L’œil de la Sibylle

De Philip K. Dick, 1947-1984.

Étrange petit recueil de nouvelles que L’œil de la Sibylle. Il regroupe une série de courts textes de Dick, rédigés sur une période de près de 40 ans (pour certains, la date de rédaction est approximative, sachant qu’ils ont été publié à titre posthume dans l’une ou l’autre anthologie de nouvelles de l’auteur), soit pratiquement sur toute la carrière littéraire de Dick. On plonge en plein dans les délires psychotiques, largement influencés par des psychotropes, habituels dans l’œuvre de l’américain.

Le recueil s’ouvre sur deux courts textes théoriques où Dick parle de SF, rédigés probablement à la demande d’éditeur pour introduire un recueil similaire à L’œil de la Sibylle. On y lit le rapport de Dick à la littérature de SF des années 50 et 60, on y découvre les textes qu’il aime et les auteurs qu’il déteste. C’est d’ailleurs l’occasion de voir que Dick participe au malentendu historique qui fait de Robert Heinlein un écrivain rétrograde et fasciste. L’auteur d’Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) traine en effet une réputation sulfureuse depuis de nombreuses années, en raison d’une lecture souvent trop premier degré de ses écrits. La lecture de ses textes plus tardifs devrait cependant démontrer à n’importe quel lecteur que, si Heinlein a bien une forme de fascination pour l’armée, il n’est en rien un belliciste passéiste convaincu, mais plutôt un cynique qui voit d’un œil critique les possibles dérives de l’avenir. Mais assez parlé de Heinlein.

Le premier texte de fiction du recueil est donc la nouvelle Stabilité. Rédigé en 1947 au plus tard, c’est le texte le plus ancien du bouquin. On y découvre un univers dystopique où un citoyen brise la loi immuable de la stabilité (à savoir : une société qui est arrivé à son développement maximal ne peut plus rien inventer de neuf sous peine de connaître le déclin) en participant bien malgré lui à la création du voyage temporel. Et il ramène avec lui un artefact dangereux pour l’humanité. La fin, particulièrement sinistre, vaut son pesant de cacahouètes. La deuxième nouvelle, L’Orphée aux pieds d’argile, joue, elle aussi, avec le voyage dans le temps. On y suit l’escapade d’un employé de bureau dans le passé (via une société privée ressemblant étrangement à celle de Total Recall) pour sortir de son train-train quotidien. Le package commercial promis est : plongez dans l’histoire pour inspirer à son auteur la création d’une de ses œuvres majeures. Et l’employé de choisir un écrivain de SF des années 60 qui ressemble à s’y méprendre à Dick lui-même. Le twist, classique dans une nouvelle de SF, est là aussi particulièrement efficace, même si peut-être un peu gros dans la conclusion de la nouvelle.

Une odyssée terrienne, troisième nouvelle du recueil, est un texte post-apocalyptique fort. On y suit le destin croisé de plusieurs protagonistes qui essayent tant bien que mal de s’en sortir dans une Amérique dévastée par une guerre que l’on devine nucléaire. Certaines obsessions de l’auteur (la perte d’identité, les drogues récréatives, etc.) remontent progressivement à la surface dans ce texte où l’espoir est illusoire.

La quatrième nouvelle, la plus longue du recueil, est aussi la plus étrange. Cadbury, le castor en manque, est je pense l’un des rares (sinon le seul ?) exemple de fantasy animalière dans l’œuvre de Dick. Mais on n’est pas dans la poésie champêtre du Vent dans les saules ou dans la critique sociale et politique de La ferme aux animaux ici. On est bien dans du Dick : Cadbury déteste sa vie et sa femme. Il la fuit dans les psychotropes divers en cherchant par ailleurs une maîtresse aussi intangible qu’intransigeante. Perte d’identité, rêves et délires maniaco-dépressifs sont au programme dans cette farce qui finit à nouveau de manière très pessimiste.

Le très court Au revoir, Vincent vient ensuite. Il s’agit d’un texte plutôt anecdotique sur une mystérieuse concurrente à la poupée Barbie. Amusant mais oubliable. Puis vient la nouvelle éponyme du recueil : L’œil de la Sibylle nous plonge une nouvelle fois dans les affres du temps où la figure classique de la sibylle tente de prévenir l’humanité, à différents âges de la civilisation, des risques qu’elle encourt. Un joli texte plein de poésie.

Le texte suivant, Le jour où Monsieur Ordinateur perdit les pédales, est plus classique dans sa forme. Dick imagine un monde où l’humanité à confier l’ensemble de ses responsabilités à un ordinateur central (de la gestion des feux de circulation à l’utilisation de votre cafetière). Mais, pas de bol, que ce passe-t-il quand cet ordinateur devient dépressif. Comme tout le monde, il a besoin d’un psy. On creusera donc encore davantage les relations difficiles de Dick avec Freud et Jung ainsi que, de manière détournée, sa propre relation avec sa mère. Enfin, le recueil se conclut sur la nouvelle Étranges souvenir de mort, où un homme imagine la vie d’une de ses voisines expulsées par le nouveau propriétaire de son immeuble. Il est ici à nouveau question de la définition de la folie et de la toute petite nuance qui sépare les fous et les être sains dans la société contemporaine.

Lu très rapidement, ce court recueil (un petit 200 pages) nous plonge bien dans la difficile psyché de son auteur. Dick devait être un homme compliqué à comprendre et encore plus compliqué à fréquenter. Si les nouvelles ont des qualités littéraires certaines, leur développement torturé et leur conclusion parfois surprenante mette en lumière les difficultés que Dick éprouvait avec la notion d’identité, de valeur ou encore d’équilibre mental. Bien qu’il ne s’agisse pas de textes majeurs de l’œuvre dickienne, c’est certainement une lecture intéressante pour tous ceux qui s’intéressent à l’homme derrière Blade Runner, Total Recall, Ubik et bien d’autres classiques de la SF. Ou, d’ailleurs, pour tout amateur de SF intelligente et paranoïaque.

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