Un peu par hasard, il accepte un job de gardiennage pour une soirée VIP assez mystérieuse dans la campagne du nord de l’Écosse. Mais, pas de bol, la soirée dérape. Et il y est, bien sûr, question de Dieux oubliés qui se bastonnent, de personnages totalement excessifs et d’ambiance noires et gothiques.

Après plusieurs essais infructueux dans ces colonnes, voici donc un bon Gaiman a critiquer ! Au Diable Vauvert, éditeur historique de Gaiman en français, a eu la bonne idée de ressortir cette novella (ou nouvelle ? le texte est assez court) en 2017 dans une belle édition abondamment illustrée par Daniel Egnéus. La novella avait déjà été éditée précédemment dans le recueil Des Choses Fragiles, mais elle trouve ici un véritable écrin à sa hauteur dans cette superbe réédition qui fait suite à la republication d’American Gods illustré, lui-aussi, par Daniel Egnéus. Le monarque dans la vallée sera d’ailleurs suivi, quelques mois plus tard, par la publication du Dogue noir, la seconde novella de Gaiman mettant en scène Ombre comme personnage principal.

Que dire ? Pas grand chose si je ne veux pas vous dévoiler l’intrigue. La nouvella fait une petite centaine de page max (en fait, probablement une petite cinquantaine si on ne tient pas compte des illustrations) et il est difficile de développer davantage que dans le premier paragraphe ci-dessus. Ajoutons simplement que c’est du tout bon Gaiman : l’écriture est fluide, les personnages sont développés en quelques traits, l’histoire est haletante. Et, comme dans American Gods, on est emporté par l’incroyable flegmatisme d’Ombre qui subit le récit comme nous. La présence de Dieux/de légendes dans l’histoire offre en plus l’incroyable luxe de pouvoir utiliser des deus ex machina sans que cela ne semble être un artifice scénaristique éculé.

Le illustrations d’Egnéus, tout en clair-obscur, s’intègrent parfaitement dans le récit et servent le propos d’un bout à l’autre du livre. Par ses quelques coups de pinceaux, parfois à la limite de l’impressionnisme, Egnéus réussi à intégrer sa vision dans le texte comme un tout cohérent. A la différence du travail d’un John Howe sur les multiples textes de Tolkien qu’il a illustré, Egnéus ne livre pas des tableaux ajoutés en encart, mais bien des dessins qui se jouent de la pagination du bouquin. Je n’ai que rarement vu ça en dehors des histoires illustrés dans les livres pour enfants. D’une certaine manière, il adapte cette façon de faire (comme dans les récentes éditions illustrées des trois premiers Harry Potter) à de la littérature adulte, avec forcément un ton plus sombre et des illustrations parfois cauchemardesques.

C’est donc une très belle surprise que ce petit volume, dont le seul bémol est sans doute, justement, sa taille. Et, par conséquent, son prix. 22 euros pour une grosse heure de lecture, c’est évidemment pas donné. C’est un bel objet de collection à poser dans sa bibliothèque, mais Au Diable Vauvert aurait pu, il est vrai, joindre au Monarque dans la vallée la seconde novella, Le Dogue noir, plutôt que de privilégier une édition séparée. On leur pardonnera cette logique peut-être un peu trop visiblement mercantile (Gaiman est une valeur sûre) au regard de la qualité du travail d’édition, cependant. Du tout bon, qui m’a donné envie de relire American Gods ! (dont je n’ai toujours pas, honteusement, vu l’adaptation télé…)