Cthulhu – Survie en terres lovecraftiennes

D’Alain T. Puysségur, 2020.

Je suis assez jaloux d’Alain T. Puysségur. L’auteur, surtout spécialisé dans la littérature jeunesse inspirée de jeux vidéo et dans le game-design, a couché sur le papier une idée qui m’était venue il y a quelques années et qui me taraudait régulièrement depuis : ne pourrais-je écrire un bouquin qui prend le mythe de Cthulhu (et, plus largement, l’univers de Lovecraft et de ses descendants littéraires) pour vrai ? Pas de chance, Puysségur l’a fait avant moi. Son guide, dont il prête la paternité au journaliste fictif Ian Arzhel, entends éduquer le lecteur sur les horreurs abyssales et autres joyeusetés chitineuses issues de l’imagination de l’homme de Providence.

Et Puysségur de le faire avec un certain brio. Bel objet, édité par Bragelonne qui étend chaque année sa collection « Cthulhu » par des livres inédits en plus de republier les textes du maître, ce guide de survie se divise en différents chapitres abordant l’imaginaire lovecraftien par thématique, à la manière d’un manuel de jeux de rôle. Construit comme une progression vers l’horreur, le guide souhaite éveiller son lecteur aux réalités du monde des anciens dieux et aux horreurs et dangers qui le peuple. Tout son propos est de prévenir et d’éduquer, dans la mesure du possible, afin de préparer le chaland à reconnaître les signes du mythe et à s’en protéger de toutes les manières possibles.

Amusant et érudit, le guide aborde tous les immanquables auxquels on s’attend dans pareil ouvrage : les grands anciens, le monde du rêve, les créatures du mythe, les livres maudits ou encore les artefacts connus que l’on retrouve tant dans les écrits de Lovecraft que dans ceux de Howard, d’Ashton Smith ou encore de Belknap Long. Plus surprenant, on y lira aussi une forme de classification du héro lovecraftien, allant de la victime à l’enquêteur en passant par l’érudit ou l’amateur d’occulte. Cela, comme je le disais plus haut, rapproche ce guide d’un manuel de jdr qui ne dit pas son nom et peut donc aisément être utilisé dans ce cadre pour colorer une campagne de jdr dans un système de jeu non-dédié.

Le bouquin est par ailleurs richement illustré au-delà de sa couverture inquiétante. Les cahiers intérieurs sont ainsi dotés de marges assez larges qui permettent à l’auteur fictif, Ian Arzhel, d’annoter ses écrits, de les compléter par des dessins presque symboliques, par des citations ou des commentaires effrayés. Puysségur s’est même amusé à agrémenter ses pages de textes rédigés dans un alphabet fictif, dont la clé de lecture est livrée au gré des pages du bouquin. J’avoue ne pas m’être amusé à « traduire » lesdites annotations, mais ça donne certainement un cachet supplémentaire à l’objet-livre, qui bénéficie donc d’un travail d’édition méticuleux et agréable à l’oeil. Seul petit regret à ce propos : le choix de la fonte de caractère pour les annotations « manuscrites » qui est assez difficile à lire, certaines consonnes étant difficile à distinguer l’une de l’autre.

Dans l’ensemble ce guide est donc une lecture agréable qui, bien qu’elle n’apprenne pas grand-chose à l’amateur de Lovecraft, peut aisément constituer une porte d’entrée didactique et complète (malgré sa pagination finalement relativement modeste) sur l’œuvre de Lovecraft. Cela transpire à toutes les pages que Puysségur est un amoureux des textes de l’homme de Providence et qu’il a mis tout son cœur dans cet ouvrage qui se veut une référence dans le domaine. Les esprits chagrins (j’en suis, parfois) regretteront peut-être quelques faiblesses d’écriture et de style qui rendent parfois le propos redondant. Avec dix mises en garde similaires, on aura en effet compris l’idée. De la même manière, et même si c’est logique dans la logique interne du récit, il est un peu lassant de lire que la solution est systématiquement la fuite dès que l’on est confronté à une manifestation du mythe. Sur le fond, c’est certain, mais il n’était peut-être pas nécessaire de le répéter toutes les trois pages… Au-delà de ces faiblesses mineures, le bouquin reste une lecture agréable et une référence utile pour s’y retrouver dans l’œuvre de Lovecraft et ses multiples avatars, pour celles et ceux qui ne serait pas amateurs éclairés des textes d’origine.

Lovecraft Country

De Matt Ruff, 2016.

Après le hype de la blogosphère il y a quelques années et le hype de la série télé l’année passée, il était temps pour moi d’ouvrir le roman de Matt Ruff et de tenter de me faire ma propre opinion. Pour une fois, j’ai choisi de lire le bouquin avant de regarder la série télé, sachant que la série va sans doute, du coup, me décevoir. Mais peu importe, je n’ai de toute façon pas l’occasion de regarder beaucoup de séries ces dernières années. Bref. Lovecraft Country, c’est un concept malin : mixer l’ombre de Lovecraft et un sujet hautement politique et indirectement lié, le mouvement BLM (né en 2013, déjà). Pourquoi indirectement lié ? Et bien parce que, nous l’avons déjà abordé de nombreuses fois dans ces colonnes, Lovecraft était d’un racisme crasse envers la communauté afro-américaine. Et que les auteurs de SF ont du mal à vivre avec ce poids sur les épaules.

Du coup, Matt Ruff a choisi l’approche la plus directe : la frontale. L’auteur, relativement peu prolixe et qui ne se cantonne pas à la SF ou à la fantasy dans son œuvre, signe donc ici un hommage tantôt comique tantôt dramatique, à une culture de l’horreur propre à l’Amérique des années 50/60, encore en pleine ségrégation raciale sous le coup des lois Jim Crow. On y suit, notamment, la vie d’Atticus Turner, un black sortant de l’armée et travaillant en Floride rappelé dans sa Chicago natale suite à une mystérieuse lettre de son père. Ce dernier, peu proche de son fils, lui apprends dans son courrier avoir finalement, après de longues années de recherches, trouvé la trace des ancêtres de la mère d’Atticus, décédée voilà déjà quelques années. Interloqué, Atticus rentre donc chez son oncle qui lui apprends que son père a disparu il y a quelques jours après avoir suivi un blanc dans une berline de luxe. Ce qui est totalement contraire aux principes de son père, proche des éditeurs du Green Book et farouche défenseur des droits civiques des afro-américains, suspicieux par réflexe face à n’importe quel compatriote blanc.

Tenter de retrouver son père amènera Atticus sur les traces d’un culte étrange et satanique, vivant reclus dans un village perdu du Sud raciste, où il apprendra finalement qui il est vraiment. Et, sans développer davantage, il ne s’agit là que de la première nouvelle ou récit du roman. En effet, alors que je m’attendais à lire un roman relativement classique dans sa forme, Lovecraft Country est en fait un collage de pas moins de huit récits, pratiquement des nouvelles, interconnectées dont la première donne son nom au roman. Chaque récit met en avant l’un des personnages de l’entourage d’Atticus et ses démêlées avec le culte étrange dans une Amérique encore profondément ségrégationniste, avant de rejoindre les différents fils cousus dans une dernière nouvelle chorale qui entends conclure l’arc narratif ouvert dans la première nouvelle et poursuivi tout du long.

Lovecraft Country se lit d’une traite. Ruff fait preuve d’un don évident pour nous tracer des personnages qui sont autant caricaturaux d’attachants. Montrose, le père d’Atticus, revêche et peu aimant, est par exemple l’un des personnages les plus sympathiques du bouquin. Tout comme l’est, d’une autre manière, l’antagoniste et chef du sombre culte Caleb Braithwhite. Le portait d’une Amérique passée et malheureusement encore actuelle est bien amené. De fait, si le livre dénonce le racisme et l’iniquité de l’outrageuse politique ségrégationniste et des Lois Jim Crown, il le fait de la même manière que le récent Green Book de Peter Farrelly (2018) : c’est l’un des éléments principaux du récit, mais c’est aussi un argument de développement scénaristique et cela s’accompagne, aussi, d’une certaine forme de dérision face aux excès parfois ridicules du militantisme (des deux côtés).

Ce n’est donc pas tant un livre de combat qu’un livre qui choisi un cadre compliqué et qui l’utilise intelligemment. Lovecraft, dont l’ombre plane surtout sur la première nouvelle, est un argument finalement peu utilisé dans le roman, qui parle plus de magie que de créatures réellement monstrueuses. ça et là, une touche d’horreur lovecraftienne ressurgit bien, mais ce n’est pas vraiment le propos : on est surtout là pour comprendre comment cette famille (dans le sens étendu du terme) de militants de la cause noire va s’en sortir face aux manipulations d’un sorcier blanc sûr de sa supériorité et qui semble toujours avoir deux coups d’avance sur eux. Et ça marche ! Le livre est réellement un page-turner, aussi agréable à lire qu’intelligemment construit. Un bon moment de lecture en perspective, donc, si vous n’avez rien à vous mettre sous la dent (sous les yeux ?) pour l’instant.

La quête onirique de Vellitt Boe

De Kij Johnson, 2016.

Dans la longue tradition de ce blog d’arriver après la guerre, nous allons parler aujourd’hui de La quête onirique de Vellitt Boe, que toute la blogosphère SFFF a déjà chroniqué il y a deux ans quand le bouquin était sorti en grand format chez Bélial’ (le monde est petit). Et, une fois encore, nous allons parler de Lovecraft (qui, décidément, a beaucoup occupé mes lectures cette années, de manière souvent détournée, inspirée ou inspirante). Kij Johnson est une romancière américaine connue en francophonie surtout pour sa nouvella Un pont sur la brume qui participa au succès éditorial de la collection Une Heure Lumière à ses débuts. La novella, très poétique, insistait davantage sur l’ambiance d’un monde étrange que sur l’action réelle de son moteur narratif. Elle avait cependant marqué les esprits pour sa capacité d’évocation d’un monde à la marge.

Et c’est précisément ce qui fait aussi la force de sa Quête onirique de Vellitt Boe. Johnson a eu l’idée amusante d’imaginer La quête onirique de Kadath l’inconnue (H.P. Lovecraft, 1943 – publication posthume) à l’envers. C’est-à-dire d’imaginer la quête d’un habitant du pays des songes qui tenterait d’entrer dans le monde des hommes (le monde réel, de notre point de vue de lecteur). Le prétexte avancé tient la route : Vellitt Boe, une professeure au Collège pour femmes d’Ulthar est réveillée en pleine nuit. L’une de ses pensionnaires s’est enfuie avec un rêveur vers le monde des humains. La jeune femme en question, dont le père fait partie du conseil d’administration du collège en question, est également, incidemment, la descendante d’un Dieu endormis local qui n’apprécierait pas trop avoir perdu sa progéniture.

Dans ce monde onirique où les femmes n’ont qu’une importance toute relative et où l’existence même d’un collège pour femme est une grande victoire, un scandale pareil pourrait mener à la fermeture de l’établissement ou, pire, à la destruction complète de la cité par la déité dérangée. Bref ; aboutissement négatif ! Ni d’une ni de deux, Vellitt Boe, la cinquantaine bien frappée, décide de reprendre le bâton de pèlerin de sa propre jeunesse et de parcourir les contrées du rêve pour trouver un accès vers le monde réel et ramener la jeune femme dans son giron. Quitte à aller quémander une clé à son ancien amant, un certain Randoph Carter…

La quête […] oscille donc entre hommage et écrit militant. Johnson, on le découvre dans la postface sous forme d’entretien avec l’éditeur français, a toujours apprécié Lovecraft tout en étant consciente assez vite de son racisme crasse (comme je l’ai déjà dit dans ces colonnes, qu’il convient de contextualiser et non d’excuser). Son propos dans ce court roman est donc de rendre hommage à la vision de l’homme de Providence en « corrigeant » son propos. Pour cela, elle choisit évidemment une héroïne qui évolue dans un monde essentiellement féminin où les personnages sont LBGT et où les hommes « forts » sont plutôt lâches et faibles. D’où le militantisme féministe dont je parlais ci-dessus.

Quelques esprits chagrins sur le web y ont vu une exagération aussi déplacée que déplaisante. A la lecture du roman, cependant, cela ne m’a absolument pas sauté aux yeux. Évidemment, c’est sans doute cette démarche « à thèse » qui lui a valu de gagner un prix littéraire pour son roman (contre La ballade Black Tom, qui modernise également Lovecraft en l’attaquant sur son racisme, sans y ajouter toutefois la touche de féminisme qui semble être le combo gagnant). Mais peu importe. Le texte en lui-même est fort agréable et ces touches de militantisme ne gênent en rien la lecture. Cela rend au contraire le texte plus intéressant, car il jette un œil différent sur un imaginaire bien particulier très peu habité par les femmes.

Les amateurs de Lovecraft seront par ailleurs heureux de retrouver un texte qui respecte la mythologie lovecraftienne sans pour autant respecter le canon de l’œuvre dans son déroulé. En effet, Vellitt est un personnage actif là où les héros lovecraftiens subissent la plupart du temps le monde qui les entoure et les horreurs qu’ils vivent. Vellitt connait ce monde, l’a déjà parcouru et a déjà affronté ses dangers. C’est donc en toute connaissance de cause qu’elle traverse les contrées du rêve et se confronte tant aux dangers qui la guète qu’aux fantômes de son passé et aux espoirs déçus de sa vie. Le livre souffre peut-être d’un rythme hachuré, passant d’une exposition rapide à une seconde partie plus contemplative, presque guillerette par moment, qui tranche beaucoup avec une partie finale plus sombre et nettement plus explicite que tout ce que Lovecraft n’a jamais produit d’indicible.

L’un dans l’autre, La quête onirique de Vellitt Boe reste un bon roman d’aventure, un hommage intelligent qui tente également de faire passer un message. La plume de Johnson est agréable et elle n’hésite pas à plonger dans l’horreur quand le moment est venu de se confronter aux goules et autres ghasts. Elle confirme, quelques années après Un pont sur la brume, qu’elle est un nom sur lequel il faudra compter dans le paysage de l’imaginaire US, dans une veine assez proche de ce qu’a pu faire Nancy Kress ou Ursula Le Guin avant elle. Et le rapprochement est élogieux.

La Chose

De John W. Campbell, 1938.

Le Bélial’ continue sa ligne éditoriale de sa collection Une Heure Lumière en alternant des novellas d’auteurs récents et des novellas classiques, comme celle de Heinlein ou Zelazny. La Chose appartient à cette seconde catégorie. Publiée pour la première fois sous le nom de Who Goes There? sous le nom de plume de Don A. Stuart dans l’Astounding Science Fiction (dont John W. Campbell venait de devenir le directeur et l’éditeur principal, débutant ainsi sa seconde carrière et s’éloignant de l’écriture), La Chose est un histoire familière pour tous les fans de SF depuis près de 40 ans maintenant. Certainement depuis l’adaptation de John Carpenter en 1982, The Thing, qui était déjà la deuxième adaptation cinématographique de la novella.

Vous connaissez donc tous l’histoire : un groupe de scientifiques et d’explorateurs, coincés dans l’hiver antarctique, découvrent une entité extraterrestre un peu par hasard en effectuant des recherches sur le magnétisme. Cette entité est gelée et considérée comme morte. Mais, pas de chance, pour le bien de la science, plusieurs membres de l’expédition souhaitent la dégeler et effectuer quelques recherches sur place. Et il se trouve que la créature, la chose, n’est pas si morte que cela et qu’elle ne veut pas spécialement que du bien aux humains et à la vie terrestre en général…

Ce qui frappe surtout à la lecture de cette nouvelle est sa modernité tant dans le traitement que de la forme. J’ai déjà parlé de nombreuses fois dans ces colonnes de textes fantastiques de la première moitié du XXeme siècle. La Chose date de 1938, rédigée alors que son auteur n’avait même pas 30 ans. Et on la dirait pourtant rédigée hier, à peu de chose près. Bien sûr, quelques concepts scientifiques évoqués ci et là au gré des pages sont un peu surannés et la technologie dont dispose les explorateurs est datée. Mais la tension du texte, le rythme crescendo de ce huis-clos semi-horrifique le rapprochent bien davantage de textes récents que de ses contemporains. Je saisis aisément pourquoi le texte a marqué son époque et inspiré nombre de fictions ultérieures (Alien, The BodySnatchers, etc.) et de réalisateurs. On est à mille lieux de l’ambiance gothique de Lovecraft ou du space-opéra à la Captain Future. Pas d’aventures rocambolesques, de monstres libidineux ou de jeune femme éplorée à sauver ici : on a juste un groupe d’hommes qui se rendent vite compte que leur situation est désespérée et qui essayent de sauver l’humanité et, si possible, leur peau, d’un monstre bien plus flexible, intelligent et insidieux que ses compères de l’âge d’or du pulp.

Sur le fond, La Chose est donc clairement en avance sur son temps et mérite sa place dans l’histoire de la littérature fantastique. Sur la forme, cependant, j’ai quelques doutes. Le style de Campbell, très loin des canons de son époque également, est assez compliqué à suivre. De manière très moderne, voire post-moderne, Campbell choisi de laisser peu de place aux transitions et situe très peu son action. La majorité du texte est en fait composé de dialogues ou de monologues qui se perdent parfois dans des sous-entendus peu clairs. Nombre de phrases se concluent sur des points de suspension quand les acteurs de l’action changent d’avis. Et si c’est fort réaliste, cela ne rend pas le texte plus clair, malheureusement. Le fait que la novella a une grosse dizaine de personnages principaux qui ne sont que très peu développés n’aide évidemment pas à s’accrocher aux trajectoires des uns et des autres.

Pierre-Paul Durastanti, le traducteur, explique dans une courte introduction que Campbell a également rédigé une version longue, initialement, de la même histoire. Un financement participatif sur Kickstarter a permis de l’éditer il y a quelques années. Pourtant, Durastanti précise cette version longue aurait mieux fait de rester dans les cartons oubliés de l’histoire, sa qualité n’était pas géniale (comme quoi, Campbell a eu raison de passer à une carrière d’éditeur, sachant visiblement où couper). Je ne peux pas juger, n’ayant pas lu cette version longue, mais je regrette en tous les cas que Campbell n’ait pas choisi de faire redescendre la pression de temps à autre dans la novella et d’en profiter pour prendre quelques paragraphes pour développer l’un ou l’autre des personnages principaux.

En résumé, La Chose est donc une novella avec une importance historique évidente et a parfaitement sa place dans cette collection dédiée. Elle est clairement en avance sur son temps, tant dans son fond intemporel que dans sa forme très post-moderne. Je regrette simplement qu’elle soit un peu confuse, se perdant dans des personnages interchangeables dont les noms et les rôles se mélangent malheureusement assez vite. A tester, cependant, pour tous les curieux qui se demandaient qui se cachait derrière le Prix John W. Campbell.

Les Agents du Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, 2017.

Nouvelle incartade dans l’excellente collection Une Heure Lumière et nouveau texte d’inspiration lovecraftienne (décidément ! je ne le fais pas exprès, je vous assure !) pour ce texte de Caitlín R. Kiernan, dont j’ignorais tout jusqu’à la publication de cette novella. Après quelques recherches, je peux facilement comprendre pourquoi : l’autrice irlandaise n’a pratiquement jamais été traduite en français, malgré une production plus qu’honorable et une reconnaissance critique certaine côté anglo-saxon. Mais, la lecture de l’interview de Mélanie Fazzi, excellente autrice elle-même et traductrice attitrée de Brandon Sanderson, dans le hors-série 2020 de la collection en donne sans doute la raison : traduire Kiernan n’est pas une entreprise facile.

Et, malgré tout le brio que l’on peut reconnaître à la plume acérée de Fazzi, Les Agents du Dreamland démontre certainement la difficulté d’adapter un texte ultra-référencé. Dans une courte poste-face, Fazzi explique d’ailleurs que, en accord avec l’éditeur, elle a choisi de ne justement pas expliciter ses références par d’abondantes notes en bas de page. Le Bélial’ a en effet estimé que le texte original jouait sciemment sur un flou artistique, baladant le lecteur de fausses pistes en fausses pistes et mettant en scène des personnages aussi mystérieux qu’inquiétants.

Force est de constater que c’est réussi. Plus d’une fois, je me suis en effet perdu dans le texte. Il y a, pour moi, une différence entre une construction complexe et une construction alambiquée. Je n’ai rien contre le fait qu’un texte ne prenne son sens que dans ses derniers chapitres, mais là, j’ai trouvé ça un peu trop tiré par les cheveux. Pourtant, le texte regorge de bonnes idées : Kiernan, ayant digéré son Lovecraft, y ajoute toute la mythologie moderne de l’Area 51, des sectes apocalyptiques, des conspiracy theories diverses et variées. Et, grâce à ce syncrétisme des sources, elle nous conte l’histoire de deux agents de services très spéciaux (l’un américain et l’autre anglais, si j’ai bien compris) qui cherchent, ensemble, à comprendre et lutter contre une invasion d’extra-terrestres fongoïdes.

Bizarrement, le texte m’a fait penser à une certaine Amérique des années 50, partagée entre un développement économique sans précédent et une guerre froide sous-jacente. Bizarrement car le texte ne se déroule pas dans les années 50. Enfin, pas tout à fait puisqu’un des deux agents semble faire fi du temps, ce qui rend le texte encore plus complexe à suivre. Kiernan signe donc une belle modernisation de l’univers lovecraftien, parvenant à le rendre toujours aussi horrifique alors que sa forme classique est sans doute un peu surannée (ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier, bien sûr). Mais une modernisation dans laquelle j’ai eu personnellement beaucoup de mal à entrer.

La construction en poupée gigogne du texte et le peu d’explications fournies sur les faits et les protagonistes en font une lecture exigeante et, par moment, frustrante. Cette difficulté, que je juge un peu artificielle pour finir, puisque l’histoire racontée est finalement assez classique, m’a je l’avoue sorti du texte. Et dans une novella d’une centaine de page, c’est un problème qui ne pardonne pas. Bref, je saisi bien l’intérêt du texte, mais ça n’a pas marché avec moi. Dommage.