Vagabond

De Takehiko Inoue, 1998 – en cours

Bien que cela ne soit pas encore apparu clairement dans ces pages, j’étais et je reste encore un grand amateur de mangas. Plus, probablement, que d’animes. La raison en est toute simple : là où l’adaptation de saga romanesque en films ou séries télés a souvent comme corolaire la perte de nombreux détails qui font le charme du matériau d’origine, l’adaptation de mangas en animes a souvent l’effet inverse : une extrême dilution. Et les nombreux épisodes « filler » que les studios développent en attendant la poursuite des aventures papier sont très souvent d’une qualité nettement moindre (à quelques rares exceptions près, comme la saga d’Asgard dans Saint Seiya).

Mais cessons de tergiverser et revenons à l’œuvre qui nous occupe aujourd’hui. Monument du manga moderne après avoir signé Slam Dunk (seulement troisième manga vendu à plus de 100 millions d’exemplaires à l’époque), Takehiko Inoue a surpris tout le monde, voilà plus de 20 ans, lorsqu’il s’est lancé dans l’adaptation libre du classique d’Eiji Yoshikawa, Musashi (dont une partie seulement a été traduite en français en deux tomes, sous les noms de La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière). Exit les shônens consacrés au sport, exit le Jump, voilà qu’Inoue souhaitait se lancer dans une expérience nouvelle. Vagabond, tout comme le Musashi de Yoshikawa, nous conte l’histoire, que dis-je, la légende de Miyamoto Musashi, le plus grand bretteur ayant foulé l’archipel nippon.

Et je dis bien la légende, puisque Vagabond tire sa source dans une autre œuvre de fiction et non dans la vie réelle de Miyamoto Musashi, personnage historique, maître d’arme ayant rédigé notamment le Traité des Cinq Roues, mais également artiste de renom, ayant laissé de nombreuses estampes, sculptures et poèmes. Bien sûr, le dit Musashi fait également cela dans le roman de Yoshikawa, et dans le manga d’Inoue. Mais en prenant des libertés avec l’histoire réelle pour en faire un véritable héros de conte, la figure même du rônin accaparé uniquement par la voie du sabre.

Ce qui fait de Vagabond le shônen 2.0. Comprenons-nous bien : Vagabond penche plus du côté des seinens que des shônens. Le ton, les dessins, les réflexions qui le nourrissent en font bien davantage une œuvre adulte qu’une œuvre à destination des plus jeunes. Cependant Inoue est également le génial mangakâ de Slam Dunk, effectivement l’un des plus haletant et des plus beaux shônens de sport jamais sortis (avec, sans doute, Hikaru no Go). L’homme a tout de même réussi, dans le dernier volume de sa série consacré au basket-ball, à faire plus d’une cinquantaine de pages sans le moindre dialogue, sur les quelques dernières secondes d’un match de qualification de l’équipe des protagonistes principaux de Slam Dunk. Moi qui ne suis pas spécialement fanatique de basket, je dois admettre que la tension nerveuse dans ces quelques pages relève d’une véritable maestria au niveau du découpage, de la construction narrative visuelle et de la tension scénaristique (alors même que tout le monde sait comment ça va finir).

Et Inoue d’appliquer ces recettes à l’histoire de Musashi. On rencontre dans les premiers tomes un Musashi (qui s’appelle encore Takezo, à ce stade de sa vie) à peine sorti de l’adolescence, dans les ruines de la très fameuse bataille de Sekigahara. Il s’y est battu. Pas par conviction pour l’une des parties, non, simplement pour se tester et se faire un nom en tant que guerrier. Et à partir de là, Takezo/Musashi n’aura de cesse de poursuivre dans la voie du sabre. Comme dans n’importe quel shônen, il passera d’un ennemi à l’autre, toujours plus fort, toujours plus adroit, toujours plus proche de la perfection. Il affrontera successivement plusieurs écoles martiales pour en sortir l’essence même qui le rendre, lui aussi, toujours plus fort. Jusqu’à devenir le monstre qu’il ambitionnait de devenir : la plus fine lame du Japon. Et c’est à ce moment-là que se pose réellement la question de l’inanité de cette quête, du sens de sa vie, du poids des très nombreux morts qui sillonnent son passage.

Inoue quittera alors progressivement le schéma narratif des shônens pour retomber dans le gekida, ce genre de manga réaliste et sombre tellement à la mode dans les années 70. Cette transition arrive réellement quand Musashi se met à tuer ses adversaires plutôt qu’à les laisser vivre. La perfection de sa lame ne laisse que peu de chance à ces adversaires et l’issue des combats ne fait, bien sûr, aucun doute. Seul Musashi doute. Pas de son habilité, mais du sens qu’il convient de lui donner. Inoue, qui était déjà un très bon dessinateur à la base (Slam Dunk est aussi célébré pour la finesse de ses dessins et le réalisme de ses expressions) se mue petit à petit en véritable artiste. Il abandonne, comme par hasard, ses feutres au profit de pinceaux, plus expressionnistes et en même temps plus précis, lorsqu’il verse davantage dans le gekida. Cela donne nombre de dessins purement et simplement magnifiques. Avec cette énorme injustice qu’il s’agit d’un manga d’action, pour finir, et que le lecteur ne s’attarde donc pas sur ces planches pour effectivement suivre le récit. Les 37 volumes actuels du manga se lisent donc à une vitesse folle, inversement proportionnelle à l’impact qu’il laisse dans nos esprits.

Au fil des volumes, Inoue se permet par ailleurs de prendre des voies parallèles, plongeant dans le passé de ses protagonistes, se concentrant ci et là sur les amis de Takezo/Musashi (Matahachi, son copain d’enfance ou encore Otsu, la fille qu’il aime) et ouvrant une large parenthèse de plusieurs tomes sur la vie de Kojiro Sasaki, le bretteur sourd et muet qui sera le plus formidable adversaire de Musashi. La beauté à couper le souffle du trait d’Inoue, à partir des volumes 15/16 transcendent réellement le matériau d’origine pour en faire une œuvre à mi-chemin entre le manga et l’ukiyo-e, sans son côté statique. Dans son découpage narratif même, Inoue ose des techniques que je n’ai que très rarement vus dans les mangas. Là où le récit est plus que majoritairement linéaire, Inoue ouvre certains combats attendus de longue date par leur conclusion (à l’instar du combat avec Seijuro Yoshioka) avant de passer plusieurs tomes à nous en expliquer les prémisses.

Et c’est également un récit guerrier qui n’hésite pas à prendre son temps pour nous montrer son protagoniste principal, au faîte de sa gloire, prendre du recul et décider de travailler la terre avec une communauté rurale pauvre pour tenter de définir ce qu’est la véritable force. Là aussi, pendant plusieurs tomes (et non simplement plusieurs chapitres). Ce qui en fait également une chronique d’un monde en transition. Même si les parcours individuels ont nettement plus d’importance que le background historique dans cette réinterprétation d’Inoue, on devine en filigrane dans Vagabond un Japon qui en fini doucement mais surement avec ses samouraïs et ses batailles incessantes. Bientôt les armes à feu prendront la place des sabres et ceux-ci seront relégués à un rôle traditionnel d’apparat, estimé et pratiqué par des esthètes avec un certain sens de l’étiquette, mais sans importance réelle dans les conflits martiaux à venir.

Musashi est donc sans doute le dernier grand samouraï, alors qu’il ne le fut jamais réellement (bien qu’il ait travaillé, dans la seconde partie de sa vie, pour des seigneurs terriens et se soit donc progressivement écarté de la voie du rônin) du Japon médiéval tel que nous l’imaginons aisément à la lecture de la production culturelle nippone. Inoue réussi donc l’exploit de nouer le shônen et le gekida dans une œuvre coup de poing qui, bien que nettement moins populaire que Slam Dunk (« seulement » 20 millions d’exemplaires des 37 tomes actuellement disponibles de Vagabond se sont écoulés au Japon, soit 5 fois moins que son aîné dédié au ballon orange) et démontre à la terre entière qu’il est un artiste accompli et un très bon auteur de BD.

… malheureusement, comme tous les artistes, Inoue est également fragile. Les dernières planches de Vagabond furent publiées au Japon en 2015, soit voilà 4 ans, laissant ainsi l’histoire inachevée à la veille du combat mythique entre Musashi et Kojiro, son seul réel rival. Il n’a plus livré de planche non plus pour son autre série, REAL, consacrée au basket en chaise-roulante. L’homme était sans doute à bout, produisant sans discontinuer des planches toutes les semaines de ses 21 ans à ses 48 ans. Mangé par ses œuvres, à l’instar d’Akira Toriyama, Katsuhiro Otomo ou encore Eichiro Oda (va-t-il s’arrêter un jour ?), Inoue a craqué pour une raison que l’on ignore et laisse une œuvre majeure inachevée. Si sa production récente (de nouvelles couvertures pour une réédition de luxe de Slam Dunk) et des annonces de reprises de la prépublication de REAL redonnent de l’espoir aux fans, rien ne garantir que l’histoire de Musahi Miyamoto arrive à son terme sous la plume de Takehiko Inoue. Mais qu’importe, pour finir. Même inachevé, Vagabond reste l’un des meilleurs mangas publiés ces 20 dernières années, par sa beauté comme par sa trame. Et arrêter à la veille de son combat contre Kojiro, alors que l’on sait (si l’on connait l’histoire de Musashi) qu’il s’agira du pic de sa vie de bretteur et qu’à partir de là, il ne fera que s’isoler davantage, on se surprend à penser qu’il vaut peut-être mieux le laisser en l’état. Une fin ouverte, avec un Takezo/Musashi redevenu humain, humble et fort à la fois, plus calme et plus dangereux que jamais. Un véritable bijou à ajouter à votre bibliothèque, si d’aventure vous êtes sensible aux grandes fresques historiques, au Japon, à la beauté du trait ou, tant qu’à faire, aux trois cumulés.

Du sang sur les mains

Sous-titré : De l’Art Subtil des Crimes Étranges

De Matt Kindt, 2013.

Pour sa seconde incursion dans le monde de la BD, la fantastique maison d’édition indépendante Monsieur Toussaint Louverture (dont le catalogue, très orienté classiques de la littérature US injustement oubliés, vaut le détour) se tourne du côté comics underground. Car si Matt Kindt a officié comme scénariste sur du Spider-Man, du Justice League, du Suicide Squad ou encore du Star Wars, Du Sang sur les mains ne fait pas partie de cette grande famille Marvel/DC. C’est un roman graphique et non plus vraiment un comics, pour lequel il a cette fois-ci associé son coup de crayon à sa plume.

Et il nous livre un thriller malin dans la lignée d’un Seven, en moins sombre. On y retrouve les enquêtes apparemment éparses du détective Gould, un super-flic qui développe de nouvelles méthodes pour mettre sur la main sur une ribambelle de criminels dans la ville de Diablerouge, dans une Amérique des années 60. L’histoire nous est contée principalement du point de vue des criminels, entrecoupée par de courtes saynètes centrées sur Gould et sa femme. Lesdits criminels ne sont pas des grands bandits. Les premiers sont un pickpocket, une voleuse de chaise (si-si), une artiste qui dérobe des panneaux publicitaires pour réutiliser les lettres géantes dans ses œuvres, par exemple.

Pas de meurtres ou de scènes affreuses, donc, mais plutôt une galerie de criminels rocambolesques dont les histoires ne semblent pas liées l’une à l’autre. Jusqu’à ce que, justement, ce lien apparaisse petit à petit. Et c’est là que Kindt exploite au mieux son art de la mise en scène : par de petites touches, des indices anodins glissés au gré des cases et des phylactères, un plan d’ensemble fini par se dessiner. Plan d’ensemble forcément tragique.

Sans vouloir dévoiler plus que le strict nécessaire, je peux quand même dire que la seconde moitié du bouquin est plus sombre et moins anecdotique que la première. Lorsque la trame du récit se referme sur l’inspecteur Gould, comme un piège-à-loup géant, le lecteur aussi se sera fait piégé, endormis par le ton plus badin des premiers chapitres, des premiers larcins dont l’innocence ne laisse jamais apparaître la manière dont ils seront un rouage dans la machination globale du seul véritable criminel du livre.

Kindt nous sert ceci avec un crayonné très particulier, parfois simplement esquissé sans être fini. C’est particulièrement vrai dans les pauses inter-chapitres où Gould et sa femme apparaissent encore encrés sur le crayonnage d’origine, ce qui donne un aspect mal dégrossit qui renforce encore la confusion qui règne dans ces courtes saynètes (confusion évidemment volontaire). Le coup de crayon est cependant agréable, même s’il s’efface bien vite derrière la froide efficacité du scénario. En tournant la dernière planche, on se rend compte qu’on s’est fait avoir comme un bleu. Tant mieux, c’était le but de ce malin thriller !

Un mot encore sur l’édition : comme d’habitude avec Monsieur Toussaint Louverture, maison menée par des professionnels de l’impression et du reliage, on a avec cette édition française un très bel objet entre les mains. Du gaufrage de la couverture à la trame du papier, tout est pensé pour le confort de lecture, tout en ne se refusant rien point de vue graphismes et qualité de la reproduction. Du travail d’orfèvre pour un prix tout à fait raisonnable.

The Sculptor

De Scott McCloud, 2015

Roman graphique auréolé d’une exceptionnelle réputation, The Sculptor la mérite amplement. Scott McCloud dessine et scénarise des comics depuis de nombreuses années et est davantage connu pour ses bouquins théoriques sur les comics que pour ses comics eux-mêmes. Il signe pourtant, avec The Sculptor, une formidable fresque dessinée, parlant de l’amour, de la vie, de la mort, du rapport à l’art et de la passion en général. Le trait, simple, m’est d’abord apparu comme simpliste. Puis, les pages se succédant, je me suis rendu à l’évidence : ce trait clair permet, en quelques touches, de magnifier les expressions humaines. A l’instar des yeux hypertrophiés des mangas ou des dessins animés de Disney, McCloud parvient à faire passer le panel complet des émotions humaines (la gène, le plaisir, la frustration, la colère, l’accablement) en les réduisant à leur plus simple expression : quelques coups de crayon bleu sur fond blanc.

En quelques mots, The Sculptor nous narre la vie de David Smith, un sculpteur new-yorkais qui n’arrive pas à percer. Alors qu’il est sur le point d’abandonner, la mort lui propose un deal qu’il ne pourra refuser : il pourra faire ce qu’il veut de ses mains, l’instrument du sculpteur, mais il n’aura plus que 200 jours à vivre. Et le comics, après avoir installer son personnage principal, nous fait vivre ces 200 derniers jours passionnément. Smith, le looser, rencontrera l’amour, le succès, l’angoisse, le déchirement et vivra son art pleinement dans cette course-poursuite avec le temps qui passe. Il apprendra à vivre, tout simplement.

Il est difficile d’en dire plus, sans dévoiler l’intrigue, si ce n’est qu’il rencontrera assez vite Meg, le prototype de la femme dont tous les hommes du monde ne peuvent que tomber amoureux (à l’instar de la Ramona de Scott Pilgrim vs. the World… à moins qu’il ne s’agisse que d’un fantasme de geek ?). Meg la fantasque, Meg la désiquilibrée, Meg la séductrice, Meg la formidable. Tout, dans The Sculptor, semble réfléchi. Le moindre angle de vue, le découpage des cases, l’absence de dialogue ou de décors, enrichissent le propos. Véritable roman graphique (terme parfois galvaudé pour donner ses lettres de noblesse à des comics plutôt classiques), The Sculptor surprends tant par sa profondeur que par sa simplicité.

Le bouquin a l’intelligence de ne pas répondre à sa question principale : est-ce que le sacrifie vaut la chandelle ? Peut-on, au nom de l’art, refuser la vie ? Ou, comme cela semble être le cas pour David, l’idéal est-il synonyme de la vie ? Le récit alterne sans sourciller ces questions existentielles avec des moments plus léger de comédie de mœurs, à la Woody Allen dans ses bons jours. Sans dépareiller et sans que ces transitions semblent forcées de près ou de loin. La première scène de sexe (désolé pour le spoiler) entre David et Meg est par exemple très drôle, tout en étant très touchante et en nous expliquant, sans forcément les souligner, des éléments essentiels pour comprendre le protagoniste principal. C’est en cela que The Sculptor magnifie son média : il dépeint, littéralement, ses protagonistes, n’hésitant pas à utiliser le silence et l’ellipse pour donner au lecteur les clés de son intrigue.

Au-delà de toutes ses assertions dithyrambiques, on notera tout de même qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour finir le bouquin. Bien que le dénouement soit annoncé dès les premières pages, l’émotion du drame ne peut qu’être présente tant le comics s’est évertué avec succès à nous faire aimer ce héro improbable qu’est David Smith, bourré de défauts et de certitudes mesquines qui font de lui notre égal, un homme comme les autres. Et encore plus de cœur pour lire la postface de l’auteur, qui nous compte des tragédies personnelles en quelques lignes.

Scott McCloud explique lui-même qu’il a travaillé plusieurs années sur ce livre que l’on mettra quelques heures tout au plus à parcourir. Mais il espère, en s’étant investi dans chaque planche, chaque case, chaque phylactère, que l’on sera marqué par son œuvre. Pari tenu, avec les félicitations appuyées du jury. Courrez vous l’acheter. Il est dispo en VO chez First Second Books et en VF chez Rue de Sèvres.