La science fait son cinéma

De Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer, 2018.

Le premier volume de la collection Parallaxe m’avait, pour une raison x ou y, échappé il y a quelques années lors de sa parution originale. Pourtant, le programme est alléchant : des scientifiques qui s’attaquent à la représentation de la science-fiction au cinéma. Considérant que je regarde majoritairement des films de SF ou des films fantastique et que le principe même du « mythbuster« , popularisé par le programme télé de Discovery Channel du même nom, me séduit, le livre était fait pour moi. C’est d’autant plus agréable de constater que Lehoucq et Steyer, malgré leurs cursus universitaires impressionnants, ne se prennent pas au sérieux. Ils manient en effet avec brio l’humour pour porter leur propos.

En résumé, la mécanique du bouquin est assez simple à saisir : les auteurs analysent scientifiquement la véracité/crédibilité de ce que l’on nous montre à l’écran dans quelques grands films de science-fiction des 30 dernières années. Et, évidemment, ça coince à tous les étages. Je ne vais pas faire l’exercice de citer l’ensemble des films qui passent au gril, mais pour donner une idée du contenu, je ne peux m’empêcher de donner deux exemples qui m’ont frappé particulièrement (attention, ça va forcément spoiler !). Le premier concerne le Gravity de Cuaron. Le film, qui se veut réaliste, mésestime un élément important auquel je n’avais jamais réfléchi : il est impossible que les débris du satellite qui viennent frapper la station au début du film reviennent la frapper une seconde fois, en fait. Simplement parce que l’orbite des débris n’est pas stable et que ceux-ci s’éloigneront invariablement de l’orbite de la station, de l’ordre de quelques degrés (ce qui donne tout de suite quelques kilomètres de différences, hein) soit vers la Terre, soit vers l’espace. Du coup, le compte à rebours auquel Clooney et Bullock font face n’est simplement pas réaliste.

Deuxième exemple, toujours dans un film qui se veut réaliste (jusqu’à un certain point) : le trou noir de l’Interstellar de Nolan. Malgré le fait que le réalisateur se soit adjoint les services d’un spécialiste mondialement reconnu en la matière, la liste des incohérences et des imprécisions (dans la représentation graphique comme dans les effets du trou noir sur les objets stellaires qui l’entourent, humains compris) est en fait trop longue pour être détaillée. Et ce ne sont que deux exemples parmi les dizaines de films qui sont passés au crible par nos deux compères. Citons entre autres Prometheus, Seul sur Mars, Godzilla, The Thing ou encore Ant-man et Pacific Rim. Il y a là des problèmes que l’on connait ‘instinctivement‘ (non, un être biologique de la taille de Godzilla ou d’un kaiju ne peut en fait pas vivre sur Terre ; l’apesanteur et la pression atmosphérique leur rendraient tous mouvements simplement mortels, sans parler de l’impossibilité de leur régime alimentaire ! Et, dans le même registre, la quantité d’énergie, même nucléaire, qui serait nécessaire à faire fonctionner des robots géants de la taille de ceux de Pacific Rim est tellement ridiculement élevé qu’il serait tout bonnement impossible de les faire bouger !) et d’autres que l’on ne soupçonne pas si l’on ne se pose pas deux minutes pour y réfléchir (Interstellar, donc, mais aussi l’anthropomorphisme désespérant dont l’écrasante majorité des représentations d’aliens, qui ne colle pourtant pas avec le développement de vie intelligente ‘alternative‘).

Et Lehoucq et Steyer de nous faire remarquer tout cela avec un amour certain pour le matériau de base. Si leur but est réellement de réfléchir « comme des scientifiques« , ils n’en demeurent pas moins des spectateurs qui sont conscient qu’il existe quelque chose appelé la suspension de l’incrédulité lorsqu’on se prend un paquet de pop-corn dans une salle obscure. Si leurs démonstrations cassent un peu la magie de certains films, ils sont aussi bien conscient qu’un film comme Pacific Rim n’entends aucunement être réaliste et que ce n’est donc pas son propos. Mais quel petit garçon (ou petite fille, soyons inclusif !) ne s’est jamais rêvé à la tête d’un robot géant pour défendre l’humanité contre des extra-terrestres démoniaques arrivés d’une autre dimension ! Simplement, Lehoucq et Steyer nous disent que le robot géant ressemblera plus probablement à un tank (ou à des petits drones, c’est encore plus efficace) et que ces monstres géants, s’ils ont cette taille, feraient mieux de rester dans l’eau (et, si possible, pas dans la fosse des Mariannes, comme Pacific Rim nous le fait croire, car ils imploseraient tout simplement sous l’effet de la pression sous-marine… :-))

Lehoucq et Steyer sont aussi des amateurs de cinéma et, à ce titre, n’hésitent pas à tacler les films qu’ils apprécient moins, pour utiliser un euphémisme. La grande victime de leur bouquin n’est autre que Prometheus, dont ils critiquent à peu près tout, de la réalisation, au design en passant par le scénario et le jeu des acteurs. On sent bien qu’Alien fut un film important pour eux dans la construction de leur passion pour le cinéma et la science et qu’ils ont assez mal vécu l’élucubration délirante d’un Ridley Scott sur le retour (bien que d’autres critiques crient au génie devant Prometheus, qui m’a personnellement laissé franchement indifférent, tout comme sa suite). Mais ces écarts plus critiques ne sont pas légions. Lehoucq et Steyer restent la plupart du temps sur leur cahier de charge : débusquer ce qui est vrai, ce qui est approximatif et ce qui est totalement à côté de la plaque scientifiquement parlant dans les blockbusters de SF récents et moins récents. Et, comme vous l’aurez compris : ça marche. C’est ludique, intéressant, documenté sans prétendre à la thèse de doctorat. Moins magistral que les autres bouquins de la collection, ce premier Parallaxe ouvrait, il y a trois ans déjà, la voie à une collection qui parlent aux amateurs de la littérature (et du cinéma) de genre et qui a pour ambition de les (nous ?) rendre plus intelligents. Je cautionne à 100% !

Mortal Kombat

De Simon McQuoid, 2021.

A l’instar de Kamel Debbiche (que ceux qui ne saisissent pas la vanne se tapent rapidement l’intégrale de CROSSED… et de CHROMA), cela va faire 30 ans que j’attends une bonne adaptation de jeu vidéo au cinéma. Et force est de constater que la meilleure adaptation est et reste Scott Pilgrim vs. the World, qui, pour rappel, n’est pas basé sur un jeu vidéo. Quelques années après le World of Warcraft dont j’attendais beaucoup (Duncan Jones a totalement foiré sa life et ne s’en est pas encore remis comme réalisateur) et alors que je n’ai pas encore osé regarder Monster Hunter (de l’ineffable mais increvable Paul W.S. Anderson), les éléments étaient contre moi. Le film des années 90 (signé par… Paul W.S. Anderson, bien sûr !) ayant fait la joie de mon adolescence et les jeux ayant à de nombreuses reprises bousillés mes pouces sur SNES à l’époque, il était inévitable que je me laisse tenter par le nouveau Mortal Kombat.

Et bien, ne laissons pas le suspens s’installer : c’est naze. Naze de chez naze. Ok, il y a bien quelques plans à sauver et quelques gimmicks amusants. Les premières minutes, se passant au Japon médiéval, et voyant l’affrontement de deux ninjas destinés à devenir Sub-Zero et Scorpion sont réellement sympathiques, essentiellement grâce à la présence à l’écran d’Hiroyuki « San-Ku-Kai » Sanada qui, du haut de ses 60 ans, a une classe absolue. Mais on déchante très vite quand on se rend compte qu’on va suivre en fait la trajectoire d’un héros lambda et interchangeable, un certain Cole Young, champion de MMA raté, joué par le musclé mais insipide Lewis Tan. Outre le choix fort étrange d’introduire un nouveau personnage dans la mythologie de Mortal Kombat (sérieux, il doit y avoir dans les 100 personnages joueurs quand tu cumules les 11 itérations du jeu d’origine… pouvaient pas en prendre un dans le tas, là ?), il est assez déplorable de voir rapidement que le bonhomme est en quête de sens, de rédemption et qu’il fait, forcément, passer sa femme et sa fille au-dessus de ses propres priorités.

C’est très sympathique. Mais naaaaaaze. Tellement vu et revu que je me demande encore pourquoi des scénaristes se lancent dans ce genre de débilité. Pourtant le film prend le parti de ne pas nous épargner la violence visuelle du jeu vidéo d’origine, enchaînant les fatalités sanglantes de bon cœur. Le fait d’avoir réalisé le tout sur un budget relativement faible aide également : 55 millions de dollars de production, ça permettait même aux producteurs de laisser tomber le côté bien-pensant et viser le NC-17 (ils ne sont pas passés loin, visiblement). Et malgré cela, ils nous tapent l’histoire d’un type/combattant lambda dont le passé et la vie ne nous intéresse pas, sans parler de l’enjeu émotionnel inexistant de sa quête personnelle. Je plains même le pauvre Lewis Tan qui, même s’il est sans doute plein de bonne volonté, n’a rien aucun dialogue intéressant et n’a que des combats finalement anecdotiques. [SPOILER alert!] C’est lui qui tue un Gôro assez moche dans un « stage » oubliable et peu spectaculaire… [/SPOILER]

Seul le personnage de Kane sauve le film d’un ennui intersidéral. Interprété par le cabotin Josh Lawson comme le comic-relief badass du film, il vole toutes les scènes dans lesquelles on lui donne quelques répliques à balancer. Et ce personnage-là marche à merveille : pas de sentiment, pas de « voyage émotionnel à la con« , il est juste là pour la baston (et le pognon, évidemment). L’ensemble des autres personnages sont plus ou moins oubliables, de Jax à Sonya Blade en passant par Raiden ou Kung Lao. Seul Liu Kang, joué par un Ludi Lin au physique très proche de Bruce Lee, sort son épingle du jeu, en grande partie en raison du traitement un peu différent de son personnage (il est plutôt illuminé comme moine Shaolin, cette fois-ci). Et ne pas l’avoir pris comme héro/personnage principal était ma fois osé, mais pouvait fonctionner s’il avait eu un peu plus de temps d’écran en préparation du véritable Mortal Kombat.

Car de tournoi il n’y en a pas dans ce long métrage. Contrairement à ses maladroits prédécesseurs, le film de Simon McQuoid (dont il s’agit ici de la première réalisation suite à une longue carrière dans la pub) n’entame jamais réellement le tournoi. Au contraire, Shang Tsung essaie ici d’éviter le tournoi en tuant les participants terriens avant le début d’icelui (alors même que son équipe a gagné les neuf dernières éditions… grande confiance dans le collectif, bravo !). Du coup, les combats, bien que chorégraphiés correctement, tombent un peu comme des cheveux dans la soupe et semblent parfois un peu poussifs. On rigolera aux nombreuses références directes aux premiers jeux (du « Come over here! » de Scorpion au « Flawless victory!« ), mais passé le fan service sympathique, le tout sonne un peu creux.

Pire, si les effets spéciaux sont dans l’ensemble correct, les lieux de tournages choisis sont vides et sans personnalité. Quitte à faire du fan-service, j’aurais préféré qu’ils copient davantage de stage des premiers opus du jeu. Ici, on a stage du pont et… c’est tout. Même le temple de Raiden semble tellement générique qu’on sent le carton-pâte à 14 kilomètres. Et je ne vous ai pas encore parlé de l’équipe des méchants. Shang Tsung, le sorcier maléfique, ressemble ici une version cheap de sorcière sortie d’un tokusatsu (je dis bien sorcière, ce n’est pas un typo : ses cheveux longs filasses et ses habits vaporeux et flottants font plus travello à la petite semaine que démon maléfique). Et ses sbires, Mileena, Nitara et Reiko (du lourd, quand on se rappelle les jeux) sont sous-exploités de manière totalement éhontée (bon, pour Reiko, vu qu’il est « joué » par Nathan Jones, ce n’est peut-être pas plus mal…) Côté méchant, donc, seul Kabal sort son épingle du jeu, en parfait miroir de Kano et leurs échanges et combats respectifs sont plus amusants que tous les autres à suivre.

Reste quelques jolis plans avec Sub-Zero, plutôt bien interprété par Joe Taslim, dont je n’ai pas encore parlé. Valeur sûre de la saga et de l’univers de Mortal Kombat et personnage préféré de nombre de joueur, il ne s’en sort pas trop mal et on ne peut que saluer l’idée du scénariste d’avoir inversé le trope habituel de Mortal Kombat en faisant de Scorpion le gentil et de Sub-Zero le méchant. Le film, eu égard à son petit budget, est une réussite au box-office et entraînera certainement une ou des suites dans les années qui viennent. Espérons qu’ils trouveront une équipe technique plus inspirée pour insuffler un peu de vie dans ce qui est, à ce stade, un film d’art martiaux lambda, interchangeable et vite oublié.

OSS 117 – Le Caire, nid d’espions

De Michel Hazanavicius, 2006.

Il est rarement question de comédie sur ce blog. Mais quand il en est question, elles sont généralement françaises. La comédie est sans doute le genre le plus marqué culturellement parlant. Si ressentir de l’effroi, de l’amour ou être frappé par des effets pyrotechnique est relativement universel, de quoi l’on rit l’est généralement nettement moins. Seuls le slapstick et l’humour absurde à la ZAZ sont partagés par à peu près l’ensemble de l’humanité, comme le démontre assez bien l’humour développé dans les dessins animés pour enfants. Ayant cependant revu il y a peu les vieux longs métrages d’animation belges basés sur les albums d’Astérix et Obélix avec mon gamin, force est de constater que même là, le sous-texte culturel, les blagues circonstancielles/sociétales passent forcément au-dessus de la tête d’un gamin de 5 ans. Évidence, allez-vous me dire, car il est trop petit pour avoir les clés. En effet. Mais j’ajouterai simplement que ces clés ne s’acquièrent pas avec l’âge quand elles concernent d’autres cultures. Et la compréhension n’est jamais spontanée si ce n’est pas une culture dans laquelle vous êtes baigné pratiquement en permanence.

C’est sans doute la raison pour laquelle la plupart des comédies US, quand elles sont très marquées sur la culture locale, me laissent généralement froid. Et sans doute également la raison pour laquelle je préfère les comédies françaises. Enfin, pas toute. Une toute petite minorité, en fait : celles qui proposent quelque chose. Prenons un exemple : Brice de Nice (avec Jean Dujardin dans le rôle principal, bien sûr), basé sur des sketches de l’époque de la bande du Carré blanc, était incroyablement idiot mais m’avait bien fait marré comme véritable film de pote à contre-courant de la recherche d’un quelconque succès commercial de masse. Le deuxième film, par contre, est d’une nullité abyssale tant dans son intention que dans sa réalisation (honnêtement, c’est l’un des pires films qu’il m’ait été donné de voir – même au 43ème degré). OSS 117 est à mille lieux de là.

Comédie tirée d’un substrat sérieux, nous ne sommes pas ici dans l’humour gras. Car si le slapstick et l’humour en dessous de la ceinture est bien présent, le film n’est pas gratuit. Il se moque d’un sujet hautement sensible en France : … les français. OSS 117, Hubert Bonnisseur de la Bath, agent des services secrets américains dans les romans des années 50 de Jean Bruce, est ici bien français. Franchouillard, même. Et c’est plutôt amusant de voir Hazanavicius décortiquer par le menu les travers du français moyen, inculte, sexiste et raciste qui pense apporter la civilisation et un certain savoir-vivre aux sauvages de ces pays exotiques. Ce premier opus (suivi quelques années plus tard par un second film et, dans les mois qui viennent, par un troisième en travaux actuellement) s’attaque à l’Égypte de Nasser et, plus généralement, aux musulmans.

Et ça touche. Ça sonne juste. Parce que, comme toutes caricatures réussies, cet OSS 117 ne déforme que légèrement nos travers, n’exagère que par petite touche, juste suffisamment pour rendre son personnage principal ridicule (« naaaan, je ne suis pas comme ça…« ) Les dialogues, ciselés, s’enchaînent à merveille entre Jean Dujardin qui bouffe l’écran avec son air de playboy abruti et un cast de seconds rôles particulièrement inspirés. Bérénice Bejo campe une locale qui résiste tant qu’elle peu à l’imbécilité de l’agent français. Aura Atika est parfaite en principe nympho, Richard Sammel en nazi nostalgique ou même François Damiens dans le rôle « du belge » ne palissent pas et prennent visiblement un malin plaisir à assumer leur rôle dans cette franche rigolade.

Au-delà de la satire, le film connait quelques moments de grâce quand le réalisateur sort de son script pour assumer un délire : l’emblématique scène du Bambino, en plus d’être raccord culturellement et historiquement parlant, est tout simplement magistrale. On rit de bout en bout. D’OSS 117 comme personnage hors de son temps, des dialogues précis qui font mouche, de la tête idiote de Dujardin « petit enfant vexé » quand il est confronté à plus malin que lui (ce qui arrive… très souvent). On rit beaucoup de nous-mêmes également. Ce qui est bien la preuve que ce Caire, nid d’espions, est bien plus malin que ce qu’il veut nous faire croire.

 

1917

De Sam Mendes, 2019.

La seconde guerre mondiale a eu droit à des très nombreux longs métrages de qualité ces dernières décennies. La première guerre mondiale, en revanche, fut assez peu évoquée et, si elle le fut, ce fut toujours avec des moyens nettement plus modestes (l’excellent La chambre des officiers est un des rares exemples qui me vient en tête spontanément, mais ce n’est pas à proprement parler un film de guerre). Il semble qu’elle ait toujours moins inspiré les cinéastes, les romanciers ou les dramaturges en tout genre que sa cadette. Certainement ces 30-40 dernières années.

Je m’attendais cependant, avec l’ensemble des évènements lié au centenaire de la Grande Guerre, à voir fleurir les grosses productions évoquant les poilus et les combats de tranchées. Il n’en fut rien : bien sûr, la première guerre mondiale a finalement assez peu occupé les américains et Hollywood a donc toujours fait assez peu de cas de ses diverses batailles et gestes héroïques qui, pourtant, sont du même ordre que celles et ceux qui se déroulèrent un peu plus de vingt ans plus tard aux mêmes endroits. Il aura donc fallu attendre un an après la fin des célébrations pour que le britannique Sam Mendes laisse tomber James Bond pendant quelques mois pour se lancer dans l’évocation des récits de guerre de son grand-père. Si l’on en croit la dédicace finale de 1917, le grand-père de Sam lui racontait des histoires de guerre dans son enfance. Ce film, injustement boudé aux oscars 2020, est l’adaptation de ces récits d’enfance.

Cependant, Mendes n’en était pas à son premier film de guerre. Au-delà d’American Beauty qui lui valut les honneurs de l’Académie au siècle passé et qui l’a fait découvrir à un large public et avant qu’il ne se consacre quelques années durant à revitaliser la franchise James Bond (l’encensé Skyfall et le plus modeste Spectre sont de lui), Mendes a signé le discret Jarhead. Consacré à la première guerre du Golfe, le film s’acharnait déjà à suivre de près une jeunesse gâchée dans les sables d’Irak, dans un film sec et sans concession. 1917 n’est pas autre chose. On y suit deux braves soldats britanniques qui doivent aller prévenir une division éloignée d’une bonne dizaine de kilomètre qu’ils ne doivent surtout pas attaquer la ligne de front allemande. Si les allemands ont reculé, c’est pour mieux prendre les britanniques au piège dans les terres dévastées du Nord de la France. Et pour prévenir leurs compatriotes, les deux soldats devront traverser le no-man’ s land entre les tranchées ennemies et faire preuve d’un courage proche de la folie.

Bien sûr, on ne peut évoquer 1917 sans évoquer son gimmick de réalisation qui l’a fait connaître au monde : le film est un plan séquence ininterrompu. Et, bien sûr à nouveau, ce n’est pas tout à fait vrai. Au-delà de l’ellipse provoquée par la perte de conscience du personnage principal (justement traduite par un fondu au noir à l’écran), il y a en fait de nombreuses coupures artificiellement camouflée grâce à une utilisation parcimonieuse mais adéquate des effets spéciaux et grâce à un travail insensé de cinématographie. Car peu importe ces avatars technologiques, finalement : le cadrage, la photo et le travail de caméra, qui sont les bases du cinéma, sont tout bonnement époustouflants dans ce film. Ces plans rapprochés, à hauteur d’épaule, nous font vivre l’action de manière incroyablement intense. Mendes parvient cependant à réaliser le tour de force de rendre l’action du film lisible en toutes circonstances. Pas de shaky cam qui floute les personnages et rendent l’action à l’écran illisible ici : tout est net et intelligemment éclairé et montré au spectateur.

Et cela n’empêche pas Mendes, dans certaines scènes choisies, d’éloigner le point de vue pour démontrer l’ampleur des scènes (la fameuse scène abondamment exploitée dans la bande d’annonce où l’on voit le Caporal Schofield -le personnage principal- courir parallèlement à la tranchée dont sortent des dizaines de combattants anglais sous le feu des allemands ; mais aussi des scènes d’une beauté sinistre et presque poétique, comme lorsque Schofield erre nuitamment dans les rues d’un village en ruine, éclairé par les incendies provoqués par les tirs de mortier).

Le film est donc clairement une réussite esthétique. Narrativement, le film est évidemment assez simple : il s’agit d’une opération presque suicide de deux gars choisis au hasard du conflit pour empêcher un massacre inutile. Loin de l’héroïsme hollywoodien classique, Mendes a l’intelligence de développer un script où, bien que les personnages principaux soient effectivement des héros, il questionne en permanence l’utilité de leurs actions. Car quoi de plus anecdotique, finalement, que de préserver la vie de quelques milliers de combattants dans une guerre qui aura coûté la vie à des millions d’innocents et qui aura, en effet, tuer une génération complète. Le film est soutenu en plus par des acteurs qui font un boulot excellent. Au-delà des acteurs secondaires qui illuminent le film de leur présence (Colin Firth, Mark Strong, Benedict Crumberbacht), 1917 doit surtout sa crédibilité à la performance sans faille du jeune George MacKay, déjà vu il y a quelques années dans Captain Fantastic. Son interprétation solide et malgré tout en finesse d’un personnage qui ne peut plus retourner à une vie normale (cela est évoqué dans le film de manière subtile sans s’appesantir sur ce qui est finalement une évidence) font découvrir à ceux qui ne le connaissait pas un grand acteur britannique en devenir.

Jarhead, en 2005, était sous-titré « La fin de l’innocence » en francophonie. 1917 ne parle pas d’autre chose : l’horreur des tranchées nous aura appris une chose ; l’humanité ne pourra jamais plus être innocente à la suite d’un conflit de cette ampleur. 1917, à travers sa richesse visuelle et sa plongée dans le chaos d’un conflit inhumain, délivre ce qu’on attendait de lui : nous donner, enfin, un grand film mature, spectaculaire et intelligent sur la première guerre mondiale.

Bill & Ted’s Excellent Adventure

De Stephen Herek, 1989.

Découvert grâce à la fausse bande d’annonce d’Honest Trailer, réalisée à l’occasion de la vraie bande d’annonce du troisième (!) opus des aventures de Bill & Ted qui devrait sortir cette année, j’avoue que je n’avais jamais entendu parlé de ce film avant cela. Et quand je dis jamais, c’est jamais. Ni dans les listes nostalgiques des films de notre enfance (certainement pas en francophonie où le film semble totalement ignoré, mais pas non plus sur les sites/blogs/vidéos anglo-américains), ni dans la filmo interdite de x ou de y. Pourtant, il semble que le film bénéficie d’un noyau de fidèles solide, ce qui explique une première suite en 1991 et une seconde en 2020, 31 ans après l’original. Mais ce noyau fait, semble-t-il, moins de bruits que les amateurs des Goonies et des films de John Hughes (Sixteen Candles, The Breakfast Club, Weird Science et Ferris Bueller’s Day Off).

Et si comme moi ce film ne vous dit rien, je peux vous le pitcher en une phrase : Dumb & Dumber ados, en plus gentil, qui voyagent dans temps à la recherche de figures historiques pour réussir leur dissert d’histoire. Avec Keanu Reeves dans le rôle d’un des deux crétins. Avec ceci, tout est dit, je pense. Allez, pour le plaisir, je peux vous dire que les deux ado would-be rockeurs voyagent dans le temps car, quelque part dans le futur, leur power ballad va sauver l’humanité. Et qu’il est donc d’une importance cruciale qu’ils réussissent leur devoir d’histoire, sous peine de fin du monde. Et ce n’est pas gagné, puisque quand le prof d’histoire demande à Ted qui est « Joanne of Arc » (je le laisse en anglais, sinon, la vanne ne marche pas), Keanu Reeves répond avec un air réjouis « la femme de Noah ! » (puisque l’Arche de Noé, en anglais, se dit Noa’s Arc…. >_<).

A part ça, on peut voir dans le film Napoléon tricher au bowling, Jeanne d’Arc donner un cours d’aérobic, Beethoven se déchaîner sur 5 synthés à la fois, Genghis Khan semer le chaos dans un magasin de sport et, bien sûr, Socrate tenter de draguer les minettes au mall du coin. Voilà voilà. A la base, ça devait être Hitler à la place de Napoléon, mais les scénaristes ont eu une lueur de lucidité et se sont dit que ça, c’était peut-être pousser le bouchon un peu loin (Maurice) !

Honnêtement, je ne sais pas quoi penser de ce film. Je suis autant atterré par sa bêtise abyssale qu’amusé par le fait Stephen Herek, le réalisateur, reconnaissait lui-même qu’il trouvait le script hilarant mais que son humour n’était pas forcément partagé par tous. Succession de sketches sans queue ni tête mettant en scène de grandes figures historiques, le film repose sur un équilibre très fragile. Le spectateur est-il dans les conditions de se farcir un nanar sympathique où deux idiots parviennent à mettre tout le monde dans leur poche par leur bonhommie avenante ? La machine se grippe très vite si l’on n’est pas tolérant. J’avais déjà ressenti à la vision de Pee-Wee’s Big Adventure : une certaine forme de gêne sur le parti-pris. Et heureusement pour le film qui nous occupe aujourd’hui, là où Pee-Wee Herman m’avait rapidement horripilé, j’avoue m’être laissé avoir par Alex Winter et (un très jeune) Keanu Reeves. Ils (sur-)jouent deux parfaits abrutis, c’est un fait, mais deux abrutis sympathiques.

Pourtant le film en lui-même est nettement moins abouti que Pee-Wee’s Big Adventure, pour rester dans le parallèle. Stephen Herek, réalisateur avec une assez longue filmographie de films de série B (son film le plus populaire est sans doute la version live des 101 Dalmatiens de 1996 sur un scénario, comme c’est étonnant, de John Hughes), n’est pas Tim Burton. Les effets spéciaux sont risibles, la direction d’acteur laisse la plupart du temps à désirer (sauf pour Keanu Reeves et pour George Carlin, le « Doc » du film, qui se débrouillent bien tout seuls sans direction), le rythme est bancal et la plupart des plans sont très basiques. Mais… Mais il se dégage, au risque de me répéter, quelque chose de bizarrement sympathique de l’ensemble. Un peu comme quand, en fin de soirée, vous rigolez aux vannes nazes de vos copains pas drôle, juste parce que l’alcool fait de l’effet. Le lendemain matin, vous vous rendez compte que vous avez ri pour rien, mais vous avez quand même encore le sourire aux lèvres. Voilà tout le programme et toute l’ambition de Bill & Ted’s Excellent Adventure. Ni plus, ni moins.

Le film n’aurait jamais existé sans le succès de Retour vers le futur. Le fantasque producteur de ce film étrange s’est dit qu’il y avait peut-être dans ce script quelques similitudes et s’est donc décidé à le financer malgré l’improbabilité du script. Merci à lui. Il n’a pas obtenu ce qu’il espérait, mais nous a permis de voir cet étrange pari. A tester avant que le troisième épisode ne sorte sur les écrans plus tard dans l’année !