Cyberpunk’s Not Dead

Sous-titré : Laboratoire d’un futur entre technocapitalisme et posthumanité

De Yannick Rumpala, 2021.

Dernier volume en date de la collection Parallaxe du Belial’, nous avons à nouveau entre les mains une étude magistrale consacrée à la littérature de genre. Ici, Yannick Rumpala, prof de sciences po à Nice, s’attaque à un sous-genre qui n’aura que partiellement survécu au tournant du millénaire : le cyberpunk. Malgré le fait que le terme était fort à la mode début d’année avec la sortie du jeu tellement attendu sur PC/PS4/PS5 (et tellement critiqué depuis), force est de constater en effet que le genre littéraire lié n’est plus tout à fait à la mode. Même les adaptations sur grands et petits écrans se font relativement rares (exception notable : Altered Carbon, qui remplis à peu près toutes les cases relevées par Rumpala dans son essai) ces dernières années (dans son acception stricte du genre, précision importante). Et c’est la première question du bouquin : est-ce un sous-genre mort ? Est-ce qu’il est obsolète ? Nous raconte-t-il quelque chose sur l’époque que nous vivons aujourd’hui ?

Rumpala essaie de répondre à ces questions dans une approche qui divise le sujet en plusieurs chapitres. L’auteur se penche donc successivement sur la dimension technique, sur le lien entre les grandes corporations des romans concernés et l’avenir du capitalisme, sur la dimension urbaine et sociale du futur décrit, sur l’invasion du corps futur par la technologie, sur la dimension subversive de cette littérature et de ces héros (après tout, on parle bien de punk dans cyberpunk !) et sur la notion du cyberespace comparé à que l’Internet est aujourd’hui en comparaison de ce que l’on imaginait à l’aube des années 80, période dorée du sous-genre qui vécut jusqu’à la fin des années 90. Et Rumpala de conclure son livre avec texte syncrétique qui, à partir des conclusions de ces différents chapitres, envisage cette littérature comme une littérature de contre-utopie (ou, plus exactement, se pose la question de savoir s’il s’agit réellement de contre-utopies).

Le bouquin ratisse donc assez large dans le champ des sciences humaines, comme les autres bouquins de la collection. Et la démonstration est fort intéressante même si, il faut l’avouer, elle souffre sans doute un peu d’un jargon parfois hermétique. Je n’en veux pas particulièrement à Rumpala, qui rédige ici un texte qui pourrait être publié tel quel dans une publication scientifique sur la littérature ou la philologie, par exemple. Pourtant, Parallaxe et le Bélial’ ne sont les PUF. J’ai déjà ici parlé plusieurs fois de textes d’Anne Besson, notamment publiée aux PUF et je n’ai pas de soucis à aller dans cette direction-là pour une lecture d’un type différent. Mais je pensais que Parallaxe avait avant tout une vocation vulgarisatrice. Roland Lehoucq, le directeur de la collection, avait réussi à maintenir cette ligne dans ses propres publications, à l’instar de La science fait son cinéma, dont nous avons parlé ici il y a peu. Le texte y était fluide et plaisant, n’hésitant pas à manier l’humour tout en conservant une démarche scientifique argumentée avec nombre de références très pertinentes. Dans ce Cyberpunk’s Not Dead, c’est moins le cas : on est davantage dans un texte savant.

Comme je le disais plus haut, la démonstration est intéressante et la multiplicité des focales envisagée rend la lecture réellement bien argumentée. J’ai cependant quelques réserves quant au corpus envisagé. Rumpala se concentre presque exclusivement sur l’œuvre de William Gibson, évidemment, et sur quelques ouvrages de Walter Jon Williams, Bruce Sterling et Pat Cadigan. Et c’est à peu près tout. On a là évidemment l’essence du sous-genre, mais on ne prend absolument pas en compte l’évolution des thématiques qui y furent abordées dans des œuvres plus tardives. Bien sûr, les unifs américaines (essentiellement) et européennes (plus sporadiquement) se sont surtout concentrées sur Gibson, comme un étudiant en littérature se concentrera surtout sur Alain Robbe-Grillet quand il se penchera sur le Nouveau Roman, et la littérature scientifique sur laquelle Rumpala peut se baser navigue donc dans ce périmètre réduit. C’est, cependant, selon moi, une vision réductrice d’un « mouvement » ou d’un sous-genre de contre-culture.

Il me semble par exemple qu’on se prive d’un matériau fort intéressant en n’envisageant pas les sources (Philip K. Dick est à peine mentionné alors que l’adaptation de Blade Runner est un influence majeure -et pas seulement visuelle- de Gibson, sans parler de ce que Spielberg a fait de son Minority Report qui coche également toutes les cases du sous-genre) ni les évolutions. Alors qu’il prend dans son corpus quelques romans de la seconde partie des années 90, il ne passe que très rapidement sur le manga et les adaptations animées successives de Ghost in the Shell. Et il ne s’intéresse aucunement aux dizaines d’autres titres dans la BD japonaise, américaine ou européenne sur la thématique. Rumpala semble en effet enterrer définitivement le genre à la sortie de Matrix en 99. Or, Altered Carbon, que j’ai cité plus tôt, est sortir en roman en 2002 et a été adapté par Netflix en 2018, pour la première saison. Autre exemple : les BD de Mathieu Bablet (pas tellement Shangri-la, mais bien Carbone & Silicium)…

Bien sûr, les tropes du genre ont évolué. Et les dimensions mésestimées dans les romans fondateurs (la dimension de genre, la question du changement climatique et de la limitation des sources d’énergie, par exemple) font bien partie du texte/de l’image, désormais. Et je ne parle même pas des autres médias : le jeu vidéo regorge de titres qui exploitent une imagerie et des thématiques cyberpunk (à l’instar, à nouveau, de Cyberpunk 2077 que j’ai déjà cité). Ou des jeux tout courts, d’ailleurs, comme le légendaire CCG Netrunner de Richard Garfield (le même qui a invité Magic The Gathering) édité pour la première fois en 1996 et qui est pile poil dans la thématique. Même des auteurs français comme Laurent Kloetzer s’y sont frottés bien après la mort annoncée du genre, avec par exemple CLEER, dont j’avais parlé il y a longtemps dans ces colonnes (sans pour autant l’apprécier outre mesure).

Bref, ce Cyberpunk’s Not Dead est un essai érudit et intéressant intellectuellement parlant, mais qui a des limites évidentes. Le corpus étudié est à mon sens trop réduit pour gloser sur la mort éventuelle d’un genre ou sur la pertinence de son propos à l’égard de la réalité de la société (parfois dystopique, il est vrai) dans laquelle nous vivons actuellement. Le style, parfois volontairement alambiqué, ferme également quelques portes chez le lecteur curieux. Et c’est bien sûr un dommage. Reste un ouvrage intelligent qui pose de bonnes questions et qui apportent des réponses qui font avancer le débat. Mais, avec beaucoup de limites et de frustrations, je dois l’avouer.

La science fait son cinéma

De Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer, 2018.

Le premier volume de la collection Parallaxe m’avait, pour une raison x ou y, échappé il y a quelques années lors de sa parution originale. Pourtant, le programme est alléchant : des scientifiques qui s’attaquent à la représentation de la science-fiction au cinéma. Considérant que je regarde majoritairement des films de SF ou des films fantastique et que le principe même du « mythbuster« , popularisé par le programme télé de Discovery Channel du même nom, me séduit, le livre était fait pour moi. C’est d’autant plus agréable de constater que Lehoucq et Steyer, malgré leurs cursus universitaires impressionnants, ne se prennent pas au sérieux. Ils manient en effet avec brio l’humour pour porter leur propos.

En résumé, la mécanique du bouquin est assez simple à saisir : les auteurs analysent scientifiquement la véracité/crédibilité de ce que l’on nous montre à l’écran dans quelques grands films de science-fiction des 30 dernières années. Et, évidemment, ça coince à tous les étages. Je ne vais pas faire l’exercice de citer l’ensemble des films qui passent au gril, mais pour donner une idée du contenu, je ne peux m’empêcher de donner deux exemples qui m’ont frappé particulièrement (attention, ça va forcément spoiler !). Le premier concerne le Gravity de Cuaron. Le film, qui se veut réaliste, mésestime un élément important auquel je n’avais jamais réfléchi : il est impossible que les débris du satellite qui viennent frapper la station au début du film reviennent la frapper une seconde fois, en fait. Simplement parce que l’orbite des débris n’est pas stable et que ceux-ci s’éloigneront invariablement de l’orbite de la station, de l’ordre de quelques degrés (ce qui donne tout de suite quelques kilomètres de différences, hein) soit vers la Terre, soit vers l’espace. Du coup, le compte à rebours auquel Clooney et Bullock font face n’est simplement pas réaliste.

Deuxième exemple, toujours dans un film qui se veut réaliste (jusqu’à un certain point) : le trou noir de l’Interstellar de Nolan. Malgré le fait que le réalisateur se soit adjoint les services d’un spécialiste mondialement reconnu en la matière, la liste des incohérences et des imprécisions (dans la représentation graphique comme dans les effets du trou noir sur les objets stellaires qui l’entourent, humains compris) est en fait trop longue pour être détaillée. Et ce ne sont que deux exemples parmi les dizaines de films qui sont passés au crible par nos deux compères. Citons entre autres Prometheus, Seul sur Mars, Godzilla, The Thing ou encore Ant-man et Pacific Rim. Il y a là des problèmes que l’on connait ‘instinctivement‘ (non, un être biologique de la taille de Godzilla ou d’un kaiju ne peut en fait pas vivre sur Terre ; l’apesanteur et la pression atmosphérique leur rendraient tous mouvements simplement mortels, sans parler de l’impossibilité de leur régime alimentaire ! Et, dans le même registre, la quantité d’énergie, même nucléaire, qui serait nécessaire à faire fonctionner des robots géants de la taille de ceux de Pacific Rim est tellement ridiculement élevé qu’il serait tout bonnement impossible de les faire bouger !) et d’autres que l’on ne soupçonne pas si l’on ne se pose pas deux minutes pour y réfléchir (Interstellar, donc, mais aussi l’anthropomorphisme désespérant dont l’écrasante majorité des représentations d’aliens, qui ne colle pourtant pas avec le développement de vie intelligente ‘alternative‘).

Et Lehoucq et Steyer de nous faire remarquer tout cela avec un amour certain pour le matériau de base. Si leur but est réellement de réfléchir « comme des scientifiques« , ils n’en demeurent pas moins des spectateurs qui sont conscient qu’il existe quelque chose appelé la suspension de l’incrédulité lorsqu’on se prend un paquet de pop-corn dans une salle obscure. Si leurs démonstrations cassent un peu la magie de certains films, ils sont aussi bien conscient qu’un film comme Pacific Rim n’entends aucunement être réaliste et que ce n’est donc pas son propos. Mais quel petit garçon (ou petite fille, soyons inclusif !) ne s’est jamais rêvé à la tête d’un robot géant pour défendre l’humanité contre des extra-terrestres démoniaques arrivés d’une autre dimension ! Simplement, Lehoucq et Steyer nous disent que le robot géant ressemblera plus probablement à un tank (ou à des petits drones, c’est encore plus efficace) et que ces monstres géants, s’ils ont cette taille, feraient mieux de rester dans l’eau (et, si possible, pas dans la fosse des Mariannes, comme Pacific Rim nous le fait croire, car ils imploseraient tout simplement sous l’effet de la pression sous-marine… :-))

Lehoucq et Steyer sont aussi des amateurs de cinéma et, à ce titre, n’hésitent pas à tacler les films qu’ils apprécient moins, pour utiliser un euphémisme. La grande victime de leur bouquin n’est autre que Prometheus, dont ils critiquent à peu près tout, de la réalisation, au design en passant par le scénario et le jeu des acteurs. On sent bien qu’Alien fut un film important pour eux dans la construction de leur passion pour le cinéma et la science et qu’ils ont assez mal vécu l’élucubration délirante d’un Ridley Scott sur le retour (bien que d’autres critiques crient au génie devant Prometheus, qui m’a personnellement laissé franchement indifférent, tout comme sa suite). Mais ces écarts plus critiques ne sont pas légions. Lehoucq et Steyer restent la plupart du temps sur leur cahier de charge : débusquer ce qui est vrai, ce qui est approximatif et ce qui est totalement à côté de la plaque scientifiquement parlant dans les blockbusters de SF récents et moins récents. Et, comme vous l’aurez compris : ça marche. C’est ludique, intéressant, documenté sans prétendre à la thèse de doctorat. Moins magistral que les autres bouquins de la collection, ce premier Parallaxe ouvrait, il y a trois ans déjà, la voie à une collection qui parlent aux amateurs de la littérature (et du cinéma) de genre et qui a pour ambition de les (nous ?) rendre plus intelligents. Je cautionne à 100% !

Le clan Reynders

De Philippe Engels, 2021.

Voici le genre de littérature que je pratique peu. Les écrits « politiques » liés à l’actualité et les journalistes d’investigation qui livrent le fruit de leurs enquêtes donnent souvent des livres courts, parfois mordants, et rapidement dépassés et oubliés lorsque les bonnes feuilles ont été publiées dans la presse nationale et que le prochain scandale fasse oublier le précédent. Le clan Reynders, qui parle en somme nettement moins de Reynders, de son clan ou du MR en général et bien davantage d’un petit bonhomme à la réputation sulfureuse qui hante les couloirs de la SNCB depuis des lustres, le dénommé Jean-Claude Fontinoy, est totalement dans ce créneau.

Philippe Engels a le profil, pour ce genre de bouquin. Ex-pilier de la rédaction de l’Écho et du Vif, fondateur de Médor, il est spécialiste de la traque à la corruption, la fraude et autres joyeusetés. Et il a une plume amusante et amusée, n’hésitant pas à verser dans le ton familier et moqueur de l’investigation en lieu et place du ton souvent plus neutre des grands reporters politiques ou internationaux. C’est ce qui rend plaisante la lecture de son livre, divisé de manière assez inédites en chapitres qui sont autant d’adresses des méfaits du sinistre Fontinoy, méfaits qui émaillent une relation de plus de 30 ans maintenant avec son ami, son patron, son mentor, Didier Reynders.

Engels nous apprend que Fontinoy est un obscur cheminot arriviste qui s’est senti poussé des ailes à l’arrivée de Didier au board de la SNCB. Homme des basses œuvres, il n’a visiblement reculé devant rien pour servir l’hautain liégeois. Manipulation de marchés publics, délits d’initiés, chantages, menaces, harcèlements, enveloppes, … tous les classiques y passent. Et Le clan Reynders de se développer comme un mauvais vaudeville où l’amant ne prend même pas la peine de se cacher dans le placard et où, pourtant, le mari cocu semble malgré tout aveugle.

Car c’est ce qui m’a fait lire le bouquin. Cela parle d’un milieu professionnel dont je suis finalement assez proche, malheureusement pour moi. Et je connaissais la réputation de Fontinoy, sans jamais l’avoir pour autant rencontré. Car le livre ne dévoile finalement qu’un secret de polichinelles : dans le périmètre de l’État fédéral, à peu près tout le monde savait que Fontinoy était une éminence grise toujours dotée d’une zone d’influence grande et trouble (et qu’il avait un faible certain pour la gente féminine, même si cela n’est finalement que très peu abordé dans le livre). Engels y fait référence à plusieurs reprises : tout le monde le savait, mais tout le monde avait peur, car dans l’ombre de ce « petit homme » se cachait l’influence du grand Didier, qui survivra à toutes les crises et tous les scandales par sa gouaille et, il faut bien le reconnaître, son intelligence (de requin).

Cependant, je ne peux m’empêcher de douter à la lecture du bouquin. Pas de la culpabilité de Fontinoy ou des ordres troubles de Reynders, entendons-nous bien ; mais de la planification machiavélique de tout ceci. Cela fait trop longtemps que je travaille pour l’administration fédérale maintenant pour ne pas voir, dans au moins la moitié des « scandales » relevés par Engels, autre chose que de la simple incompétence. De la bêtise bureaucratique. Sans vouloir tomber dans le poujadisme de pilier de bar, il faut bien se rendre compte que les élites de l’État ne sont ni plus intelligentes ni plus professionnelles que les grands capitaines d’industrie. Et si le « bien commun » est chevillé au corps de la conscience professionnelle de certains (je continue à l’espérer : de la majorité !), il est également évident qu’il y a là quelques opportunistes pour lesquels être un commis de l’État n’est rien de plus qu’un job comme un autre, qui ne mérite pas que l’on fasse trop ou que l’on prenne trop de responsabilité. Tout pareil que dans les boîtes privées. Tout pareil que dans le « métier » politique, cessons d’avoir de tendres illusions.

Les procédures idiotes, les barrières administratives et les contraintes budgétaires aveugles imposées par un politique pour lequel le long terme se résume à trois ans donnent des actions aussi débiles que la vente de Tour des Finances pour un montant dérisoire. Qu’un investissement grandiloquent et illusoire dans une gare Calatrava à Mons. Que le dégel des intérêts des avoirs libyens pour satisfaire quelques créanciers qui pèsent plus que le brave Prince Laurent. Je ne pardonne pas. Je n’excuse pas. J’explique simplement que le système politico-administratif dans lequel ces décisions sont prises provoque ces idioties. Et qu’il crée les conditions dans lesquelles des parasites comme Fontinoy et consorts peuvent en toute impunité, juste parce qu’ils ont une gueule plus grande que les autres, s’enrichir personnellement sur le dos de la société. Pour éviter cela, il faut creuser encore davantage la distance entre le politique et l’administration et, si encore possible malgré cela, y chercher des gestionnaires compétents qui savent effectivement qu’un euro public n’est pas un euro privé. Et vous savez quoi, les amis ? Les régions sont encore bien pires. Voilà un article bien sombre, mes excuses pour ceci.

Bref, Le clan Reynders est un bouquin vite lu et, malheureusement, vite oublié. Il dénonce de bien tristes histoires, il met en lumière les basses vicissitudes de notre monarchie parlementaire. J’ai vu d’autres couleurs, d’autres partis, d’autres élus utilisés l’administration pour ses campagnes électorales, pour son profit personnel, pour « arranger » ses affaires. A gauche comme à droite. Est-ce que cela revient à dire « tous pourris » et à glisser vers des idéologies puantes ? Non, cela devrait être une leçon : seuls les meilleurs devraient être autorisé à gérer la « chose publique« . C’est un métier, assurément. Mais pas un métier comme les autres. J’y crois. Encore. Malgré tout. Dégageons les Fontinoy, mettons les Reynders devant leurs responsabilités, laissons de côté le pragmatisme pour nous assurer que l’éthique soit et reste l’idée centrale. Me voilà presque en campagne électorale…

Comment parle un robot ?

Sous-titré : Les machines à langage dans la science-fiction

De Frédéric Landragin, 2020.

J’avais déjà abordé un ouvrage de la collection Parallaxe dans ces colonnes, avec l’excellent Station Métropolis Direction Coruscant. La collection du Bélial’ (qui est définitivement l’une des maisons d’édition de SFFF francophone les plus dynamiques et intéressantes à suivre) a, pour rappel, pour objet de laisser la parole à des universitaires mordus de SF. Ils exposent ainsi leurs thèses, appartenant la plupart du temps au domaine de la futurologie, en les argumentant par des exemples issus de la littérature SF ou du cinéma SF de ce dernier siècle. L’exercice peut sembler illusoire sur le papier, mais cela donne des thèses scientifiques intéressantes à envisager pour le futur, en les raccrochant à ce que la réalité d’aujourd’hui réalise en effet déjà (et ce qui est en développement à court terme).

Le précédent livre chroniqué ici parlait d’architecture et de géographie urbaine. Celui-ci est d’un tout autre domaine. Frédéric Landragin, directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste de la linguistique, spécifiquement computationnelle depuis de nombreuses années. Il a d’ailleurs déjà signé un autre titre dans la même collection, consacré quant à lui au dialogue avec les potentielles intelligences extraterrestres.

Et Landragin de développer, de manière très didactique, ce qu’est la capacité de parole, de dialogue d’un robot. L’illustrant par des cas aussi célèbres que le T-800 ou HAL, Landragin scinde bien les différents types d’interlocuteurs machines auxquels nous pourrions avoir (ou avons déjà) affaire. Il distingue ainsi les chatbox évolués, les assistants personnels du type d’Alexa ou Siri des véritables robots parlant. La clé, comme souvent, est la capacité de l’IA. Ou, plus précisément, la présence d’un IA véritable, basée sur du machine learning, ou d’une IA à capacité réduite comme le sont les chatbox précités. Cependant, même dans le cas du machine learning, Landragin s’évertue à nous démontrer que le langage est une chose complexe et, à travers de exemples célèbres et historiques (en linguistique), nous pointe les pièges que seul la connaissance du contexte d’une conversation peut éviter. Et c’est précisément sur ceci que les machines achoppent, quel que soit leur degré de complexité et de raffinement.

De fait, si les quiproquos et les malentendus sont légions dans le dialogue humain-humain, il ne peut en être autrement dans le cas du dialogue humain-machine. Ce n’est pas demain, donc, que nous pourrons dialoguer avec un véritable C3PO. Ou même avec le Robby de Forbidden planet. Même l’illusion d’un véritable babelfish, formidable invention de Douglas Adams dans le The Hitchhicker’s Guide to the Galaxy (reprise bien des années plus tard par l’un des ancêtres de Google, AltaVista) est encore un doux rêve. Si DeepL donne de meilleurs résultats que Google Translate, il n’en demeure pas moins que les résultats des traductions automatiques sont et resteront encore pour longtemps fort limités.

Comment parle un robot ? est donc un livre assez savant qui, de manière je le répète fort didactique, prend son lecteur par la main pour lui ouvrir les portes de la linguistique computationnelle. J’ai pourtant eu un peu de mal à finir le livre : emporté par son sujet, Landragin se lance dans des démonstrations parfois assez longues et assez techniques qui m’ont, je l’avoue, lassé. Si le domaine m’intéresse, je suis trop néophyte que pour suivre aisément une conversation d’expert comme il nous propose ici. Et si les exemples issus de la SF grand publics émaillent en effet le bouquin, ils sont finalement assez accessoires par rapport au propos, intéressé davantage par l’état de l’art d’une discipline actuelle que réellement tourné vers un avenir moins proche de nous. Peut-être est-ce ici la frustration de me dire que je ne dialoguerais pas de manière soutenue avec un robot de mon vivant, ce que le livre démontre très bien, qui terni pour moi l’expérience de lecture ? C’est sans doute le cas et il ne faut donc pas tenir compte de mon relatif ressentiment envers l’auteur. Le fait qu’il m’ait un peu « gâché mon plaisir » (!) n’enlève en rien l’intérêt de son essai. Son côté très technique, cependant, lui fermera sans doute les portes d’un public plus large. Ce n’est évidemment pas l’ambition de la collection Parallaxe, mais je n’ai pas ressenti ça à la lecture de l’autre livre. La mayonnaise n’a donc pas tout à fait pris pour moi sur cet essai en particulier…

La légende du roi Arthur

De Martin Aurell, 2007.

Voilà un pavé dont la lecture m’a pris de nombreuses semaines, entrecoupée de temps à autre de lectures plus légères. Martin Aurell, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Poitiers, a réalisé ici une véritable somme, que l’on pourrait presque qualifier de définitive, sur l’analyse historique de la matière de Bretagne. Drôle d’idée, me direz-vous, de vouloir chercher une vérité historique dans un mythe, devenu proto-littérature, devenu littérature au fil des siècles. Pourtant, l’ouvrage est passionnant. Ne s’intéressant finalement que fort peu à l’analyse classique, littéraire, philologique, du corpus mouvant des textes constituant la légende Arthurienne, Aurell construit une véritable démonstration soutenue et documentée qui cherche le vrai ou, plus précisément, les touches de vrai dans ledit corpus. Il tente de cerner les racines historiques du mythe et l’utilisation que les sociétés d’alors en ont eu.

Il apparait pourtant vite que le modèle d’Arthur, de Merlin et de la table ronde se perd rapidement dans les légendes celtiques. Seuls quelques chroniqueurs les mentionnent dans des textes épars remontant aussi loin que le Vème siècle. Mais de ces légendes locales, celtiques, se développe un fond commun, un terreau fertile à l’imagination qui passera de bardes en poètes, de saltimbanques en conteurs et d’une cour à l’autre jusqu’à finalement prendre petit à petit forme à l’orée du VIIème siècle. Et on y voit alors les premières appropriations, au nom d’un courant politique luttant contre un autre, d’une doctrine fasse à celle du voisin. Et c’est là que la thèse d’Aurell excelle : elle démontre, du VIIème au XIIIème (le livre s’arrête malheureusement à cette date, alors qu’il y aurait matière à analyser l’appropriation du mythe arthurien par l’un ou l’autre groupe d’intérêt jusqu’à nos jours ! – mais bien sûr, Aurell est médiéviste et s’arrête aux frontières de l’époque qu’il connait le mieux), que la matière de Bretagne a été utilisé politiquement, mystiquement, religieusement, socialement par une litanie sans fin d’opportunistes avisés.

Pour ne prendre que la dimension religieuse, il est frappant de noter que l’Église, après l’avoir snobé pendant des siècles, s’est approprié cette mythologie quand elle y trouva son intérêt, transformant les glorieux guerriers des débuts en saints chevaliers qui ne peuvent user de la violence que dans les allégories des croisades que l’on retrouve dans les textes plus tardifs. L’essai prend également le temps de développer du mieux qu’il peut la vie des auteurs présumés des différentes itérations du mythe : de Geoffrey de Monmouth à Robert de Boron en passant par Chrétien de Troyes, Aurell essaie de comprendre qui étaient ces auteurs, quelles étaient leurs valeurs, qui étaient leur patrons (dans le sens de patronage). Il tente également de savoir si la « vérité » qu’ils présentaient dans leurs textes respectifs tentaient à développer une thèse nouvelle, à contrecourant de la société dans laquelle ils vivaient ou, au contraire, s’ils étaient dans l’air du temps.

Très documenté (la bibliographie de l’ouvrage est impressionnante), La légende du roi Arthur est un véritable travail d’universitaire érudit maitrisant son sujet. Si la lecture est parfois ardue, Aurell ayant une prédilection assez logique à user d’un vocable moyenâgeux sortant parfois des sentiers battus, la structure du livre et le propos de son auteur restent intelligibles de bout en bout. Il est fascinant de voir à quel point le personnage, son entourage, sa quête et les valeurs qui les sous-tendent ont évolué au fil des siècles, passant parfois d’un extrême à l’autre. Bien sûr, le choix d’Aurell de résumé in extenso les diverses variations qui sont parvenues jusqu’à nous rend le texte assez lourd. Mais c’est probablement inévitable pour le bien de la démonstration de sa thèse, pour justifier le développement de ses idées. La répétition des diverses aventures et la multiplication des personnages et de leur trajectoire personnelle perd sans doute le lecteur inattentif, certainement dans le cas d’une lecture épisodique (comme ce fut mon cas). Mais on ne peut en vouloir à l’auteur : la matière de Bretagne est chaotique par essence, comme la plupart des mythes fondateurs des nations ou des civilisations.

J’ai acheté ce livre il y a une bonne année déjà, dans le Centre de l’imaginaire arthurien, en pleine forêt de Brocéliande. Le décor s’y prêtait aisément. Pourtant, le centre en question a des préoccupations assez lointaines de la thèse d’Aurell. Ses tenanciers sont en effet plus intéressés par l’imaginaire lié au mythe que par une quelconque recherche de vérité historique. Bien sûr, Aurell, lui, ne verse pas (ou peu) dans l’imaginaire. Il cherche à donner du sens sans prêter beaucoup d’attention au premier degré des textes qui constituent son corpus. Le lecteur qui cherche dans ce livre une plongée dans le merveilleux y restera pour son compte : ce n’est pas l’objet du livre. Martin Aurell, dont nombre d’articles universitaires sont disponibles sur sa page personnelle, nous explique, à travers le merveilleux du conte ou de la légende, ce que ces textes portèrent comme message à leur auditorat, puis leur lectorat, original. C’est une plongée passionnante dans l’Histoire à travers des figures qui nous sont toutes, désormais, familières. Si le sujet vous intéresse et que lire ce type d’ouvrage ne vous décourage pas, vous avez là une véritable référence accessible en poche pour un coût somme toute modeste. Bonne découverte !