La huitième couleur

De Terry Pratchett, 1983.

Clair manque à ma culture personnelle, je me suis lancé récemment dans les Annales du Disque-Monde. 42 tomes, les amis. 42. Il en a écrit 42 avant de malencontreusement mourir, Terry Pratchett. Et quel meilleur chiffre que 42, quand on a lu ou vu Le Guide du Voyageur Galactique, série qui est à la SF ce que les Annales du Disque-Monde sont à la fantasy ? Les initiés saisiront. Les autres iront faire une recherche Google, comme tout le monde.

Le parallèle entre les deux grands séries humoristiques anglaises a du sens, bien sûr. Défendues bec et ongle par leurs fans respectifs, Discwold comme H2G2 sont des séries qui ne se contentent pas d’être parodiques, mais qui développent également une histoire complexe au fil de plusieurs tomes, rendant autant hommage au genre qu’elles parodient au moins autant qu’elles le brocardent. Les auteurs respectifs sont britanniques et manient la plume avec brio, développant un cynisme que n’égale que l’absurde dont ils abreuvent leur texte. Et La huitième couleur, premier tome d’un des plus longs cycles de fantasy publié par un même auteur, en est l’exemple parfait.

Pour être honnête, j’étais même étonné que Pratchett ait tant développé une histoire dans ce premier opus. Davantage habitué aux parodies à la Adam Robert, je m’attendais à une avalanche de gags en tout genre et d’exagération lié à une lecture moqueuse des classiques du genre. Que nenni, cependant. Pratchett développe réellement son monde, ses personnages et ses enjeux (comme Douglas Adams avec le cycle H2G2) avant de les tourner en bourrique en exagérant, parfois même seulement subtilement, les mécanismes bien huilés des récits de fantasy.

Dans un monde plat porté par quatre éléphants géants eux-mêmes portés par une tortue gigantesque naviguant dans l’univers, le sorcier raté Rincevent est occupé à étancher sa soif dans un bouge mal famé des quais de la capitale Ankh-Morpork quand il voit débarqué le naïf Deuxfleurs, citoyen agatéen, venu faire du tourisme et arrosé les locaux de ses pièces d’or qu’il dépense sans compter. Seulement Deuxfleurs est le premier touriste jamais rencontré sur les terres du Disque-Monde. Rincevent, à moitié contre son gré, se retrouve à accompagner Deuxfleurs dans son voyage d’agréments, enchaînant les péripéties qui les mèneront à rencontrer des dryades, un Dieu maudit, un troll des eaux, des dragons et bien sûr l’un ou l’autre barbare en mal d’aventure.

Se moquant des poncifs du genre, Pratchett rédige avec La huitième couleur (dont le nom original, The Colour of Magic, est nettement plus évocateur) les fondements de l’œuvre qui l’occupera sa vie durant, jusqu’à sa disparation trop précoce en 2015. Il revisite les grands classiques de la fantasy, brocardant la stupidité les « niveaux » des PJ (à travers Rincevent, à jamais bloqué aux sorts de premier niveau, étant été bien sûr très mauvais élève), le QI au ras des pâquerettes de nos amis barbares (Conan, si tu nous écoutes) et la cupidité et l’illogisme crasse de tous les PNJ classiques de RPG. Mais Pratchett est aussi un auteur à part entière : il le fait donc avec une subtilité qui ne rends pas la parodie indigeste. On sent, à la lecture de ce premier roman, que Pratchett aime le matériau dont il se moque par ailleurs. Bien sûr qu’il considère Tolkien comme coincé du cul. Mais ça ne l’empêche pas d’aimer Le Seigneur des Anneaux d’un amour sincère de lecteur admiratif par ailleurs.

On a donc un très bon premier tome où les péripéties s’enchaînent à grande vitesse et où les bases d’un univers qui sera développé pendant les 30 prochaines années sont jetées. Rincevent, aussi opportuniste que malchanceux, est l’un des personnages favoris des lecteurs assidus de Pratchett. Une fois encore, je le comprends aisément : il n’est pas juste un mage de fantasy lambda tourné en bourrique. Bien sûr, il est égoïste, inefficace, pingre, profiteur et roublard. Mais c’est aussi un vrai personnage, à la manière du pauvre Arthur Dent du H2G2 : c’est un looser magnifique que l’on ne peut s’empêcher d’aimer.

Une très bonne surprise pour moi que la lecture de ce premier tome, qui se fini sur un cliffhanger énorme qui me force à me jeter sur le second (preuve en est, si encore nécessaire, que Pratchett ne se contente pas de balancer des vannes : il raconte également une histoire et développe des personnages auxquels on s’attache). Quelques bémols à mes yeux cependant : la couverture de la version poche de Pocket ne rend pas justice aux très belles illustrations de Josh Kirby (préférz donc la version originale en poche chez Corgi ou la version française éditée chez L’Atalante qui reproduit l’image complète). De même, j’ai remarqué quelques scories dans l’édition Pocket : il y a quelques fautes d’orthographe qui subsistent et, plus embêtant, quelques mots qui semblent carrément manquer dans certaines phrases. Ce qui plaide pour une réédition/une nouvelle traduction de meilleure qualité. Entretemps, plongeons-nous malgré tout dans ce classique de l’humour anglais qui fera sourire l’amateur de fantasy qui est en vous.

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