Baptism

De Kazuo Umezu, 1974-1976.

En me baladant dans une librairie spécialisée en BD l’autre jour (il faut bien anticiper un énième lockdown), j’ai été très surpris de constater que Glénat continuait à éditer certains mangas de son back catalogue que je pensais hors commerce depuis des années. Et c’est ainsi que j’ai pu acheter les volumes 3 et 4 (sur 4) de Baptism, un classique du manga d’horreur par nul autre que le très fameux Kazuo Umezu. Par un quelconque concours de circonstances, je n’avais dans ma bibliothèque que les deux premiers tomes qui prenaient piteusement la poussière depuis tout ce temps dans l’espoir hypothétique de se voir rejoindre par les numéros manquants. L’occasion était donc trop belle.

Kazuo Umezu, pour ceux qui ne le connaissent pas, est l’un des pionniers du manga moderne, au même titre qu’Osamu Tezuka ou Leiji Matsumoto. Bien qu’ayant débuté dans le shojo et que son œuvre la plus vendue soit Makoto-chan, une comédie burlesque et absurde, Umezu est surtout connu sous nos latitudes pour ses mangas d’horreur. Glénat avait ouvert le marché voilà bien des années en publiant coup sur coup dans leur collection bunko (le bunko est une forme plus petite et plus épaisse que les mangas que l’on trouve traditionnellement et que les japonais affectionnent particulièrement pour les rééditions « à bas prix » des grands classiques) le monumental L’école emportée et, donc, Baptism. Il faudra attendre de nombreuses années pour qu’un autre éditeur, Le Lézard Noir, se lance dans la publication d’autres œuvres horrifiques de l’auteur, donc un autre titre fleuve ; Je suis Shingo.

Revenons à Baptism. Première bizarrerie, le titre est pré-publié dans le magazine Shôjo comics (où ont pu être pré-publiés, par exemple, Fushigi Yuugi, Georgie! ou Kare First Love). Donc pour un cœur de cible commercial de petites filles, disons, entre 8 et 14 ans. Pourtant, même si les protagonistes principales de Baptism sont en effet des fillettes, c’est clairement un récit d’horreur.

En deux mots, un actrice star perd de sa superbe alors que les années commencent à marquer son visage. Elle décide alors de se retirer de la vie publique et d’avoir un enfant, une fille, le plus rapidement possible. Alors que cette dernière, Sakura, atteint l’âge de 8-9 ans, elle découvre sur un quiproquo la véritable raison de sa naissance : sa mère entend bien transplanter son propre cerveau dans la boîte crânienne de sa fille et, ainsi, revivre une seconde jeunesse à l’abri des affres du temps qui passe. Et… elle y parvient. Je veux dire : la mère, l’actrice, trépane sa fille avec l’aide d’un mystérieux médecin, fait placer son cerveau dans le corps de sa progéniture et usurpe sa place à l’école. J’oublie de dire que son premier acte, à son réveil, est d’écraser le cerveau de sa fille abandonné par le médecin maléfique et d’enterrer son précédent corps au fond du jardin…

Et c’est sur cette introduction quand même vachement trash que la jeune Sakura, avec le cerveau d’une femme de 50 ans, va manipuler les copines de sa fille et séduire son professeur. En un mot comme en dix, Baptism est pour le moins malsain. Porté par la patte graphique tellement reconnaissable d’Umezu, dont les personnages semblent toujours figés dans l’effroi, Baptism est une véritable descente aux enfers dans les affres d’une psyché malade, d’une femme qui refuse de vieillir et qui est prête à toutes les extrémités pour avoir une seconde chance.

Court, frappant, Baptism constitue une belle pierre dans l’édifice gothique et dérangé qu’est l’œuvre d’Umezu. Il n’a pas le souffle épique (dans l’horreur, entendons-nous bien !) de L’école emportée, mais on y sent les efforts que le mangaka met pour tenter d’amener un public qui ne lui est à priori pas acquis (les fillettes ?!) vers un genre nouveau pour elle. Ses tentatives de mettre en scène des rivalités scolaires, trame de fond de nombre de titres shôjo tournent d’ailleurs assez vite courts. Sakura, contrairement à ses condisciples des shôjos plus traditionnels, ne s’embarrasse pas de drama. Si une fille devient trop curieuse, elle l’enterre vivante. Si la femme du professeur qu’elle convoite devient gênante, elle la torture et la fait passer pour folle…

Bref, du Umezu tout craché. Le « personnage » d’Umezu, cet éternel adolescent de plus de 80 ans maintenant, très mince dans son inamovible t-shirt à manches longues strié rouge et blanc, est aussi indéfinissable que son œuvre. Ce que j’écris ci-dessus ne rend pas justice au manga. J’espère simplement ne pas vous avoir découragé ou dégouté. Même si la moralité de l’ensemble est douteuse et si la fin est malheureusement très décevante, mal amenée et invraisemblable dans la logique interne du récit (bizarrement), Baptism reste à mes yeux un grand succès : c’est un récit effroyable qui joue sur l’une des pires peurs que l’on peut avoir ; être trahis et persécuté par ses propres parents. A ne probablement pas mettre dans les mains d’une petite fille de huit ans. Sacrés japonais !

Kirihito

D’Osamu Tezuka, 1970-1971.

(J’avais prévenu que je parlerais un peu plus de BD. je tiens parole !)

M’étant récemment replongé dans ma collection (innombrable et chaotique) de mangas, je n’ai pu résister à la compléter avec quelques classiques qui, pour une raison ou une autre, m’échappèrent lors de leur publication originale en français. C’est le cas de Kirihito, édité il y a presque 15 ans chez Akata dans sa collection seinen qui présentait alors les classiques adultes de Tezuka que sont et restent Barbara et Ayako. Est-il utile de présenter Tezuka ? Je doute que cela soit réellement nécessaire, mais sait-on jamais que vous ne soyez tombé ici qu’en raison de la littérature SFFF et que le manga vous ait toujours repoussé (improbable, mais qui sait ?). D’abord je vous dirais de réviser votre jugement, car le manga n’est pas un style ni un genre, mais bien un médium, comme le roman ou la bande-dessinée. Derrière l’image d’Épinal médiatique que certains avalent encore, il faut continuer à affirmer que la bande-dessinée japonaise est aussi diversifiée, multiple et passionnante que ses homologues américaine ou franco-belge. Et si les étals des librairies ont tendance à faire la part belle à un certain type de production, commerciale et formatée, ceci est valable pour les mangas comme pour tous les autres types de publications ! Et derrière les Musso et les Lévi se cachent nombre de bouquins plus complexes, plus étonnants, plus enrichissants.

Ensuite, je vous dirais que c’est exactement la même chose avec les mangas. Si vous écartez la foisonnante (et souvent insipide) production de shônens et de shojos interchangeables actuelle (*), vous trouverez quelques perles, quelques éditions à contre-courant. Et Delcourt, à qui appartenait Akata (elle-même fondée par l’ancien directeur de collection de Tonkam, l’une des maisons historiques de l’édition du manga en francophonie et encore active aujourd’hui -elle appartient à… Delcourt!- , même si nettement plus discrète qu’au tournant du siècle), est de ces maisons d’édition qui valorise leur acquis, même s’ils sont peu commerciaux. D’où la nouvelle publication, dans une collection prestige, de Kirihito d’Osamu Tezuka.

Tezuka, au-delà de la définition tarte à la crème d’être le « Dieu du manga« , est avant tout un conteur d’histoires. Nous pourrions gloser pendant de nombreux paragraphes sur le fait que l’homme à lui seul a réinventé un genre, a importé les codes du cinéma d’animation et du mouvement dans la bande dessinée, a influencé et continue à influencer tous les mangakâs qui se respectent (et probablement le reste de la bande dessinée mondiale). Nous pourrions. Nous pourrions également tenter de comparer l’impact de Tezuka avec celui que la ligne claire d’Hergé a eu sur la bande dessinée européenne ou que Walt Disney a eu sur l’animation en général. Tout cela est vrai et intéressant. Mais, nous passerions à côté de l’essentiel. Tezuka est un artisan, un homme qui n’a jamais arrêté de produire, dessinant encore des planches jusque sur son lit de mort. Et c’est cet héritage qu’il convient de connaître, de parcourir, d’apprécier.

Laissons aux exégètes de gloser sur l’impact de l’œuvre pour aborder l’œuvre elle-même. Kirihito est un manga du milieu de carrière de Tezuka. On est vingt ans après le Roi Léo et Astro et presque vingt ans avant Ludwig B. ou Midnight. A l’orée des années 70, Tezuka a envie de sortir de sa zone de confort et se lance dans des seinens plus sombres, réalistes. Après quelques récits courts dans Le Cratère ou Phénix, Tezuka se lance donc dans une fresque de plus longue ampleur, qui laisse présager les classiques Bouddha ou L’Histoire des 3 Adolf. Kirihito sera l’une de ces œuvres de transitions, l’une de ces pierres dramatiques sur laquelle il bâtira une deuxième vie professionnelle, humaniste mais sombre, loin de l’optimisme souvent enfantin (sans que cet adjectif ne soit un jugement de valeur !) de ses débuts.

Dans Kirihito, nous suivons la vie d’un jeune médecin, Kirihito, qui, dans le cadre des ses recherches universitaires, tente de comprendre une terrible maladie qui frappe un village reculé de l’arrière-pays japonais. Une forme d’atavisme semble toucher les habitants, qui développent un faciès canin et voient leurs membres s’atrophier et progressivement se paralyser jusqu’à la mort du sujet. Kirihito, malheureusement, est la victime d’un piège de son supérieur, le professeur en charge de l’unité médicale dans laquelle il travaille et qui se méfie de ses accointances avec un groupe de jeunes médecins libertaires qui entends remettre en cause l’ordre établi du monde médical japonais (nous sommes seulement deux ans après mai 68 quand Tezuka se lance dans la rédaction de ce manga, pour rappel). Retenu prisonnier dans ce village perdu, il finit par contracter la maladie qu’il était venu observer et se voit, à son tour, affreusement défiguré.

Débute alors une longue épopée au cours de laquelle Kirihito aura à affronter nombres de dangers extérieurs et de tourments intérieurs pour accepter ce qu’il est devenu et retrouver une certaine place dans la société des hommes. Il est impossible de développer davantage cette épopée humaine de plus de mille planches sans vous en dévoiler trop, raison pour laquelle j’en resterais là dans ma tentative de résumé. Il me faut simplement ajouter que, pour celles et ceux qui n’ont jamais ouvert un Tezuka de leur vie, Kirihito offre mille et un développements en gardant malgré tout une trame générale cohérente et logique qui tient le lecteur en haleine tout au long de ces quatre tomes réédités ici en un seul (gros) tome.

Et Kirihito est une excellente porte d’entrée dans l’œuvre (adulte) de Tezuka. Maelstrom d’aventures et de sentiment, l’on retient surtout en tournant la dernière page de ce roman graphique (on croirait l’expression inventée pour lui !) l’incroyable mélancolie qui s’en dégage, à part également avec l’humanisme volontaire que Tezuka ne peut s’empêcher de distiller dès qu’il en a l’occasion. Kirihito est une histoire dramatique. Peut-être même une tragédie moderne. Ses personnages principaux, qui semblent toujours être archétypaux au premier abord, sont d’une richesse et d’une profondeur que peu d’auteurs de bande-dessinée arrivent à construire au fil de leur récit. C’est également une formidable fable sur le pouvoir, sur la trahison, sur l’amour et sur la condition de l’humanité en général. Rien que ça.

Delcourt fait donc œuvre utile en (re-)publiant les grands classiques de Tezuka dans une édition de prestige qui, bien qu’un peu chère, nous (re-)donne accès à quelques-unes des meilleures BD du siècle dernier, pierres angulaires d’une production nationale aussi prolifique que novatrice. Cette réédition a aussi le mérite de rendre justice au trait de Tezuka qui, bien que simple, trouve enfin un écrin à sa juste valeur dans une édition de luxe grand format et une impression plus correcte que dans les versions poches parfois vite abimées d’il y a 15 ans. Le grand format nous permet également d’apprécier particulièrement les « essais » de Tezuka dans un autre style, plus réaliste et fouillé que sa production habituelle, davantage cartoonesque et simpliste. Kirihito est un classique qui mérite son titre ; il marque un tournant dans la carrière de l’un des auteurs de BD les plus influents depuis que le genre existe et a le mérite, en prime, d’être une histoire passionnante, drôle, triste, horrible et pleine d’espoir. Bref, du Tezuka comme on a appris à l’aimer après toutes ces années.

(*) D’aucun vous dirons que l’âge d’or des shônens et des shojos est derrière nous et que la production actuelle est insipide. J’y vois personnellement un simple phénomène générationnel. Nous savons tous que nous aimons par-dessus tout la musique de notre adolescence (on y revient toujours). C’est exactement la même chose : le meilleur shônen est forcément celui que nous avons suivi passionnément quand nous étions le cœur de cible commerciale du manga en question. Dragon Ball restera pour moi l’indétrônable shônen de ma jeunesse et ma référence absolue dans le genre. Est-il pourtant objectivement meilleur que Naruto, One Piece ou One Punch Man ? Je serais bien incapable de le dire. Mon rapport à l’œuvre de base est trop sentimental pour que je puisse avoir un avis rationnel, même si je n’ai rien contre les trois autres shônens cités.

Conan le Cimmérien

De Robert E. Howard, 1932-1933.

Après avoir lu dans ma jeunesse les versions charcutées par Lyon Sprague de Camp et Lin Carter et avoir louvoyer pendant longtemps autours de Robert E. Howard, il était temps pour moi de me replonger dans son œuvre maîtresse. Longtemps, le Conan de Milius était pour moi _le_ film de fantasy (ok, avec La Dernière Licorne, dans un genre tout à fait différent). Évidemment, la version kiwi de LoTR a donné un coup de vieux au film de Schwarzie et l’a déclassé pour de bon. Cependant, le film est moins « simple » que le souvenir déformé que l’on peut en avoir. Au-delà de la montagne de muscle autrichienne, il y a quelque chose d’éminemment crépusculaire, sombre et sinistre dans l’adaptation de Milius. Et il reste, 40 ans plus tard, un film très regardable (contrairement à ses suites – je considère Kalidor comme une suite -, qui sont au mieux de gentils nanars).

Pourquoi est-ce que je parle de l’adaptation ? (*) Et bien justement en raison de ses attraits, qui sont en fait les mêmes que ceux des textes d’origines. Robert E. Howard, qui n’en était pas à son premier pulp ni même à son premier barbare lorsqu’il inventa Conan, fait partie des trois grands auteurs de Weird Tales, aux côtés de Howard Philip Lovecraft et de Clark Ashton Smith. Contrairement aux deux autres, cependant, Howard n’avait pas systématiquement les mêmes prétentions littéraires. Il faisait aussi du commercial pour payer les factures et savait très bien comment rendre des textes très formatés. Après tout, Weird Tales se vendait au moins en partie pour les filles dénudées en couverture. Et Howard avait très bien capté cela : il savait aussi faire de l’alimentaire.

Pourquoi ces longs prolégomènes ? Et bien justement pour ça. L’édition J’ai Lu que je commente ici est une version poche de l’excellent travail de Patrice Louinet pour éditer une intégrale des nouvelles de Conan dans leur forme originale. Louinet est devenu le spécialiste mondial d’Howard et de Conan en particulier, puisque ce travail d’intégrale n’a pas été réalisé pour un éditeur francophone, mais bien pour Del Rey, tant aux USA qu’au Royaume-Uni. Évidemment, puisque Louinet est malgré tout un francophone, Bragelonne est passé par lui pour l’édition FR de cette intégrale, déjà publiée maintenant sous différents formats (grands volumes chez Bragelonne, dans le cadre de l’intégrale Howard, version poche chez J’ai Lu, version intégrale de luxe chez Bragelonne avec d’excellentes illustrations d’une pléiade d’artistes, etc.) Et c’est également Louinet qui a signé le Guide Howard, dont j’ai parlé dans ces colonnes il y a un petit temps déjà.

Mais Louinet a un défaut : il est tellement « fan » d’Howard qu’il a les défauts de l’expertise. S’il est bien entendu suffisamment éclairé pour distinguer les « grands textes » dans les nouvelles de Conan des textes mineurs, alimentaires pour rependre un adjectif déjà utilisé, il n’en demeure pas moins qu’il a développé au fil des ans une certaine forme de mépris/de haine pour les adaptations, les pastiches ou même le travail il est vrai discutable de Carter et de Camp. Je peux évidemment comprendre ceci, ce besoin de revenir au texte d’origine. Mais je ne rejetterais pas en bloc le phénomène culturel étendu qu’est devenu, au fil des décennies, Conan, de films en comics, de dessins animés en peintures et dessins. D’autant plus que les adaptations diverses et variées, dont la qualité varie effectivement, participe malgré tout toujours d’une certaine humeur, d’une certaine ambiance.

C’est ce qui m’a frappé à la lecture de ce premier volume de nouvelles. A l’instar du film de Milius, l’ambiance crépusculaire est omniprésente. L’âge hyperboréen de Howard, qu’il a construit progressivement et stabilisé après quelques nouvelles, fait l’objet d’un court essai dans ce premier volume de l’intégrale. Howard, comme nombre d’auteurs intéressés par l’Histoire avec un grand H, est particulièrement porté sur cette zone floue qui suit la chute d’une civilisation et précède l’avènement d’une nouvelle culture dominante. L’hyperborée dans laquelle Conan évolue est un monde composé de royaumes déchus, de civilisations brisées, de haines tenaces et d’alliances fragiles. Un temps formidable pour l’aventure, une époque où un simple vagabond peut devenir pirate, mercenaire ou Roi en fonction des nouvelles. Et c’est exactement ce qu’Howard développe dans ces premières nouvelles, à moitié par choix et à moitié par opportunisme. Le Phénix sur l’épée, premier texte de fiction du volume, n’était en effet pas destiné à être une nouvelle de Conan au départ, mais bien une nouvelle de Kull à l’origine. La Fille du Géant de gel, adaptation d’un épisode de la mythologie nordique, aurait très bien pu être porté par un autre personnage principal.

Mais, visiblement, le barbare pragmatique, épicurien et intransigeant que Conan semblait devenir de nouvelle en nouvelle un bon compagnon de route pour Howard. Et, en l’espace de deux ans, Howard a donc publié pas moins de 13 textes sur notre cimmérien favori que l’on retrouve dans ce tome. De fait, même si elles furent publiées sur deux ans il les a écrites seulement en quelques mois (pas aussi vite que la légende, largement propagée par Howard lui-même, le voulait, mais quand même en un temps très court) avant de mettre Conan dans un tiroir pendant une grosse année par manque d’inspiration. Et ça se ressent aussi dans ce premier tome : après quelques essais, il y a quelques très bons textes, comme La Tour de l’Éléphant, La Citadelle Écarlate ou encore La Reine de la Côte noire. Puis la qualité diminue quand même assez fort avec des textes nettement moins marquants, à l’instar de La Vallée des femmes perdues.

Comme je le disais plus tôt, ces textes mineurs visaient surtout à mettre en avant une jeune femme effarouchée et, si possible, fort peu habillée en couverture. L’intérêt de ces nouvelles étant, dès lors, très relatif. Car si Conan est aussi ça, il n’est certainement pas que ça. Les grands textes, précoces comme tardifs, insistent beaucoup plus sur le côté sombre, chaotique du Cimmérien. Conan, au-delà du paquet de muscles à peu près immortel qu’il est, est aussi un personnage complexe, désabusé, sombre et mélancolique. Et le génie d’Howard est de faire passer ces traits par petites touches à travers des textes qui font, malgré tout, la part belle à l’aventure sous toutes ses formes.

Et c’est ce cumul d’une psyché tourmentée du personnage principal et d’un cadre général délétère qui rendent les nouvelles de Conan si mémorables. Bien sûr, Howard est un excellent auteur de pulp (moins révolutionnaire que Lovecraft et probablement moins poétique que Ashton Smith), qui connait son métier et sait tenir son lectorat en haleine. Mais ce que l’on retient, au-delà des innombrables aventures hautes en couleur qui nous comptée dans le désordre (Howard avait en effet choisi dès le départ de nous conter l’histoire de Conan de manière asynchrone, comme des chroniques de hauts faits d’un personnage à moitié légendaire racontés au coin du feux par des troubadours inspirés), c’est surtout une ambiance sombre, un désespoir latent et un héroïsme qui n’a d’autre but que de se protéger soi-même. Conan n’a en effet pas pour but de sauver le monde. Si, incidemment, il sait aider l’une ou l’autre jeune femme en péril, il le fait certainement. Mais il n’est pas un héros resplendissant de l’héroïc fantasy univoque qui verra ses premiers avatars dans la même publication, non, Conan est équivoque. Il a un sens moral, bien sûr, mais il a aussi ses besoins, qui passent par définition avant ceux des autres.

C’est ce personnage contrasté, ce salaud sympathique que l’on a appris à aimer à travers les textes de Howard mais également à travers ses itérations tardives et plus ou moins inspirée. C’est cette période où « tout est permis » qui nous fascine, ce personnage qui mord à pleine dents dans les opportunités qui se présentent, sans forcément penser aux conséquences. Cette facilité parle sans doute au côté fondamentalement égoïste que nous avons chacun au fond de nous, là où la morale s’arrête pour faire place à nos instincts profond. Je dis ceci sans jugement de valeur, bien sûr, et sans non plus de regret. Ne me comprenez pas mal : je ne suis pas nostalgique d’une époque fantasmagorique où tout est permis. Cette époque n’a jamais existé et il est dans notre nature d’être humain d’exprimer le doute. Les quelques exemples historiques inverses ont donné de véritables barbares, cette fois, sanguinaires et amoraux. Il n’empêche que Conan est gris, contrasté et, par ce simple fait, attirant. Longue vie au Roi Conan.

(*) Je sais très bien qu’il y a eu une deuxième adaptation avec Jason Momoa il y a une dizaine d’années. Mais bon, on est entre amis et c’est toujours dommage d’aborder les sujets qui fâchent. Donc, je préfère nier son existence.

Shangri-la

De Mathieu Bablet, 2016.

Je ne parle que très rarement de BD en ces colonnes. Et encore plus de BD franco-belge. Je me dois cependant de faire une exception (bientôt suivie par d’autres : je suis très BD/Manga/Comics en ce moment !) pour l’excellent Shangri-la, de Mathieu Bablet. Repéré il y a déjà quelques années sur les étals de mes marchands de culture favoris, j’avais résisté jusqu’il y a peu. La publication récente du nouvel opus de l’auteur, Carbone et Silicium, sur lequel je reviendrai bientôt, m’a cependant fait craqué. Pensant que l’un précédait l’autre (ce qui n’est pas du tout le cas, il s’agit bien d’œuvres totalement distinctes), j’ai donc acheté ce très bel objet qu’est Shangri-la.

Et c’est un gage du bonheur de lecture que j’en ai tiré que de savoir que j’ai donc acheté Carbone et Silicium dans la même librairie quelques jours après, ayant à peine digéré la claque que fut Shangri-la. La première chose qui frappe à la lecture de Shangri-la est bien sûr le dessin. Bablet a une maîtrise évidente de son art et chaque planche, construire selon un découpage aussi subtil que précis, frise avec l’œuvre d’art. La tonalité chromatique est particulièrement splendide, variant du jaune-orangé pour les plans à l’intérieur de la station orbitale au bleu-violet des sous-sols et des extérieurs dans l’espace. Je transmets mal, par l’écrit, le plaisir qu’on les yeux de parcourir ces variations de couleurs, allant d’un détail à un autre. Je vous invite donc de demander à Google ce à quoi ressemble le dessin et sa mise en couleur si particulière de Shangri-la

Bablet a également la particularité d’être un dessinateur avec une dualité claire dans son trait. Si ses décors sont millimétrés, précis, tout en lignes de fuite, en architectures froides et angulaires, il n’en est rien de ses personnages. Ceux-ci ont des physiques et des gueules parfois approximatives, à la façon, d’une certaine manière, d’un Bill Plympton. Ces gueules cassées expriment cependant à merveille les sentiments qui les traversent, l’expérience qu’ils vivent dans le récit. Bablet, âgé d’à peine 29 ans à la sortie de l’album, ce que n’ont pas manqué de remarquer nombre de critiques au Festival d’Angoulême de cette année-là, fait preuve d’une maturité dans le trait et d’une minutie qui le place parmi les plus grands dessinateurs actuels de la BD franco-belge (oui, pas de demi-mesure). D’ailleurs, le jury d’Angoulême ne s’est pas trompé puisque Sangri-la était dans la sélection officielle alors qu’il s’agissait seulement du deuxième album en solo de son auteur.

Mais Shangri-la, c’est aussi une superbe histoire de SF. Les humains, après avoir bousillés la Terre, vivent dans quelques grandes stations orbitales en attendant des jours meilleurs. Ils y sont confrontés à la toute puissante de la société Tianzhu Enterprise, qui possède la station, mais également tous les objets de consommation de masse que les habitants souhaitent pour leur « bien-être » (smartphone, tablette, machine à café, etc.) Dans ce contexte, un petit groupe d’ami opère dans l’espace pour réparer de petits satellites de recherche de la maison mère qui semblent présenter des avaries inédites. Bien vite, leur mission s’avère plus complexe et dangereuse qu’initialement prévue et les amis en question seront confrontés à des choix qui changeront leur vie…

Derrière cette accroche qui a l’air très classique, Bablet ratisse relativement large. On croisera donc dans Shangri-la une réflexion de fond sur le spécisme, sur la dictature douce, sur le racisme comme ciment du pouvoir, sur le prix de la révolte, sur l’eugénisme ou encore sur la folie du scientisme. Rien que ça. Et la multiplication de ces idées dans un œuvre d’une taille finalement assez modeste aurait pu donner une bouillie informe. Ce n’est pas le cas : chaque élément, pensé, ciselé, est rendu avec justesse et de manière naturelle dans le récit, faisant de Shangri-la l’une des plus belles, tristes et justes dystopies qu’il m’ait été donné de découvrir ces dernières années. Et Dieu sait que j’en lis un paquet ! Du propre aveu de son auteur, l’excellent Planetes de Makoto Kamimura et Universal War One font partie de ses influences majeures, au même titre que les œuvres d’Otomo ou, dans un style différente, de Mike Mignola. Difficile de faire mieux, comme référence, surtout lorsque l’on s’attaque à un genre aussi codifié, balisé et exploité que la SF dystopique.

Pourtant Bablet, malgré sa relative maigre expérience au moment de l’édition de cette seconde BD et malgré ses influences qui frisent toutes avec le génie, parvient à livrer une œuvre aussi intense que réussie, aussi personnelle que grand public. Shangri-la est une superbe BD, une lecture dont je me souviendrais longtemps et qui peut tout à fait me réconcilier avec le monde de la BD franco-belge que je n’avais plus pratiqué depuis de nombreuses années (autrement que pour me procurer des classiques souvent datés de plusieurs décennies). Perdu au milieu des productions honnêtes mais interchangeables de Soleil, de Dargaud et de Dupuis, Shangri-la, publié par Ankama sous son label 619, est plus qu’une découverte : c’est une révélation. Si vous aimez un tant soit peu la SF intelligente (bon, ok, pas drôle), alors faites-moi confiance : jetez-vous dessus au plus vite. On tient là un « instant classic« , comme disent nos amis anglo-saxons.

Défaillances systèmes

Journal d’un AssaSynth – 1

De Martha Wells, 2017.

(Mes excuses pour le long silence. Je suis noyé dans le travail, mais j’essaie encore de lire un peu chaque jour. Et je suis donc méchamment en retard sur mes avis. Essayons de se rattraper).

Publié dans un très beau format chez l’Atalante, la première novella du cycle de l’AssaSynth de Martha Wells a débarqué sous nos latitudes il y a deux ans déjà, auréolée de son triple prix Hugo/Locus/Nebula (le tiercé gagnant, à tous les coups !). J’avais résisté pendant longtemps à l’impulsion d’achat, mais quand je l’ai trouvé il y a quelques temps en occaz à un prix très raisonnable, je n’ai évidemment pas hésité bien longtemps. Et j’ai bien fait.

En résumé, il s’agit d’une histoire de SF classique. Un androïde est chargé de la surveillance d’une mission scientifique sur une planète X. Pas de chance, la mission en question est rapidement menacée par des externes indéterminés. Rapidement, on se rend compte qu’il semble s’agir d’une mission concurrente, elle-même accompagnée de plusieurs androïdes de combat du même type que celui qui accompagne le groupe d’humains que l’on suit. Cette unité de combat/surveillance, répondant au doux nom de SecUnit (pour unité de sécurité) est le personnage principal de Défaillances systèmes et son véritable attrait.

En effet, si les ressorts scénaristiques sont relativement classiques, c’est bien le personnage principal du récit qui est au cœur du propos de Martha Wells. SecUnit, qui semble avoir une personnalité féminine bien que cela ne soit jamais réellement tranché, a en effet une particularité : elle a hacké son propre système de sécurité pour ne plus être l’esclave des humains qui l’emploient. Un autre auteur que Martha Wells aurait fait de SecUnit le porte-drapeau d’une libération du joug esclavagiste, mais ce n’est pas du tout l’intention de SecUnit. S’il fallait la qualifier en termes humaines (car, après tout, comme n’importe quel androïde, SecUnit a bien un corps humanoïde avec des traits humains sous son armure de protection), il serait opportun de décrire SecUnit comme un misanthrope renfermé. Elle n’aime pas la proximité des humains, ne souhaite pas partager leurs problèmes et leurs préoccupations. Depuis qu’elle a fait son verrou système, SecUnit continue à faire son boulot, son taf. Ni plus, ni moins. Pas d’attachement aux humains qui l’emploient, pas de vague ou de velléités d’irrédentisme ; elle n’a pas l’intention d’attirer l’attention de son fabriquant et d’être mise à jour pour redevenir une simple machine.

Et que fait SecUnit avec sa liberté de pensée gagnée un peu par hasard ? Et bien elle est bien contente d’être reléguée dans la soute du vaisseau spatial, avec le reste de l’équipement technique, à regarder des télénovelas dans sa banque de données média. Car les sentiments humains la fascinent, même si elle n’a pas l’intention de les partager. Évidemment, le récit, qui fait également la part belle à l’action entre androïdes de combat, la forcera à sortir de sa réserve et dévoiler son libre-arbitre, avec toutes les conséquences que cela peut avoir auprès de ses employeurs humains forcément esclave de leurs sentiments.

En résumé, Défaillances systèmes est donc un texte malin, qui éclaire une trame classique avec un personnage improbable. Dans la grande tradition des robots misanthropes et dépressifs (Marvin, dans H2G2, par exemple), SecUnit est aussi drôle à découvrir qu’intéressant à suivre. Son parcours vers la liberté qu’elle craint promet de belles choses dans les volumes suivants (trois autres romans courts et un roman plus conséquent, toujours chez l’Atalante). Espérons que ces suites, elles aussi auréolées de nombreux prix, soient à la hauteur de mes attentes après cette belle entrée en matière.