Congo. Une histoire

De David Van Reybrouck, 2010.

Repéré il y a déjà plusieurs années, je me suis décidé il y a une grosse semaine à me lancer dans cette somme consacrée au Congé, signée par l’historien et dramaturge flamand, David Van Reybrouck. Son court essai Contre les élections, au-delà de son titre un poil racoleur, m’avait beaucoup amusé en plus de poser un certain nombre de questions et de proposer certaines réponses utiles et intéressantes dans un contexte de crise de la démocratie participative. Mais Contre les élections est un pamphlet, en comparaison de cette bonne petite brique qu’est Congo. Une histoire.

Publié chez Acte Sud en français deux ans après sa parution originale aux Pays-Bas, je commente ici la version poche de l’ouvrage, issu de la collection Babel d’Acte Sud.

Je ne sais pas s’il faut parler d’œuvre, d’essai ou, probablement plus justement, de fresque. Van Reybrouck s’évertue, au fil de ces 700 et quelques pages, de nous dresser un tableau vivant de ce monstre tentaculaire que fut, qu’est et que sera sans doute le Congo (colonial ou indépendant), le Zaïre ou la RDC. Ce qui n’est pas réellement un pays, Van Reybrouck choisi de le décrire par le témoignage de ses habitants et de ses acteurs anonyme. Il choisit, contrairement à d’autres historiens plus classiques, de privilégier les sources directes aux citations d’ouvrages multiples. Cet attrait pour l’histoire vivante, répétée de nombreuses fois par l’auteur au fil des pages, ne s’épargne cependant pas un travail d’historien sérieux, documenté et universitaire. Les références bibliographies, commentées pour certaines, occupent à elles-seules les 200 dernières pages du volume, ce qui nous épargne des notes en bas de page kilométriques mais nous impose une gymnastique des mains si l’on veut les compulser.

Mon ambition n’étant pas de faire une lecture scientifique, je ne les ai cependant que très sporadiquement vérifié, mes laissant porter par le style de l’auteur. Car Van Reybrouck fait partie des conteurs davantage que des universitaires purs jus. Il explique d’ailleurs ses sources qu’il n’aurait pu réaliser ce livre dans une contexte universitaire classique et qu’il remercie les sources de financement alternatives qu’il a pu trouver pour rendre ce voyage possible. Car c’est réellement un voyage : à travers Congo. Une histoire, on parcourt réellement le roman d’un pays et de son peuple, pour autant qu’on puisse limiter cet immense territoire, artificiellement réuni par quelques messieurs en jaquette à la fin du XIXème, à un peuple unique.

Et Van Reybrouck de débuter dans son introduction bien avant les débuts de la colonisation en nous dressant un portrait rapide de ce qu’est le Congo, en tant que territoire géographique et ce que fut le Congo, à l’époque où ce dernier n’était qu’une vaste tâche blanche au cœur des cartes rudimentaires détaillant les postes espagnols, portugais et anglais qui émaillaient les côtes africaines. Mais, bien vite, fidèle en cela à sa volonté de construire son livre sur les témoignages d’anonyme acteurs de l’histoire, il enchaîne sur l’ère coloniale, d’abord lorsque le Congo fut propriété privée du Roi, puis lorsqu’il devint, une bonne centaine de pages après, une colonie belge à proprement parlé.

Cette première période est émaillée en fil rouge du témoignage d’un très vieux congolais que Van Reybrouck aurait interrogé. Un homme de plus de 120 ans qui aurait connu dans son enfance le boy de Stanley. Évidemment, si cela peut laisser le lecteur dubitatif, on imaginera aisément qu’il s’agit plutôt d’un homme de 90 ans (ce qui est déjà un très grand exploit, lorsque l’on connait l’espérance de vie masculine en RDC !) qui s’est approprié, au fil des décennies, les souvenirs de son père ou de son grand-père et qui les raconte comme s’il les avait vécu lui-même. Si la récente réouverture de l’Africamuseum à Tervuren a justement posé la question de la nécessité d’éduquer les jeunes belges sur ce que fut le temps des colonies (justement car je n’ai moi-même pas souvenir que l’on m’ait enseigné cela à l’école, alors même que je ne suis pas si vieux que cela), la lecture des premiers chapitres de Congo. Une histoire pourraient très bien être inscrit au programme des écoles secondaires. On y (re)découvre l’ambivalence de cette période d’exploitation commerciale outrancière, avec ses mythes, ses fulgurances et son horreur.

Moins unilatéralement sombre que Le rêve du Celte, de Mario Vargas Llosa (autre excellent bouquin, roman en l’occurrence, qui met en lumière les méfaits de cette période troublée), ces quelques chapitre mettent surtout en lumière l’amateurisme total te la naïveté avec laquelle quelques « civilisateurs » partirent dans une croisade lucrative sous les tropiques en se drapant dans une pseudo-dignité démocratique et religieuse (deux termes, on le sait, qui ne font pas toujours bon ménage). Et ces chapitres cadrent surtout l’origine de tous les maux que connaîtra cette vaste étendue de terres disparates, ce creuset d’une multitude de peuples aux coutumes, vies et habitudes différentes qui allaient devenir quelques décennies plus tard la nation congolaise.

Je vous épargne un résumé détaillé des chapitres suivants pour éviter d’à mon tour écrire un roman, mais sachez que Van Reybrouck enchaîne évidemment avec la période de décolonisation, puis avec l’indépendance abrupte, les troubles qui l’ont suivi, le putsch de Mobutu, son règne interminable qui ne fit rien pour redresser le pays (au contraire : malgré l’image que certains ont aujourd’hui d’un « temps béni » où le Zaïre marchait sous la dictature, Van Reybrouck démontre bien dans son propos que les choix catastrophiques, le manque de sens politique, l’amateurisme et la corruption galopante dès les premiers jours du régime n’ont fait qu’enfoncer davantage le pays dans la misère qu’il connait encore aujourd’hui). Et de poursuivre son œuvre par la fin de règne de Mobutu, son départ précipité face à Kabila et le règne de ce-dernier jusqu’à son assassinat et l’installation de son fils dans le contexte des pages probablement les plus dures à lire de tout le livre, consacrée au génocide rwandais et à ses multiples itérations et résurgences dans les années qui suivirent.

L’essai se conclut sur la nouvelle influence chinoise et cette nouvelle forme de colonisation économique (que j’ai pu voir effectivement dans les rues de Kinshasa, il y a déjà une dizaine d’année maintenant) avec un espoir de redressement à travers une mondialisation où les congolais pourraient avoir un rôle plus actif dans les échanges, de matières premières essentiellement, qu’on leur impose depuis maintenant 150 ans. Manque bien sûr le dernier acte, tout récent, avec ce qui semble être une ouverture timide dans le régime familial des Kabila père et fils avec l’élection toute fraîche du fils Tshisekédi comme Président de la RDC (avec une majorité parlementaire issue des rangs du régime de Kabila, cependant).

De cet essai magistral, il est difficile de retenir toutes les parties, toutes les subtilités, toutes les informations qui peuvent par moment noyer le lecteur. Pour être honnête, je m’y suis un peu perdu lorsque l’auteur détaille par le menu les luttes entre les différents groupuscules armés qui occupaient l’Est du pays à la fin des années 90 et au début des années 2000, leurs allégeances changeant encore plus vite que leur nom.

Mais l’important n’est pas là. Van Reybrouck essaie, à mon sens, de nous dresser le portrait fataliste et pourtant plein d’espoir d’une hydre que l’on appela Congo. A travers la vie de ses témoins et les choix de chapitres qui alternent le grave et le léger (après le génocide rwandais, Van Reybrouck consacre par exemple de nombreuses pages à la pop congolaise et son affiliation aux marques de bières, par exemple), l’auteur nous retrace en effet une histoire. Et il est très agréable de se laisser porter par sa plume, d’époque en époque, d’épisode en épisode, d’anecdote en anecdote. Si d’autres lecteurs regrettent ce parti-pris en ce qu’il impose des répétitions inévitables sans apporter un fondement scientifiques plus grand, c’est pourtant ce qui en fait, à mes yeux, une lecture importante. Parvenir à nous intéresser pendant 700 pages à l’évolution d’un pays sans tomber dans un didactisme érudit est un véritable tour de force. Bien que je ne sois pas allergique aux textes à portée plus scientifique en histoire, il est évident qu’il est plus agréable de lire un bouquin qui propose un choix stylistique agréable qu’un autre. Et Congo. Une histoire réussit ce tour de force : il nous accroche à la trame de ce territoire que d’autres ont voulu être un pays, de ces gens que d’autres ont voulu être un peuple.

Si je ne suis pas aussi dithyrambique que l’inévitable Colette Braeckman (passage obligé en Belgique si l’on veut parler de l’Afrique centrale en ayant l’air intelligent), je dois cependant le plier face à cette étonnante et imprévisible réussite : David Van Reybrouck a signé un best-seller (à son échelle, dans la catégorie essai) qui mérite amplement à mes yeux sa réputation. Il rend un sujet passablement déprimant, quand on y pense (le livre aurait pu s’appeler « Congo, où l’histoire d’un gigantesque concours de circonstance malheureux » ou « Congo. C’est pas de bol« ), tout à fait passionnant. Et rien que pour cela, on lui pardonnera volontiers ses inévitables répétitions et ses ruptures de rythme parfois fort visibles (notamment dans les parties où les témoignages oraux se multiplient et où il devient dur de savoir ce qui de l’ordre du témoignage et de l’ordre du commentaire de l’auteur). Un grand livre, assurément, qui ne juge que sporadiquement et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions.

La frivolité est une affaire sérieuse

De Frédéric Beigbeder, 2018.

Comment ? Deux Beigbeder dans la même année ? Luxe ultime ! Et… non. Bien essayé. La frivolité est une affaire sérieuse, titre soufflé par l’éditrice de Beigbeder, n’est pas le deuxième texte de fiction de son auteur pour cette année, après l’amusant Une vie sans fin, dont nous avons déjà parlé ici. C’est en fait un recueil de 99 essais (démarche bêtement commerciale pour rappeler son plus gros succès de librairie, qui date déjà d’il y a un paquet d’année, en fait, puisqu’on comptait encore en francs) que l’auteur a publié un peu partout au cours des dix dernières années. Enfin, essais, davantage des billets d’humeur, qu’il signa pour Lui, Entrevue ou encore des magazines russes et allemands.

Partisan du moindre effort, Beigbeder a donc collecter les textes qui traînaient dans sa cave, les regroupant vaguement par thématique, pour constituer une sorte de « journal » de la dernière décennie. Décennie qui l’a vu passé de la fin de la trentaine (enfin, de la petite quarantaine) à la cinquantaine grisonnante, avec deux jeunes gosses. Du coup, les textes évoluent lentement de la fête permanente cocaïne/boîte de nuit/mannequins russes à … la même chose, mais une fois par semaine (car c’est plus difficile de récupérer).

Et Beigbeder n’est jamais aussi bon que dans la déconne, justement. Dans le je-m’en-foutisme un poil snob mâtiné de name-dropping et de référence littéraire très ciblée. C’est d’ailleurs son message, dans La frivolité est une affaire sérieuse : nous ne sommes pas là pour bien longtemps, autant nous amuser, quitte à tomber dans l’excès (c’est cette dernière phrase qui le différencie de D’Ormesson, dont la mort a gâché les vacances de Beigbeder, comme on l’apprends dans l’une des pastilles). Le recueil est divisé, par ailleurs, en trois parties : avant 2015, 2015 et après 2015. Beigbeder voit dans l’année 2015, débutée par Charlie Hebdo et terminée par la vague d’attentats parisien, une année charnière pour lui. Déjà marqué par les évènements de 2001 (cf. son bouquin Windows on the World, 2003), la vague de 2015 semble, de manière assez résumée, lui avoir fait peur. Et la peur lui avoir fait prendre conscience que son dandysme assumé est en fait plus qu’une simple posture : c’est un manifeste de résistance, une philosophie de vie à opposer aux extrémistes de tout poil, une réponse.

Mouais. Pourquoi pas. Le cynisme est une réponse qui dénote une certaine forme d’intelligence, trait dont sont souvent dépourvus les « hommes en training » (pour paraphraser l’une des victimes du Bataclan, citée par Beigbeder dans l’un des articles). Mais une réponse un peu vaine, je le crains. D’ailleurs, à mes yeux, les textes de 2015 sont les moins bons à mes yeux : on y découvre un bobo quand même de droite qui se replie sur ses valeurs cathos de base et qui tente la moralisation dans plusieurs textes parfois un peu maladroits. La palme revenant à son allégorie sur la libre circulation des armes qui, bizarrement, pourrait presque être utilisé en l’état par la NRA dans un spot publicitaire, tellement la farce est parfois très fine. Chasse et pêche, nous voici.

Heureusement, dans les textes post-2015, il retrouve sa plume amusante et navigue à nouveau de frivolité en frivolité, avec cependant un peu plus de poils gris dans la barbe et un peu moins de shots de vodka dans le cerveau. Il y gagne un peu de gravité, mais sait éviter, après l’émotion, la bonne morale en guise de conclusion. On passe donc un moment globalement agréable, où Easton Ellis côtoie bien sûr Salinger et Fitzgerald. Mais aussi Kate Moss et Rihana. Du Beigbeder classique, donc, dans une forme courte, journalistique, qui privilégie le développement d’une idée conne mais drôle en deux pages. Plus direct, moins construit, plus franc, sans doute. Pour ceux qui, comme moi, aime le personnage et savent rire de futilités (je sais, c’est un peu moins valorisant que frivolité), c’est fort agréable. Notons pour finir que l’auteur fait une infidélité à Grasset pour les relativement méconnues Éditions de l’Observatoire. La diffusion médiatique en prends un coup, du coup (justement).

Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux

Édité par André-François Ruaud, 2018.

Troisième édition de cet ouvrage référence, après une première version en 2004 et une seconde édition augmentée et financée participativement sur Ulule en 2015, toutes deux épuisées, c’est également la première dans une version « semi-poche« . Malgré un format réduit par rapport à l’édition de 2015, qui ne semble que très peu différer au niveau du contenu, Hélios a fait un bon boulot pour sortir ce pavé de plus de 600 pages, avec ses dizaines d’illustrations couleurs, dans un format plus grand que leurs poches habituels en restant très agréable à prendre en main. J’ai toujours un peu de mal avec les couvertures, chez Hélios, que je trouve très fragile et dont la tranche, visiblement coupée avec le reste du livre, est assez rude. Mais, passées ces quelques remarques de forme, je ne peux qu’applaudir la volonté de publier dans une collection plus abordable ce qui est largement considérée comme l’une des meilleures références concernant la fantasy et le merveilleux en français.

Et quel ouvrage ! Ruaud, grand spécialiste du domaine depuis le début des années 90, s’est entouré de noms prestigieux pour signer un véritable panorama d’un pan de la littérature mondiale. Il s’agit, de fait, d’un panorama et non d’un encyclopédie : les grands noms s’y retrouvent, bien sûr, mais nombre d’auteurs connus et reconnus sont également laissés de côté (mais où est la Companie Noire ?!). Laissons cependant directement tomber ces débats stériles : les choix personnels de Ruaud et de ses coauteurs colorent évidemment le contenu et nous avons entre les mains une véritable déclaration d’amour, documentée et passionnante, sur le merveilleux et la fantasy de la préhistoire du genre jusqu’à nos jours. La grande force du bouquin est d’ailleurs de n’avoir pas imposé une forme aux articles. Si les textes signés par Ruaud lui-même, majoritaires, épousent la forme classique d’une biographie de l’artiste et d’un commentaire sur ses œuvres principales, ce n’est pas le cas d’autres articles. Ainsi, à titre d’exemple, le texte sur J.K. Rowling se concentre presque exclusivement sur la polémique ayant suivi l’exceptionnel succès de son œuvre maîtresse entre les auteurs et spécialistes du domaine, qui alternaient entre mépris et hommage.

De même, l’on pourra s’étonner que le panorama consacre plus de pages à Tad Williams qu’à J.R.R. Tolkien. Cela tient, cependant, comme lors de son premier essai consacré au genre publié dans la collection Folio SF début 2000 (Cartographie du Merveilleux), au fait que Ruaud sait très bien à qui il s’adresse. Le panorama n’est pas un ouvrage d’introduction ; son but n’est pas de faire de prosélytisme pour un genre méconnu auprès d’un public ignorant. Ruaud s’adresse avant tout aux passionnés, à ceux qui ont déjà fait leurs armes dans la littérature de genre, et qui cherchent à se cultiver davantage et à découvrir de nouveaux noms qu’on ne croisent que rarement dans des bouquins grand public ou dans les multiples tops 10/50/100 publiés sur le net. Grâce à cet angle, même des lecteurs relativement érudits ne manqueront pas d’y apprendre des choses, même sur leurs auteurs favoris.

L’autre grande force du panorama est de ne s’être pas limité aux auteurs de fiction. S’il est relativement classique d’y retrouver également les auteurs de contes (Andersen, les Grimm, Perrault) dans des ouvrages consacré à l’histoire du genre, il est moins courant d’y croiser autant d’illustrateurs (Rackham, Dulac, etc.) ou même de musiciens (l’un des derniers articles, consacré au merveilleux dans la musique classique est passionnant et aurait pu être développé encore bien davantage!). On y croisera également des auteurs dits de littérature « blanche » pour leurs incursions remarquées dans le domaine de la fantasy : Murakami, Auster ou même Hugo avec sa Légende des siècles. Bien sûr, comme les auteurs sont multiples, certains essais sont un peu plus faibles que d’autres (leur grande érudition les rend parfois abscons, à l’instar du texte de Jarowski sur les JdR qui, s’il est intéressant, n’est pas des plus marquants) ; la qualité générale moyenne restant cependant très élevée.

Je finis cette critique avec quelques regrets, cependant : d’abord, le passage en poche réduit par définition le nombre d’illustrations intégrée. La version de luxe publiée il y a trois ans grâce au financement participatif semblait regorger de magnifiques reproductions (je juge sur photo, je ne l’ai jamais eu en mains), alors que les articles de cette version poche sont au mieux illustrés d’une ou deux images par texte (peut-être trois pour certains). Si cela n’est pas dérangeant outre mesure pour les articles consacrés à des auteurs (Howard, Lewis, Leiber, etc.), c’est évidemment un poil déconcertant pour les nombreux articles consacrés aux illustrateurs. J’imagine qu’il faudra se reporter sur les beaux livres, également édités par Ruaud, consacrés à Rackham, Dulac ou Robinson. Autre regret ; s’il est vrai que le genre est archi-dominé par des anglo-saxons, il est assez dommage de n’avoir pas consacré une petite place à d’autres nations. Le Japon, qui a une tradition multi-séculaire dans le domaine, est par exemple très absent du panorama (et je ne parle pas que des mangas, complètement ignorés, mais également des histoires de yokaï, etc.) Enfin, j’ai pu remarqué quelques fautes, mots manquants et autres typos qui font toujours un peu tâche dans une troisième édition.

Mais bon, ces quelques regrets n’enlèvent rien à la qualité générale de l’ouvrage. Bien que volontairement construit comme un dictionnaire avec des entrées successives plus ou moins classées par ordre chronologique, le Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux se lit sans aucun problème d’une traite. Chez un autre éditeur, il se serait appelé le Dictionnaire amoureux de la fantasy et du merveilleux, ce qui lui aurait peut-être donné un lectorat plus large, qu’il mérite amplement. Et le tout, pour un peu moins de 26€. Un must-have.

Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction

D’Orson Scott Card, 1990

Bragelonne fait œuvre utile en republiant une nouvelle fois le désormais classique « guide » rédigé pour tous les apprentis nouvelliste en SFFF par nulle autre qu’Orson Scott Card, l’homme derrière la saga Ender (entre autres choses). Comme tous les blogueurs rédigeant des critiques et avis dans mon antre numérique, je suis bien sûr caressé de temps à autre par la tentation de prendre la plume et tenter de rédiger quelque historiette matinée de fantasy, de fantastique ou de science-fiction (ma préférence l’écriture suivant cet ordre précis). Mais comme tous les procrastinateurs, le taux de publication sur ce blog en témoigne, je remets évidemment toujours cela au lendemain.

Inspirant, donc, sans doute, de se plonger dans un guide sur le « comment faire« . Devenir Asimov ou Howard pour les nuls, en somme. En gros, le court essai de Scott Card débute par sa définition des sous-genre, élément fort important si l’on entend percer sur le très segmenté marché américain (ce qui est moins vrai dans nos contrées où les frontières sont volontiers plus floues). Puis viennent quelques commentaires sur la construction d’un récit de SF ou de fantasy, les diverses thématiques, la manière de les aborder, les questions de points de vue ou encore le niveau de langage. Enfin, Scott Card clôture en parlant de son expérience personnelle d’écrivain de SF et ce que cela signifie dans sa vie privée (faire tenir son couple, gérer son blé, etc.)

Et tout ça est très fluide, ponctué d’anecdotes et de name-droping, un peu ancien, il est vrai. Amusant, d’ailleurs, de se rendre compte au détour d’une phrase que le bouquin à bientôt trente ans : Robin Hobb y est citée comme « une petite jeune dans le domaine, qui vient de sortir son premier roman » ! Scott Card a, en plus, cette faculté commune chez les grands auteurs anglo-saxons « d’écrire sans style« . Je veux dire par là qu’il travaille tellement son texte qu’il semble aller de soi. Le forme ne vient jamais parasité le propos, ce qui requiert de l’auteur un grand travail pour sembler écrire un langage parlé, alors que c’est tout sauf le cas. Asimov, pour le citer une seconde fois, en était le meilleur exemple : un style direct et simple qui soutien à tout moment le fond en prenant le lecteur par la main, comme dans les histoires que nos parents nous lisaient étant jeunes. Et Scott Card d’appliquer cette recette à ce court essai, qui se lit très vite.

Est-ce pour autant un immanquable ? Mon avis est, là, plus mitigé. Car si le livre s’appelle Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction, il n’aborde en fait presque pas le « comment écrire ?« . Scott Card renvoie à d’autres livres qui aborde le sujet et se contente de dire que nous (=ses lecteurs en quête de conseils) avons déjà fait nos classes. On voit par ailleurs aux détours de certaines phrases que, pour Card, bien écrire ne s’apprend pas réellement. Soit on l’a en soit, soit on doit le travailler. Mais, même dans la deuxième option, c’est un travail essentiellement introspectif. Il relativise grandement l’intérêt des cours d’écriture ou même des cercles/clubs d’écrivains débutants. Il n’y voit qu’une opportunité, il le concède souvent utile, de tester un texte sur un lectorat témoin. Et une possibilité pour l’écrivain, troglodyte par fonction, de sortir de chez lui et de parler à d’autres êtres humains. Pour le reste, il est relativement muet sur sa propre méthode (que l’on peut cependant deviner à travers le découpage de ses chapitres de conseils) et ouvre des portes plutôt qu’il ne les ferme.

Cet essai, dans cette édition révisée par Bragelonne (plusieurs passages, traitant uniquement du marché de l’édition nord-américain et, par ailleurs, fort datés, ont été supprimé avec l’accord de l’auteur pour être remplacé par des notes en bas de page assez complètes sur le monde de l’édition SFFF francophone actuel) est donc une lecture intéressante, mais insuffisante, pour celui ou celle qui chercherait une véritable méthode. Il est sans doute un bon compagnon à des lectures plus complètes visant à aider les angoissés de la page blanche, comme moi, qu’elle contienne de la SFFF ou non.

Sapiens: A Brief History of Humankind

De Yuval Noah Harari, 2014.

Très grand succès de librairie, l’israélien Yuval Noah Harari signait il y a quelques années déjà Sapiens, un formidable essai sur l’histoire de l’humanité. Historien militaire de formation, c’est à l’occasion de la reprise d’un cours dont aucun de ses collègues universitaires ne voulait se charger qu’il a commencé à traiter l’humanité de manière globale et non plus avec le filtre particulier d’une époque ou d’une matière historique spécifique. Car c’est l’ambition du bouquin : traiter l’Homme pour ce qu’il est, ni plus, ni moins, en tant qu’espèce, voire même de race au sein d’une espèce plus large, dans un perspective pan-historique.

L’Homme y trouve donc sa toute petite place au regard du temps géologique, ou dans la perspective plus réduite de l’homme comme race au sein de la famille des hominidés. Le Neandertal a, par exemple, une histoire beaucoup plus longue sur notre petite planète bleue que l’homo sapiens que vous et moi sommes. C’est le véritable succès de Sapiens, d’ailleurs : il réussit à nous raconter l’histoire de l’homo sapiens de manière claire et didactique, de ses premiers pas à ce qu’il est devenu quelques milliers d’années plus tard, à l’heure où la prochaine génération pousse le pied dans la porte (l’humain amélioré, le trans-humain, l’intelligence artificielle, etc.) en gardant une logique d’échelle. Nous ne sommes qu’un accident de l’histoire, ni plus ni moins.

Harari rejoint avec ce titre la caste relativement élitiste des grands vulgarisateurs scientifiques. Sapiens est avant tout extrêmement agréable à lire, pour un bouquin à vocation éducative : Harari a clairement le sens de la formule et émaille son récit (car il s’agit bien d’un récit) de pleins d’anecdotes truculentes, que j’ai bien sûr déjà oubliées… 🙂 Construit en quatre temps, de la révolution cognitive à la révolution scientifique (en passant par la révolution agricole et la mondialisation – dans le sens de l’unification du genre humain), Sapiens est effectivement un roman dont le personnage principal et presque unique n’est autre que nous, l’Homme. Illustré de manière fort adéquate, le livre se lit en quelques heures malgré ces 400 et quelques pages.

Alors, bien sûr, les esprits chagrins diront que le bouquin frise parfois avec une certaine légèreté scientifique (peu ou pas de référence pour nombre de passages) et obéit, il est vrai, à une certaine forme de sensationnalisme, marquée par les croyances propres de l’auteur (végétalien homo pratiquant la méditation dans un kibboutz… Hipster alert ?!). Tout ça est juste. Présenter par exemple la loi du marché comme une croyance, à l’instar de n’importe quelle religion ou, plus fondamentalement, n’importe quelle construction sociale, n’est bien entendu pas faux en soi, puisque son argumentaire se tient. Mais il est évident que cela colore son propos d’une certaine manière et que cela engendre, forcément, le débat.

Et c’est précisément la force du livre : c’est un essai à portée scientifique, un essai vulgarisateur, didactique, construit comme un récit. Harari n’a jamais prétendu l’inverse. Il recycle dans son livre (à moins que ce ne soit l’inverse) nombre des « trucs et astuces » qu’il a développé pour ses interventions TED. Et c’est justement ces ficelles littéraires qui rendent digeste son propos, en partant du principe que le lecteur lambda a suffisamment d’intelligence pour identifier les partis-pris de son auteur. Ceci-dit, reste donc une formidable fresque qui se lit avec plaisir, qui donne au lecteur le sentiment d’être plus malin après qu’avant. Pas étonnant que ce soit un succès !

PS: j’ai lu et commente ici la version paperback internationale de chez Bloomsbury – donc la traduction anglaise. Achetée dans un aéroport, elle a le double avantage d’être beaucoup plus pratique à lire que la VF publiée chez Albin Michel (en très/trop grand format) et, surtout, d’être beaucoup plus économique. L’anglais est très abordable, même pour ceux qui n’ont pas l’habitude de lire la langue de Shakespeare. Il me reste maintenant à me plonger dans Homo Deus, la suite, si l’on peut l’appeler comme ça, de Sapiens, rédigée quelques années plus tard et éditée en poche UK fin de l’année passée.