Songe d’une nuit d’octobre

De Roger Zelazny, 1993.

L’auteur du Cycle des Princes d’ambre fut un auteur relativement discret de son vivant, bien qu’il fut prolifique et remporta les grands prix de la littérature de genre à de multiples reprises (6 Hugo, 3 Nebula, excusez du peu). Il connut même l’honneur d’être ex-æquo en 66 lorsqu’il gagna le Hugo pour Toi l’immortel avec un certain… Frank Herbert, qui se voyait remettre le prix cette année-là pour rien de moins que Dune. Et pourtant, comme je le disais, Zelazny est assez discret. Il n’apparait que rarement dans les classements des grands auteurs de SF et seuls les aficionados d’Ambre le porte effectivement aux nues. Peut-être est-ce dû à une trop courte vie (il est mort à seulement 58 ans, en 1995, après avoir beaucoup ralenti sa production littéraire les dernières années de sa vie) ? Ou à une œuvre qui se démarque sans doute trop des ornières de la SF classique ? Quoi qu’il en soit, si vous êtes passé à côté de Zelazny jusqu’à présent, c’est certainement un auteur à (re-)découvrir et à pratiquer assidument pour s’approprier la richesse de ses textes et l’impact de ses obsessions.

Et pourquoi ne pas débuter par la récente réédition de Songe d’une nuit d’octobre chez ActuSF, à travers la collection poche Hélios ? Derrière ce titre ostensiblement inspiré de Shakespeare (jeu de mots que l’on ne retrouve d’ailleurs pas dans le titre original : A Night in the Lonesome October) se cache un texte seulement à moitié sérieux de l’auteur américain. Sous la forme d’un hommage au mythos lovecraftien, Zelazny s’amuse à mettre en scène une série d’icône de la littérature fantastique dans un chassé-croisé souvent très théâtral. Et excusez du peu : on y croise Dracula, Jack l’éventreur, le Dr. Frankenstein et sa créature, Raspoutine, un loup-garou, une sorcière, un moine fou et, bien sûr, Sherlock Holmes. Entre autres.

Tout ce beau monde se retrouve dans un endroit précis pour jouer une pièce connue de tous ses protagonistes : ils sont les joueurs (littéralement, c’est l’une des obsessions littéraires de Zelazny) qui s’affrontent entre le camp des ouvreurs et des fermeurs. Les ouvreurs ont pour vocation de réussir un rituel qui invoquera un (ou plusieurs ? ce n’est pas forcément très clair) grand ancien sur Terre pour bousculer fondamentalement l’ordre établi. Les fermeurs, eux, tentent de les en empêcher. Et les règles du jeu sont clairs : chaque joueur devra d’abord identifier ses alliés et ses ennemis, conclure d’éventuelles alliances, trouver le lieu de l’évocation et se préparer au mieux pour y jouer son rôle, à l’aider de divers instruments, outils et facilitateurs aux propriétés magiques (des masques, bagues, baguettes et autres).

En soi, le programme est déjà alléchant comme ça. Mais c’est là que Zelazny s’amuse à jouer (lui-aussi) avec les attentes de son lecteur. Car le récit sera raconté non du point de vue de l’un des joueurs, mais du point de vue de leurs familiers. Oui, de leurs familiers. Ainsi, le narrateur principal du livre n’est autre que… le chien de Jack l’éventreur ! Et nous lirons donc essentiellement les dialogues que ce dernier pourra avoir avec les autres familiers (un chat pour la sorcière, une chauve-souris pour Dracula, etc.) Car ce sont les familiers qui sont en première ligne pour s’échanger des infos, espionner les autres joueurs, conclure des pactes, etc. Parfois différents de ceux de leurs maîtres respectifs, d’ailleurs.

Se plonger dans Songe d’une nuit d’octobre revient donc à se plonger dans le récit d’une grande partie d’échec. Les chapitres se succèdent comme un calendrier inversé, débutant le 1er octobre alors que l’on sait que la nuit de l’invocation est, bien sûr, fixée à Halloween. Et le rythme ira crescendo jusqu’au dénouement final, annoncé dès les premières pages mais qui réserve, comme de juste, son lot de surprises et de retournements de situation.

Zelazny s’amuse donc des codes de la littérature fantastique. Il convoque dans ce bouquin tous les archétypes du fantastique élisabéthain, il y ajoute un hommage appuyé à Lovecraft et, par la magie de l’écriture, il en fait un roman de fantasy animalière ! Ce qui peut paraitre être une bouffonnerie humoristique se paie pourtant le luxe d’être un récit qui fonctionne, alternant les passages drôles, les références multiples avec un véritable fil narratif. Ce n’est évidemment pas du tout venant, dans la fantasy, mais c’est autant marrant que prenant. L’intro de l’édition, signée par un fan de Zelazny, vaut également la peine d’être lue pour la richesse de son contenu et l’amour manifeste que son auteur a pour le regretté Roger. En résumé : du tout bon en poche à prix raisonnable ; jetez-vous dessus pour tenter quelque chose qui sort des sentiers battus !

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