The Dark Powers of Tolkien

De David Day, 2018.

Voici un avis sur lequel je ne m’étendrai pas. Day, dont j’ai déjà parlé dans ses colonnes pour un essai mineur sur l’univers de Tolkien, récidive ici avec un livre toujours aussi court sur « les méchants » de l’œuvre du maître anglais. De Morgoth aux Nazguls, en passant par Shelob, Sauron et les Balrogs, l’auteur canadien condense, résume et agrège, façon Reader’s Digest, tout ce qu’il faut savoir sur les antagonistes qui peuplent The Hobbit, The Lord of the Rings et The Silmarillon.

Comme dans The Battles of Tolkien, un amateur un tant soit peu éclairé de l’auteur anglais n’apprendra pas grand-chose dans cet essai qui se lit en une petite heure. Je reconnais cependant que les textes de The Dark Powers […] sont de meilleure facture que ceux de The Battles […]. Ils ont pour avantage de se contenter d’être informatifs et ne cherchent pas des explications boiteuses aux écrits de l’auteur original. Et quand Day ne suppute pas, il fait un copiste passable.

Mais pourquoi parler du volume, dans ce cas ? Pourquoi l’avoir acheté, me direz-vous ? Parce que je suis un Tolkien fan-boy et que, même si la qualité du contenu n’est pas au rendez-vous, il faut reconnaitre que le tome, avec sa couverture similicuir, est un bel objet dans sa bibliothèque ? Pas seulement, en fait. Non, The Dark Powers of Tolkien a pour lui la même force que The Battles […] : ses multiples illustrations. Day, à défaut d’avoir du génie dans ses analyses et commentaires, a au moins pour lui se savoir s’entourer d’artistes méconnus mais talentueux. Si, comme moi, vous êtes toujours à la recherche de « vision d’artiste » sur les Terres du Milieu, les quelques poches de Day constituent de fait une alternative abordable aux « grands livres d’art » consacrés aux illustrateurs et artistes plus courus qui ont mis en image l’univers de Tolkien. Et, pour ce simple (et unique) fait, il valait sans doute la peine de parler de ce bouquin.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : ce n’est certes pas un indispensable. Loin de là. Mais l’objet est de belle facture et agréable à compulser. Il faut juste éviter de trop s’attarder sur les textes (bon… pour un livre, c’est malheureux, évidemment).

PS: Le problème de l’identification des artistes est cependant toujours bien présent. Leurs noms sont cités en vrac et en petits caractères dans le colophon publié en frontispice du livre. Au moins cette fois-ci n’y a-t-il plus ces assez laides cartes qui n’amenaient rien à la lecture du précédent opus.

Le guide Howard

De Patrice Louinet, 2015.

Maintenant que l’œuvre de Robert E. Howard est finalement réhabilitée dans son texte original, disponible en VO comme en VF, on peut désormais pleinement profiter de l’un des plus grands noms du pulp sans limite. Robert E. Howard, le père de Conan, de Kull ou encore de Solomon Kane est, avec Howard Philip Lovecraft, l’un des pères fondateurs du fantastique américain du début du XXème. Et qui d’autre que Patrice Louinet pour nous aider à défricher le terrain, à développer notre connaissance, à mettre à mal certaines idées reçues et à nous conseiller ses plus grands textes ?

Patrice Louinet, pour ceux qui l’ignore, est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de Robert E. Howard. Malgré qu’il soit français, c’est lui qui est appelé par les anglais de Wandering Star qui souhaitaient publié l’intégrale des nouvelles de Conan dans leur version originale et non dans les versions remaniées/trahies par Lyon Sprague De Camps et Lin Carter. Ces mêmes intégrales publiées quelques années plus tard par Bragelonne en français dans une version nouvellement traduite par … Patrice Louinet ! S’en suivront une série d’autres beaux tomes (malheureusement assez chers) chez Bragelonne qui couvriront non pas l’intégralité mais l’essentiel des écrits de l’auteur texan (ses autres nouvelles de fantasy, mais aussi d’horreur dans la veine de Lovecraft ou encore de western, genre qu’il affectionnait particulièrement).

Qui d’autre, donc, que Louinet pour nous faire (re)découvrir l’œuvre d’Howard ? Le guide Howard, format compact chez Hélios, est une magnifique porte d’entrée pour les néophytes. Et, pour les aficionados, une mine de renseignements intéressants. Il s’agit vraiment d’un guide, d’une entrée en matière signée de la main d’un véritable passionné. Louinet navigue dans les œuvres du maître avec un brio certain : il éclaire les textes essentiels en les présentant de manière synthétique et amusante et ne fait pas l’impasse sur les faiblesses d’autres textes mineurs. C’est l’une des forces du guide ; Louinet est peut-être l’un des plus grands fans d’Howard, cela ne l’empêche pas d’être lucide.

Commencer le tome en tordant le cou à quelques idées reçues et légendes urbaines sur l’auteur (c’est une force de la nature, il n’avait pas de connaissance des femmes, il avait un méchant œdipe non résolu, etc.) est une bonne entrée en matière. Cela permet à Louinet de directement mettre les points sur le i et d’identifier l’ennemi : c’est le traite Lyon Sprague de Camps qui, tel un vampire assoiffé de dollars, a dévoyer les textes de l’auteur en les martyrisant au possible, en les censurant et en y ajoutant ses propres pastiches comme faisant partie du canon. Il ira même jusqu’à inventer des pans entiers de la biographie d’Howard pour que celle-ci correspondent au « personnage » de Sprague de Camps avait inventé pour coller à ses propres dires. L’aide ponctuelle de Lin Carter (un tâcheron relativement modeste) dans cette réécriture ne semble pas avoir joué un grand rôle (même s’il est amusant de lire que Sprague de Camps a tenté de rejeter la faute sur ce dernier quand les dents ont commencé a grincer sur les coupes claires des Conan dispo dans le commerce).

Louinet nous présente aussi une série de textes d’Howard qu’il juge essentiel, titillant volontiers l’intérêt du lecteur en en disant juste assez. Il a également rédigé une bio assez courte de l’auteur, fort documentée et intéressante, même si elle n’a aucunement l’ambition d’être exhaustive. Enfin, Louinet consacre les derniers chapitres de son guide à l’influence d’Howard et les adaptations de l’œuvre de ce dernier. On constate directement le « choix » éditorial de Louinet quand il indique qu’il n’y a aucune adaptation cinématographique des œuvres d’Howard à l’heure actuelle. Il considère en effet que les films « inspirés » d’Howard ne sont pas des adaptations. Exit donc le Shwarzie de John Milius (pourtant légendaire), sa suite ridicule ou encore le remake totalement insignifiant avec Jason « Aquaman » Momoa dans le rôle principal. Exit également l’adaptation, elle aussi ratée malgré un bon casting pour le rôle principal, de Solomon Kane.

Bref : Le guide Howard est une bonne porte d’entrée pour les curieux qui connaissent mal l’homme et son œuvre et un bon compagnon pour ceux et celles qui seraient plus familiers avec ces récits (… of high adventure! – sur la BO de Basil Poledouris, of course). Pas cher, intéressant : que demande le peuple ? Moi, en tous les cas, cela m’a donné envie de me plonger dans les récentes rééditions de Conan, que ce soit l’intégrale prestige (format pavé) de chez Bragelonne, ou la version poche plus accessible et plus pratique du Livre de Poche.

Un voyageur en Terre du Milieu

Sous-titré : Mon carnet de croquis de Cul-de-sac au Mordor

De John Howe, 2018.

Peu d’artistes ont su imposer « leur » vision d’un monde imaginaire comme John Howe. Avant même les trilogies néo-zélandaises de Peter Jackson, John Howe était déjà l’illustrateur à peu près officiel des œuvres de Tolkien. Son collègue Alan Lee, l’autre peintre de la Terre du Milieu engagé par Jackson comme designer/concepteur graphique sur les adaptations cinématographiques, est probablement le seul qui s’en rapproche. Car qui connait Ted Nasmith (en dehors des geeks de Tolkien) ? Ou qui se rappelle de Pauline Baynes, l’illustratrice originale des quelques œuvres publiées du vivant de Tolkien ? Ou qui visualise les illustrations de Tolkien même lorsque l’on évoque ses œuvres (là, j’exagère sans doute : plusieurs générations de lecteurs ont forgé leur image des hobbits à partir des rares illustrations du maître lui-même) ?

Tout cela pour dire que, depuis des années, c’est surtout John Howe qui a « forgé » le visuel de la Terre du Milieu et, même, sans doute, de la fantasy en général. Ses peintures les plus célèbres sont les images rémanentes que tout amateur de Tolkien a dans son esprit lorsqu’on évoque l’un ou l’autre épisode de la Guerre de l’Anneau, du Hobbit, de la Chute de Gondolin ou encore de la saga des Enfants de Húrin (bien que les couvertures des deux derniers soient signées… Alan Lee !)

John Howe, grand échalas barbu d’un âge désormais respectable, que l’on imagine aisément aussi amusant qu’un ascète après 10 mois de jeune, vit depuis de nombreuses années en Suisse, parmi les plus belles montagnes du monde, dont certaines ont inspirés l’auteur anglais dans ses écrits. Grand amateur du moyen-âge, il est également forgeron et n’hésite pas à enfiler une armure de plates lors de reconstitutions dont il est (fut ?) friand.

Mais, au-delà de ses anecdotes, il est également un artiste doté d’un coup de crayon exceptionnel. Et c’est cela que l’on retrouve dans le très beau livre objet publié fin de l’année passée chez Christian Bourgeois, l’éditeur classique de Tolkien en français. Pourquoi en français, me direz-vous ? Et bien parce que le livre est un cadeau (et qu’il fut acheté lors d’une dédicace en Belgique où seul le livre français était dispo). Et que, étant très largement graphique, cela n’a finalement que peu d’importance. Alors, bien sûr, je fus un poil perturbé par les traductions de certains noms et endroits, mais on retrouve vite ses chats (de la Reine Berúthiel ? -seuls les fanatiques de Tolkien saisiront-).

Que dire ? Le livre est superbe, bien sûr. Ayant opté pour une grande majorité de croquis dessinés (un peu plus de 200 crayonnés pour une quarantaine d’illustrations couleurs plus classiques), le format réduit de la publication ne gêne pas. De fait, on a l’impression de tenir le carnet de croquis que John Howe trimballa à travers la Nouvelle-Zélande pendant quelques années (quelques mois pour Le Seigneur des Anneaux, deux ans pour la trilogie du Hobbit, étalés sur plus de dix ans). Et on y voyage, en effet, de Bag-Ends (désolé, c’est plus fort que moi : je dois utiliser les noms anglais !) au Mordor en passant par Rivendell et Myrkwood. Les dessins sont d’un réalisme et d’une poésie rare, comme toujours avec Howe.

Le format de ce blog se prête mal à une galerie de photos visant à illustrer mes propos (d’autant plus que ces images sont toutes protégées par des copyrights amplement mérités), mais je gage que vous saurez faire une petite recherche dans Google image si vous ne connaissez pas le travail de Howe. Et même si cela ne devait pas être le cas : croyez-moi sur parole, Un Voyageur en Terre du Milieu vaut son pesant de cacahouètes pour tout amateur de Tolkien ou de médiéval-fantastique en général.

Les textes, courts, commentent les dessins pour ceux qui ne connaîtraient pas ou peu les épisodes illustrés. Pour les rares dessins qui ne couvrent ni le SdA ni le Hobbit, les commentaires seront donc utiles pour les néophytes. Pour les autres, vous n’apprendrez sans doute pas grand-chose à leur lecture. Cependant, reconnaissons que Howe a une belle plume et maitrise amplement son sujet. Les textes sont donc très agréables à lire malgré tout, même si le véritable objet du livre est et reste son côté graphique.

Intelligemment construit par thématique, on parcourra les diverses régions de la Terre du Milieu et les cités des diverses civilisations qui la peuple (des hobbits aux nains en passant par les efles et les hommes, bien entendu, sans oublier les orcs et autres trolls). Les quelques pages consacrées aux dragons, araignées, nazgûls et balrogs sont bien sûr à couper le souffle. Seul regret, peut-être : dommage qu’il n’y ait pas davantage de portraits. Bien qu’il soit un maître incontesté du paysage « épique« , Howe est également un très bon portraitiste, comme en témoignent les quelques exemples qui émaillent cet excellent carnet de croquis (easter egg amusant : Tom Bombadil, le grand absent de l’adaptation ciné, y est représenté avec le visage de … Peter Jackson !).

Un livre d’art accessible, tant par son prix que par sa taille, qui se doit de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy ou de Tolkien en particulier. Même s’il réserve une part assez large à la trilogie du Hobbit (assez logiquement, puisque Howe a plus travaillé sur celle-ci que sur la première), le livre et son auteur ont aussi l’intelligence de se distancer suffisamment des films pour faire la part belle à l’œuvre fondatrice, aux écrits de Tolkien eux-mêmes et non à leur(s) adaptation(s). On est triste, au final, que le voyage ne soit pas plus long.

Congo. Une histoire

De David Van Reybrouck, 2010.

Repéré il y a déjà plusieurs années, je me suis décidé il y a une grosse semaine à me lancer dans cette somme consacrée au Congé, signée par l’historien et dramaturge flamand, David Van Reybrouck. Son court essai Contre les élections, au-delà de son titre un poil racoleur, m’avait beaucoup amusé en plus de poser un certain nombre de questions et de proposer certaines réponses utiles et intéressantes dans un contexte de crise de la démocratie participative. Mais Contre les élections est un pamphlet, en comparaison de cette bonne petite brique qu’est Congo. Une histoire.

Publié chez Acte Sud en français deux ans après sa parution originale aux Pays-Bas, je commente ici la version poche de l’ouvrage, issu de la collection Babel d’Acte Sud.

Je ne sais pas s’il faut parler d’œuvre, d’essai ou, probablement plus justement, de fresque. Van Reybrouck s’évertue, au fil de ces 700 et quelques pages, de nous dresser un tableau vivant de ce monstre tentaculaire que fut, qu’est et que sera sans doute le Congo (colonial ou indépendant), le Zaïre ou la RDC. Ce qui n’est pas réellement un pays, Van Reybrouck choisi de le décrire par le témoignage de ses habitants et de ses acteurs anonyme. Il choisit, contrairement à d’autres historiens plus classiques, de privilégier les sources directes aux citations d’ouvrages multiples. Cet attrait pour l’histoire vivante, répétée de nombreuses fois par l’auteur au fil des pages, ne s’épargne cependant pas un travail d’historien sérieux, documenté et universitaire. Les références bibliographies, commentées pour certaines, occupent à elles-seules les 200 dernières pages du volume, ce qui nous épargne des notes en bas de page kilométriques mais nous impose une gymnastique des mains si l’on veut les compulser.

Mon ambition n’étant pas de faire une lecture scientifique, je ne les ai cependant que très sporadiquement vérifié, mes laissant porter par le style de l’auteur. Car Van Reybrouck fait partie des conteurs davantage que des universitaires purs jus. Il explique d’ailleurs ses sources qu’il n’aurait pu réaliser ce livre dans une contexte universitaire classique et qu’il remercie les sources de financement alternatives qu’il a pu trouver pour rendre ce voyage possible. Car c’est réellement un voyage : à travers Congo. Une histoire, on parcourt réellement le roman d’un pays et de son peuple, pour autant qu’on puisse limiter cet immense territoire, artificiellement réuni par quelques messieurs en jaquette à la fin du XIXème, à un peuple unique.

Et Van Reybrouck de débuter dans son introduction bien avant les débuts de la colonisation en nous dressant un portrait rapide de ce qu’est le Congo, en tant que territoire géographique et ce que fut le Congo, à l’époque où ce dernier n’était qu’une vaste tâche blanche au cœur des cartes rudimentaires détaillant les postes espagnols, portugais et anglais qui émaillaient les côtes africaines. Mais, bien vite, fidèle en cela à sa volonté de construire son livre sur les témoignages d’anonyme acteurs de l’histoire, il enchaîne sur l’ère coloniale, d’abord lorsque le Congo fut propriété privée du Roi, puis lorsqu’il devint, une bonne centaine de pages après, une colonie belge à proprement parlé.

Cette première période est émaillée en fil rouge du témoignage d’un très vieux congolais que Van Reybrouck aurait interrogé. Un homme de plus de 120 ans qui aurait connu dans son enfance le boy de Stanley. Évidemment, si cela peut laisser le lecteur dubitatif, on imaginera aisément qu’il s’agit plutôt d’un homme de 90 ans (ce qui est déjà un très grand exploit, lorsque l’on connait l’espérance de vie masculine en RDC !) qui s’est approprié, au fil des décennies, les souvenirs de son père ou de son grand-père et qui les raconte comme s’il les avait vécu lui-même. Si la récente réouverture de l’Africamuseum à Tervuren a justement posé la question de la nécessité d’éduquer les jeunes belges sur ce que fut le temps des colonies (justement car je n’ai moi-même pas souvenir que l’on m’ait enseigné cela à l’école, alors même que je ne suis pas si vieux que cela), la lecture des premiers chapitres de Congo. Une histoire pourraient très bien être inscrit au programme des écoles secondaires. On y (re)découvre l’ambivalence de cette période d’exploitation commerciale outrancière, avec ses mythes, ses fulgurances et son horreur.

Moins unilatéralement sombre que Le rêve du Celte, de Mario Vargas Llosa (autre excellent bouquin, roman en l’occurrence, qui met en lumière les méfaits de cette période troublée), ces quelques chapitre mettent surtout en lumière l’amateurisme total te la naïveté avec laquelle quelques « civilisateurs » partirent dans une croisade lucrative sous les tropiques en se drapant dans une pseudo-dignité démocratique et religieuse (deux termes, on le sait, qui ne font pas toujours bon ménage). Et ces chapitres cadrent surtout l’origine de tous les maux que connaîtra cette vaste étendue de terres disparates, ce creuset d’une multitude de peuples aux coutumes, vies et habitudes différentes qui allaient devenir quelques décennies plus tard la nation congolaise.

Je vous épargne un résumé détaillé des chapitres suivants pour éviter d’à mon tour écrire un roman, mais sachez que Van Reybrouck enchaîne évidemment avec la période de décolonisation, puis avec l’indépendance abrupte, les troubles qui l’ont suivi, le putsch de Mobutu, son règne interminable qui ne fit rien pour redresser le pays (au contraire : malgré l’image que certains ont aujourd’hui d’un « temps béni » où le Zaïre marchait sous la dictature, Van Reybrouck démontre bien dans son propos que les choix catastrophiques, le manque de sens politique, l’amateurisme et la corruption galopante dès les premiers jours du régime n’ont fait qu’enfoncer davantage le pays dans la misère qu’il connait encore aujourd’hui). Et de poursuivre son œuvre par la fin de règne de Mobutu, son départ précipité face à Kabila et le règne de ce-dernier jusqu’à son assassinat et l’installation de son fils dans le contexte des pages probablement les plus dures à lire de tout le livre, consacrée au génocide rwandais et à ses multiples itérations et résurgences dans les années qui suivirent.

L’essai se conclut sur la nouvelle influence chinoise et cette nouvelle forme de colonisation économique (que j’ai pu voir effectivement dans les rues de Kinshasa, il y a déjà une dizaine d’année maintenant) avec un espoir de redressement à travers une mondialisation où les congolais pourraient avoir un rôle plus actif dans les échanges, de matières premières essentiellement, qu’on leur impose depuis maintenant 150 ans. Manque bien sûr le dernier acte, tout récent, avec ce qui semble être une ouverture timide dans le régime familial des Kabila père et fils avec l’élection toute fraîche du fils Tshisekédi comme Président de la RDC (avec une majorité parlementaire issue des rangs du régime de Kabila, cependant).

De cet essai magistral, il est difficile de retenir toutes les parties, toutes les subtilités, toutes les informations qui peuvent par moment noyer le lecteur. Pour être honnête, je m’y suis un peu perdu lorsque l’auteur détaille par le menu les luttes entre les différents groupuscules armés qui occupaient l’Est du pays à la fin des années 90 et au début des années 2000, leurs allégeances changeant encore plus vite que leur nom.

Mais l’important n’est pas là. Van Reybrouck essaie, à mon sens, de nous dresser le portrait fataliste et pourtant plein d’espoir d’une hydre que l’on appela Congo. A travers la vie de ses témoins et les choix de chapitres qui alternent le grave et le léger (après le génocide rwandais, Van Reybrouck consacre par exemple de nombreuses pages à la pop congolaise et son affiliation aux marques de bières, par exemple), l’auteur nous retrace en effet une histoire. Et il est très agréable de se laisser porter par sa plume, d’époque en époque, d’épisode en épisode, d’anecdote en anecdote. Si d’autres lecteurs regrettent ce parti-pris en ce qu’il impose des répétitions inévitables sans apporter un fondement scientifiques plus grand, c’est pourtant ce qui en fait, à mes yeux, une lecture importante. Parvenir à nous intéresser pendant 700 pages à l’évolution d’un pays sans tomber dans un didactisme érudit est un véritable tour de force. Bien que je ne sois pas allergique aux textes à portée plus scientifique en histoire, il est évident qu’il est plus agréable de lire un bouquin qui propose un choix stylistique agréable qu’un autre. Et Congo. Une histoire réussit ce tour de force : il nous accroche à la trame de ce territoire que d’autres ont voulu être un pays, de ces gens que d’autres ont voulu être un peuple.

Si je ne suis pas aussi dithyrambique que l’inévitable Colette Braeckman (passage obligé en Belgique si l’on veut parler de l’Afrique centrale en ayant l’air intelligent), je dois cependant me plier face à cette étonnante et imprévisible réussite : David Van Reybrouck a signé un best-seller (à son échelle, dans la catégorie essai) qui mérite amplement à mes yeux sa réputation. Il rend un sujet passablement déprimant, quand on y pense (le livre aurait pu s’appeler « Congo, où l’histoire d’un gigantesque concours de circonstance malheureux » ou « Congo. C’est pas de bol« ), tout à fait passionnant. Et rien que pour cela, on lui pardonnera volontiers ses inévitables répétitions et ses ruptures de rythme parfois fort visibles (notamment dans les parties où les témoignages oraux se multiplient et où il devient dur de savoir ce qui relève du témoignage ou du commentaire de l’auteur). Un grand livre, assurément, qui ne juge que sporadiquement et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions.

La frivolité est une affaire sérieuse

De Frédéric Beigbeder, 2018.

Comment ? Deux Beigbeder dans la même année ? Luxe ultime ! Et… non. Bien essayé. La frivolité est une affaire sérieuse, titre soufflé par l’éditrice de Beigbeder, n’est pas le deuxième texte de fiction de son auteur pour cette année, après l’amusant Une vie sans fin, dont nous avons déjà parlé ici. C’est plus simplement un recueil de 99 essais (démarche bêtement commerciale pour rappeler son plus gros succès de librairie, qui date déjà d’il y a un paquet d’année, en fait, puisqu’on comptait encore en francs) que l’auteur a publié un peu partout au cours des dix dernières années. Enfin, essais… davantage des billets d’humeur, qu’il signa pour Lui, Entrevue ou encore des magazines russes et allemands.

Partisan du moindre effort, Beigbeder a donc collecté les textes qui traînaient dans sa cave, les regroupant vaguement par thématique, pour constituer une sorte de « journal » de la dernière décennie. Décennie qui l’a vu passer de la fin de la trentaine (de la petite quarantaine, si l’on est honnête) à la cinquantaine grisonnante, avec deux jeunes gosses. Du coup, les textes évoluent lentement de la fête permanente cocaïne/boîte de nuit/mannequins russes à … la même chose, mais une fois par semaine (car c’est plus difficile de récupérer, avec l’âge).

Et Beigbeder n’est jamais aussi bon que dans la déconne, justement. Dans le je-m’en-foutisme un poil snob mâtiné de name-dropping et de références littéraires très ciblées. C’est d’ailleurs son message, dans La frivolité est une affaire sérieuse : nous ne sommes pas là pour bien longtemps, autant nous amuser, quitte à tomber dans l’excès (c’est cette dernière phrase qui le différencie de D’Ormesson, dont la mort a gâché les vacances de Beigbeder, comme on l’apprends dans l’une des pastilles). Le recueil est divisé, par ailleurs, en trois parties : avant 2015, 2015 et après 2015. Beigbeder voit dans l’année 2015, débutée par Charlie Hebdo et terminée par la vague d’attentats parisiens, une année charnière pour lui. Déjà marqué par les évènements de 2001 (cf. son bouquin Windows on the World, 2003), la vague de 2015 semble, de manière assez résumée, lui avoir fait peur. Et la peur lui avoir fait prendre conscience que son dandysme assumé est en fait plus qu’une simple posture : c’est un manifeste de résistance, une philosophie de vie à opposer aux extrémistes de tout poil, une réponse.

Mouais. Pourquoi pas. Le cynisme est une réponse qui dénote une certaine forme d’intelligence, trait dont sont souvent dépourvus les « hommes en training » (pour paraphraser l’une des victimes du Bataclan, citée par Beigbeder dans l’un des articles). Mais une réponse un peu vaine, je le crains. D’ailleurs, à mes yeux, les textes de 2015 sont les moins bons : on y découvre un bobo finalement un peu de droite qui se replie sur ses valeurs cathos de base et qui tente la moralisation dans plusieurs textes parfois un peu maladroits. La palme revenant à son allégorie sur la libre circulation des armes qui, bizarrement, pourrait presque être utilisée en l’état par la NRA dans un spot publicitaire, tellement l’ironie est parfois trop fine. Chasse et pêche, nous voici.

Heureusement, dans les textes post-2015, il retrouve sa plume acerbe et amusante et navigue à nouveau de frivolités en frivolités, avec cependant un peu plus de poils gris dans la barbe et un peu moins de shots de vodka dans le cerveau. Il y gagne un peu de gravité, mais sait éviter, après l’émotion, la bonne morale en guise de conclusion. On passe donc un moment globalement agréable, où Easton Ellis côtoie bien sûr Salinger et Fitzgerald. Mais aussi Kate Moss et Rihana. Du Beigbeder classique, donc, dans une forme courte, journalistique, qui privilégie le développement d’une idée conne mais drôle en deux pages. Plus direct, moins construit, plus franc, sans doute. Pour ceux qui, comme moi, aime le personnage et savent rire de futilités (je sais, c’est un peu moins valorisant que frivolité), c’est fort agréable. Notons pour finir que l’auteur fait une infidélité à Grasset pour les relativement méconnues Éditions de l’Observatoire. La diffusion médiatique en prends un coup, du coup (justement, pour un observatoire…).